Les révolutions manquées de Jean Cassou

Les éditions Gallimard rééditent Les massacres de Paris de Jean Cassou, roman sur la guerre de 1870 et la Commune de 1871 paru pour la première fois en 1935, à la veille du Front populaire. Né de l’impérieuse nécessité de réhabiliter, après le 6 février 1934, le souvenir de la Commune, ce roman historique s’inscrit dans la stratégie plus globale de défense de la culture, mot d’ordre de l’antifascisme. Il remporta le prix de la Renaissance en 1936, l’un des prix littéraires les plus importants des années 1930. Non sans inquiéter le critique du Temps, André Thérive, qui y voyait un « apologue luciférien », rien de moins !


Jean Cassou, Les massacres de Paris. Gallimard, 320 p., 20 €


On a un peu oublié Jean Cassou (1897-1986), grand intellectuel engagé, témoin et acteur essentiel du XXe siècle [1]. Lui qui se définissait dans son essai sur la Résistance, La mémoire courte, comme « sans possession, héritage ni titre, sans assise, sans statut social, sans métier véritable… » aura connu mille vies : romancier donc, mais aussi secrétaire de Pierre Louÿs, traducteur (notamment de Ramon Gómez de la Serna), poète (notamment des célèbres Trente-trois sonnets composés au secret), critique d’art, directeur de revue et de musée, collaborateur de Jean Zay au ministère de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts, résistant puis commissaire de la République. Il aurait pu mener une carrière de préfet, il préféra retourner à l’art. Si l’homme impressionne par son parcours, la richesse de ses engagements, le romancier, lui, séduit par sa plume frondeuse et son imaginaire en clair-obscur où la légèreté primesautière est le masque de l’inquiétude et du pessimisme.

Les massacres de Paris : les révolutions manquées de Jean Cassou

À partir de novembre 1935, paraît en feuilleton dans Vendredi, l’hebdomadaire du Front populaire, Faubourg Antoine, renommé Les massacres de Paris lors de sa publication en volume. Vaste fresque historique, lyrique et sentimentale, le roman s’inscrit dans la grande tradition du XIXe siècle, celle d’Alexandre Dumas, de George Sand, de Flora Tristan ou de Victor Hugo. Le héros du livre, Théodore Quiche (dont le nom fait signe vers le personnage de Cervantès), est un jeune homme du faubourg Saint-Antoine, représentant de la petite bourgeoisie laborieuse vouée aux métiers du meuble. Employé, après la ruine et la mort de son père, chez son oncle, riche bourgeois, il devient le secrétaire d’un important homme politique, se mêle à des groupes d’ouvriers et d’intellectuels révolutionnaires participant à la guerre, puis à la Commune.

Construit comme des mémoires apocryphes, le roman est composé de deux parties. La première est une éducation sentimentale, mâtinée de libertinage, qui se déroule à la fin du Second Empire. Cassou dépeint la jeunesse bohème de la capitale avec « un sens historique très sûr » selon l’historienne Madeleine Rebérioux. Il décrit les petites sociétés parisiennes d’ouvriers et d’intellectuels des faubourgs à l’orée des années 1870, tout un monde d’artisans, d’émigrés, d’ouvriers, d’anciens quarante-huitards qui se réunissent dans les arrière-salles des boutiques et des logements ouvriers.

Autour de Théodore et Marie-Rose gravitent de nombreux personnages pittoresques : le jeune officier Maxime de Rieuse, Becker, l’intellectuel révolutionnaire, « métaphysicien à saucisses » qui place la faim et le ventre au cœur de sa réflexion, Linden, juif allemand exilé à Paris, le vieux Siffrelin, mémoire vivante du Paris populaire et révolutionnaire de 1848, ou encore le jeune poète Jules de Renaud qui se rallie aux Versaillais. Les couches sociales se mêlent, les idées circulent, les têtes bouillonnent. On parle révolution et poésie. C’est un tableau vivant et inspiré des aspirations populaires du XIXe siècle, de tout ce Paris utopique et grouillant qui, avec la Commune, s’apprête à passer à l’action. La deuxième partie est le tableau de Paris pendant la guerre puis la Commune, de l’insurrection à sa répression impitoyable.

