Malgré les plateformes, les librairies restent d’incontournables lieux de lecture, de rencontres et de découvertes. Le Square à Grenoble est l’une de ces librairies où le livre reste un objet singulier et le lecteur une personne unique. Nicolas Trigeassou, son directeur, nous éclaire, entre autres, sur les changements survenus au cours de ces dernières années.
Pouvez-vous présenter la librairie en quelques mots ?
Le Square a plus de 70 ans. Créée en 1954 par Henri Leterrier qui en avait fait une librairie de référence, en littérature, sciences humaines et langue étrangère, elle est rachetée, alors qu’elle allait disparaître, par Jérôme Lindon et d’autres éditeurs en 1978. Après des années de compagnonnage avec les éditions de Minuit, la librairie est aujourd’hui sous la gérance des éditions Gallimard. Un héritage, une exigence : donner voix pour tous à la création, dans un espace ouvert, en proposant un fonds riche et une politique soutenue de rencontres.
Selon vous, qu’est-ce qui a changé au cours de ces dix dernières années ? Les livres, les lecteurs, les écrivains, les éditeurs – ou les libraires ?
La littérature, elle, est toujours là. Ce sont les discours autour qui changent. On n’a finalement jamais autant parlé de livres, si on additionne la presse, les médias, les critiques en ligne, les réseaux sociaux… Pour autant, l’attention se concentre toujours plus sur les mêmes. Par ailleurs, les élites politiques ne posent plus un livre ouvert à la main, comment dès lors, déplorer la désaffection de la lecture chez les plus jeunes, avant même d’incriminer les écrans… Enfin, l’économie du livre s’est, par tous les outils de gestion développés ces dernières années, peut-être trop concentrée sur les performances des librairies, oubliant ce qui fait la création, l’écart, l’audace.

On disait, il y a quelques siècles, bien avant le téléphone portable : si tu veux retrouver un ami, promène-toi sur le Pont Neuf, tu finiras par le croiser. Est-ce que la librairie reste encore un Pont Neuf ?
La librairie d’Adrienne Monnier, rue de l’Odéon, où tous les écrivains de l’entre-deux-guerres venaient découvrir les nouveautés, ne s’appelait-elle pas Les Amis des livres ? C’est bien ça une librairie, un foyer, un refuge, suivant les temps, où l’on est sûr de se retrouver en amitié.
À une certaine époque, des lecteurs rapportaient des livres non massicotés des éditions Corti en se plaignant d’un défaut de fabrication. Est-ce que ce genre de chose arrive encore ? Y a-t-il une attention particulière au livre comme objet ?
La méprise n’est plus possible aujourd’hui, tous les livres des éditions Corti sont massicotés ! Mais je crois que les lecteurs sont toujours séduits par les créations des graphistes, ces « écrivains de l’espace » comme se désignait Pierre Faucheux (celui qui m’a fait définitivement aimer l’objet avec les livres du Club ou les premiers poches). Je pense au succès des couvertures de Daniel Pearson pour Zulma, ou au travail de Philippe Millot avec les éditions Cent Pages, à l’engouement pour le graphisme des éditions Monsieur Toussaint Louverture ou des éditions du Typhon, sans parler de l’élégance des éditions La Baconnière…
La librairie Le Square tire (peut-être) son nom d’un titre de Marguerite Duras. Quel autre nom pourrait-elle porter ? Moderato cantabile ? La Vie tranquille ? Écrire ?
C’est vrai, la librairie doit à Marguerite Duras son deuxième nom, elle s’appelait à l’origine la librairie de l’Université. Ses titres sont tellement pleins… Les jours de tristesse, je pourrais choisir Un barrage contre le Pacifique ou Le dernier des métiers ! À tout prendre, pourquoi pas Le livre dit ? Mais à changer une nouvelle fois de nom, j’emprunterais plutôt à Perec, pour ce qu’une librairie promet : La Vie mode d’emploi.
