En attendant Nadeau est né en 2016. Trois ans plus tôt était créé le site Paris Librairies, à l’initiative de quelques libraires indépendants. Il était alors (et il est toujours) nécessaire de proposer une alternative aux gigantesques plateformes de vente en ligne, motivées par le profit et dictées par les algorithmes. Paris Librairies propose plus de 500 000 références et 200 points de vente – avec pour but de rendre vivantes les librairies, au lieu d’encombrer les boîtes aux lettres.
Paris Librairies a été créé en 2013. Depuis, il y a eu les attentats de Paris, l’affaire Weinstein et ses suites, l’accession de Trump au pouvoir, une pandémie, des confinements, une guerre en Ukraine, une autre au Moyen-Orient et l’apparition de l’IA. Que devient le livre, dans un tel décor ?
Le livre demeure encore un merveilleux outil d’émancipation, de réflexion critique, d’ouverture au monde et d’imaginaire. Il permet aux écrivain·es et aux journalistes de rester en prise avec le réel, d’informer, de rendre visibles des réalités parfois ignorées et d’offrir aux lecteur·ices une parenthèse d’évasion, le temps de quelques pages. Plus que jamais, il continue de nous apprendre à regarder, à comprendre et à résister aux diverses formes d’obscurantisme.
Pourtant, le livre est aujourd’hui fragilisé par des pratiques culturelles qui ont évolué notamment avec une croissance des plateformes numériques et des écrans. Le recul de la pratique de la lecture, conjugué à une baisse de l’attention et de la concentration, constitue un défi majeur pour toute la chaîne du livre. Dans ce contexte, il est essentiel de préserver et de soutenir ces gardiens de proximité que sont les librairies et les maisons d’édition indépendantes, actrices indispensables de la diversité culturelle, de la transmission des voix, des idées et du maintien d’un accès vivant à la lecture.
Vous êtes en contact permanent avec les librairies indépendantes. Quelle est leur humeur ?
Les librairies indépendantes expriment aujourd’hui de vives inquiétudes face à une crise économique, sociale et politique qui pèse lourdement sur leur activité. Elles sont confrontées à une baisse continue des ventes, tandis que les coûts d’exploitation ne cessent d’augmenter : loyers, énergie, charges salariales, mais aussi besoins de trésorerie toujours plus importants. Cette situation fragilise durablement leur équilibre économique. Par ailleurs, les libraires font de plus en plus souvent face à des agressions et à des incivilités, nourrissant un sentiment d’insécurité. Celui-ci peut être particulièrement marqué lorsqu’ils défendent certains ouvrages, les mettent en avant ou organisent des rencontres autour de thématiques sensibles.

Nombre d’entre eux se montrent préoccupés par les années à venir, dans un contexte qu’ils perçoivent comme de plus en plus tendu, notamment à l’approche de l’élection présidentielle de 2027. Plusieurs soulignent la nécessité de développer davantage de temps d’échange et de dialogue au sein des équipes afin de mieux accompagner les professionnel·les et de faire face collectivement à ces difficultés. Ils appellent à une mobilisation collective de l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre, aux côtés des pouvoirs publics, dont la diminution des soutiens financiers suscite également de vives préoccupations.
La rubrique des questions fréquentes sur le site est en grande partie consacrée au livre numérique. Quelle est la part du livre numérique et celle du livre-codex dans les pratiques d’aujourd’hui ?
Malgré la visibilité importante du livre numérique dans les questions fréquentes et les débats autour des usages culturels, le livre imprimé demeure largement majoritaire dans les pratiques de lecture. Le livre numérique s’est installé dans le paysage éditorial et répond à certains besoins spécifiques – mobilité, accessibilité, instantanéité de l’achat ou de l’emprunt – mais il n’a pas remplacé le livre-codex.
Les deux formats coexistent aujourd’hui et sont davantage complémentaires que concurrents. Le livre numérique représente une part relativement modeste du marché du livre en France (10 %), tandis que le livre imprimé reste le support privilégié par une très grande majorité de lecteurs. L’attachement à l’objet livre, au confort de lecture qu’il procure, à sa matérialité et à son rôle dans la transmission culturelle, demeure particulièrement fort.
Carlo Ginzburg raconte dans son dernier livre comment il s’est parfois servi du hasard au cours de ses recherches. Il a aussi consacré un chapitre à la notion de sérendipité, si importante en librairie. Votre plateforme suggère des titres en fonction des recherches, cela suppose un maniement délicat et respectueux des algorithmes…
Nous sommes très attachés à cette notion de sérendipité. Sur Paris Librairies, nous proposons bien sûr des sélections thématiques et des mises en avant liées à l’actualité éditoriale, mais nous accordons aussi une place essentielle aux coups de cœur des libraires. L’idée n’est pas seulement de répondre à une recherche, mais d’accompagner les lecteur·ices dans leurs découvertes, comme le ferait un libraire en magasin.
Par ailleurs, contrairement à de grandes plateformes de vente en ligne, nous ne disposons pas de centrale d’achat. Lorsqu’un lecteur commande un livre, il est invité à se rendre dans la librairie de son choix pour le retirer. Ce parcours a son importance : en poussant la porte d’une librairie, on se laisse souvent surprendre par une table, une couverture, un conseil ou un livre que l’on n’était pas venu chercher. Cette part de hasard et de découverte demeure au cœur de l’expérience que nous souhaitons défendre.
Comme les autres portails de librairies disponibles en régions, Paris Librairies n’est pas un centre d’achat, mais une incitation à ouvrir la porte des librairies. Est-ce que les portes s’ouvrent ?
Les travaux de l’ObSoCo (l’Observatoire Société & Consommation) et l’étude du CNL (Centre national du livre) montrent une baisse de fréquentation au sein des librairies, notamment avec ce que je vous disais un peu plus haut, un recul de la lecture concurrencée par les écrans et les réseaux sociaux mais aussi une baisse du pouvoir d’achat de la clientèle. Ils mettent également en évidence une progression des achats de livres réalisés dans les grandes surfaces spécialisées et sur les plateformes de vente en ligne, transformant les habitudes de consommation.
L’idée aujourd’hui, c’est de renforcer les dispositifs de fidélisation, de développer des services répondant aux attentes de la clientèle, mais aussi de continuer de valoriser l’importance du prix unique auprès du public, encore trop souvent méconnu ou remis en question. Toutefois, ces enjeux ne peuvent être relevés par les librairies seules. Ils nécessitent une dynamique collective et des espaces de coopération permettant de porter une parole commune et de défendre les intérêts de la profession.
Par ailleurs, la présence de réseaux de librairies sur l’ensemble du territoire constitue un levier essentiel pour renforcer la visibilité des librairies. Elle favorise les échanges entre les différents acteurs de la chaîne du livre et permet de créer un dialogue précieux avec les pouvoirs publics, au plus près des réalités de terrain.