Les massacres de Paris : les révolutions manquées de Jean Cassou

Première parution de « Faubourg Antoine » (qui deviendra « Les massacres de Paris ») dans le premier numéro de l’hebdomadaire « Vendredi » (8 novembre 1935) © Gallica/BnF

Du point de vue littéraire, le roman constitue un hommage appuyé au genre et à l’imaginaire du roman-feuilleton : sociétés secrètes, conspirations, mouchardages, souterrains et miroirs sans tain, espions, personnages historiques, rien ne manque. Mais Cassou, en fervent défenseur de l’esprit quarante-huitard, voit surtout dans le roman-feuilleton un moyen de promouvoir une littérature républicaine. Parce qu’il a fait entrer le peuple et le prolétariat dans la représentation littéraire, le roman-feuilleton apparaît comme le genre démocratique par excellence. En adoptant les procédés du roman-feuilleton, Cassou n’entend pas céder au conformisme, mais bien renouer avec les origines sociales et politiques du genre ; en somme, écrire un grand roman populaire et révolutionnaire qui mette en scène, à côté des personnages « mondialement historiques » (l’empereur et l’impératrice, Adolphe Thiers, Jaroslaw Dombrowski, Louise Michel, Louis Rossel…), ceux qui faisaient alors office d’oubliés de l’histoire.

C’est pour cette raison que Louis Aragon donne Les massacres de Paris pour modèle du nouveau réalisme, à côté du Temps du mépris d’André Malraux, et comme « véritable point de départ du roman historique dans notre temps et dans notre pays ». Mais c’est aussi et peut-être avant tout un grand roman du Front populaire. Car, en dépit de la distance romanesque, Cassou ouvre un dialogue continu entre le passé décrit et le présent de la rédaction. L’écriture de ce roman intervient en effet dans un contexte de mobilisation antifasciste des intellectuels après l’épisode factieux du 6 février 1934. Recourir au roman historique pourrait alors apparaître comme un choix paradoxal, un artifice au service du dépaysement et une manière de se tenir à distance des remuements de l’histoire présente.

Il n’en est rien, car si Cassou ressuscite l’épisode de la Commune, c’est pour faire face à une anxiété de l’histoire contemporaine. Fidèle admirateur de l’esprit quarante-huitard, il réactive le souvenir de la révolution de 1848 dans une sorte de feuilletage mémoriel des révolutions, signant quatre ans plus tard un essai historique important, Quarante-huit (Gallimard, coll. « Anatomie des révolutions », 1939), et après la guerre un opuscule incisif plein d’idées, Le quarante-huitard (Presses universitaires de France, « Collection du centenaire de la Révolution de 1848 », 1948). Les massacres de Paris confère au passé l’urgence d’un maintenant. Le roman fait de la Commune un enjeu mémoriel dans le cadre de la stratégie antifasciste de défense de la culture. « On ne nous pardonnera pas. […] On ne dira rien de nous, on ne voudra rien dire », déclare Becker, engagé dans la Commune. Et Théo : « La bataille du Père-Lachaise. Est-ce qu’on en parlera plus tard comme on parle des autres batailles ? Austerlitz, Waterloo… Que fait-on, plus tard, des endroits où il y a eu de telles batailles ? Est-ce qu’on osera encore garder le Père-Lachaise comme un cimetière où l’on continue d’enterrer les braves gens bêtement morts de leur mort, morts en famille ? » En outre, les trajectoires de Théodore, Maxime et Becker évoquent l’influence des intellectuels français sur les positions du prolétariat au moment du Front populaire, illustrant ainsi la diversité des itinéraires qui mènent à la démocratie. Jules de Renaud et les Versaillais rangés derrière « le parti de l’ordre » rappellent quant à eux ceux qui constituaient, selon Paul Vaillant-Couturier, « l’armée blanche de La Rocque », président des Croix-de-Feu. On pourrait poursuivre ainsi longtemps le décryptage des allusions à la situation de 1935 dans le roman de la Commune.

Les massacres de Paris : les révolutions manquées de Jean Cassou

D’inspiration marxiste, Les massacres échappe cependant au dogmatisme le plus étroit. Le roman insiste notamment sur les dissensions qui conduisirent la Commune à l’échec – ce que ne manque d’ailleurs pas de lui reprocher Aragon… Ce lyrisme critique est emblématique de la posture de Cassou, mêlant pessimisme et action. L’auteur fait sienne la devise de Guillaume d’Orange : « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » Devise qui explique ce paradoxe : évoquer la Commune, « une révolution manquée et étouffée dans le sang » (dans ses Entretiens avec Jean Rousselot), élan brisé au mur des Fédérés, au moment même où se forme le Front populaire porteur de tant d’espoirs. Ainsi que l’écrit Cassou, « un élan, même brisé, n’est jamais inutile et vaut pour lui-même, comme tout acte vital ». C’est le sens qu’il faut donner aux paroles de Théodore, devant Paris en feu, au pied de la barricade : « Moi aussi, je brûle. Je ne meurs pas. » Nourri des inquiétudes politiques des années 1930, Les massacres de Paris ne saurait donc être qu’un roman tragique. Aux heures les plus sombres du siècle, alors que se précise la menace fasciste, Cassou souffle sur les braises de cette « folie manquée », de ce « sombre et magnifique espoir » qu’est le souvenir de la Commune.

1848, 1871, 1940 : Cassou lie volontiers ces trois épisodes. Lorsqu’il évoquera ses souvenirs de résistant, il le fera en des termes voisins de ceux utilisés pour parler de 1848 et de 1871. Car, à ses yeux, ce sont là trois sursauts moraux qui traversent l’histoire de France et en contrecarrent le fil secret – celui de l’ordre et de la réaction. Trois sursauts liés par une même mystique de la clandestinité, de la noche oscura. Mystique de révolutionnaire, mais aussi de vaincu. De manière significative, Les massacres de Paris fut republié en 1942 dans une édition pirate au Brésil par Jean Bazin. De quoi satisfaire son goût de la clandestinité : « Tous ces ardents patriotes retrouvaient dans ce livre désormais inaccessible le Paris populaire et combattant dont ils étaient séparés et qui continuait de bouillonner en eux. Par leur édition de mes Massacres, je me retrouvais encore écrivain clandestin », écrit-il dans Une vie pour la liberté. Son roman sera réédité avec succès au sortir de la guerre, à l’époque du Conseil national de la Résistance.

À une époque où d’aucuns trouvent légitime de rendre hommage à Pétain et de commémorer Charles Maurras, il est bon de se replonger dans l’œuvre vivifiante de celui qui fut un de leurs contempteurs les plus implacables. Saluons donc l’initiative de Gallimard de rendre à nouveau disponible sur les étals des libraires, à l’occasion de l’anniversaire de la Commune, Les massacres de Paris. On regrettera néanmoins le choix du retirage dans la collection « Blanche » au lieu d’une réédition annotée et commentée en « Folio », qui eût été susceptible d’en éclairer les enjeux et les références historiques et d’ouvrir à un plus large public ce roman, historique aux deux sens du terme – par sa manière d’écrire l’Histoire et de s’y inscrire.


  1. Pour en apprendre davantage, on se reportera à l’indispensable Jean Cassou (1897-1986), un musée imaginé dirigé par Florence de Lussy (BNF, 1995) et au dossier paru dans la revue Europe en novembre-décembre 2017, complété par des documents inédits dans le numéro de l’été 2018.
Cet article a été publié sur Mediapart.

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