Pourquoi l’écologie agace-t-elle les classes populaires alors que les précaires sont les plus exposés aux vagues de chaleur, à la pollution, à la malbouffe ? Journaliste écologie au Nouvel Observateur, engagé jusqu’à la première personne dans cette enquête percutante, Éric Aeschimann va au-delà du diagnostic pour impliquer tout le monde dans le combat commun pour un monde juste.
En lui enjoignant de venir à un festival écolo sur le Larzac à l’été 2023, Éric Aeschimann a froissé son meilleur ami. Journaliste aussi, mais audiovisuel, écolo aussi, mais pas comme lui : petit-fils d’agriculteurs, il ne se sentait « pas à l’aise » dans les « trucs d’écolos radicaux », et finalement « agressé » par les leçons de morale et les interdits de l’écologie. Éric Aeschimann est tombé de sa chaise : « L’écologie n’agace pas seulement les puissants et les lobbys. Elle agace mon ami Philippe », regrette-t-il. Comme les propriétaires de SUV, les éditorialistes de CNews et Donald Trump.
Ce fut le déclencheur de cet essai intitulé Les vipères ne tombent pas du ciel. L’écologie au défi des classes populaires. « De nombreux indices montrent que les classes populaires des zones périurbaines et rurales sont en train d’en faire un rejet, de devenir écolophobes, poursuit le journaliste. La poussée de l’extrême droite aux élections européennes et législatives du printemps 2024 en atteste : dans les deux cas, l’anti-écologisme – on pourrait parler d’écolophobie – a été l’un des moteurs du populisme. » L’écologie suivrait la courbe inverse de l’extrême droite : quand celle-ci grimpe, celle-là descend. Et ça n’est pas un hasard : « ‘’L’écologie est devenue un adjuvant du vote RN’’, résume le sociologue Jean-Baptiste Comby. »
Mais pourquoi une telle chute dans l’estime des Français ? se demande le journaliste qui élabore une réponse en cinq points : les mesures écologistes qui suscitent des oppositions ; les injonctions des militants ; les tensions entre les habitus bourgeois et populaires ; le pouvoir des pollueurs ; et le rôle de l’État. Évoquant l’écologie au sens large, c’est-à-dire incluant des formes d’écologie très différentes, il se définit comme journaliste « engagé pour l’écologie » et donc comme « un maillon du discours écologique ». Dans cette enquête, son objectif est d’engager une réflexion qui peut passer par l’autocritique, laquelle semble aussi une réponse à son ami Philippe. Et les vipères du titre et de la couverture ? Elles sont une référence à une rumeur des années 1970 selon laquelle les écologistes auraient procédé à des lâchers par avion de certaines espèces dans les campagnes au mépris du monde paysan.

Taxe carbone et Gilets jaunes, zones à faibles émissions et véhicules électriques, chauffage et pompes à chaleur : dans son premier et passionnant chapitre, Éric Aeschimann évoque des « sauts cognitifs » entre des technologies dites « conviviales » qui aident à avancer vers une vie plus sobre, comme ont pu les rêver Ivan Illich ou André Gorz (dont la pensée irrigue le livre), et les super technologies élaborées pour faire face à l’immense menace mais réservées aux spécialistes. Ces sauts engendrent un divorce : le projet écologique n’est plus utopique mais technocratique, il fait passer l’écologie du côté des dominants et donc d’un pouvoir à abattre.
« L’écologie est le seul courant politique à tirer son nom d’une discipline savante », relève Éric Aeschimann dans un passage où il revient sur ses fondements. Avant l’écologie critique de la gauche des années 1970, le premier mouvement serait chrétien à travers la figure de saint François d’Assise et de sa défense des animaux, et le deuxième serait le romantisme et sa dénonciation de la modernité. Mais la principale source de l’écologie serait scientifique. Sauf que la science en écologie est perçue comme productrice de contraintes et non d’émancipation.
Et l’écologie est appréhendée comme une idéologie, aux mains de l’homme occidental de surcroit. Éric Aeschimann s’appuie sur le philosophe Jacques Rancière pour mettre ainsi en évidence le risque démocratique qu’une société encourt si une prétendue classe éduquée impose des mesures écologiques à des classes populaires qui « n’auraient pas les compétences ». « Rancière se fait l’avocat des classes populaires et défend la compétence des incompétents. » En démocratie, toutes les voix doivent compter, rappelle Éric Aeschimann. « Faire de l’écologie politique, ce n’est pas appliquer mécaniquement un savoir scientifique à une réalité sociale », défend-il. Le « spectaculaire travail » de la Convention citoyenne sur le climat en 2019 a montré que des citoyens devenus experts n’avaient pas complètement échappé à la technocratie.
Autre débat : les « petits gestes », sont-ils une ruse du capital (pour ne pas changer les modes de consommation) ou s’inscrivent-ils dans la logique du « chaque geste compte » ? Éric Aeschimann est clair : « Il ne faut pas les mépriser… ils sont chargés d’affect, émettent des ondes sensibles et fabriquent un imaginaire écologique bien plus sûrement que les mesures technocratiques... » Ils témoignent du besoin de ne plus être complice du désastre. Ils fonctionnent comme une « matrice d’intelligibilité », affirme-t-il en empruntant l’expression de la philosophe Sandra Laugier.
Éric Aeschimann démonte l’implicite selon lequel l’humain serait naturellement pollueur et non construit comme tel par la société de consommation. En outre, il glisse que l’écologie moralisatrice proviendrait d’une tradition religieuse où l’on apprend à lutter contre ses mauvais penchants. Le drame, c’est que les petits gestes ne sont pas devenus une nécessité collective mais un marqueur de classe, développe-t-il en citant deux ouvrages phares : Écolos mais pas trop de Jean-Baptiste Comby (Raisons d’agir) et Pourquoi l’écologie perd toujours de Clément Sénéchal (Seuil). « Le pavillon, la voiture, le barbecue, la chasse, le home cinéma… les classes populaires tiennent à leur mode de vie, lui accordent de la valeur – qui pourrait le leur reprocher ? », insiste le journaliste dans cette enquête concrète, argumentée, limpide : « Les admonestations écologiques sont reçues comme une intrusion dans la sphère des plaisirs privés ».
Sommes-nous réduits à une forme de « guerre culturelle », se demande le journaliste qui a songé à faire de l’expression le titre de son livre avant de mesurer sa nocivité : la bataille n’est pas culturelle, elle est sociale. Si des employés, ouvriers, pauvres s’en prennent à l’écologie, c’est parce qu’ils sont dos au mur, quand d’autres le font parce que l’écologie menace leurs profits. Et pour persuader « ceux d’en bas », ces dominants alimentent l’ignorance. Certains sèment même la confusion depuis des institutions comme l’Académie des sciences morales et politiques, dénonce-t-il, en citant les philosophes Chantal Delsol et Luc Ferry, les historiens Jean-Robert Pitte et Philippe Pelletier, la géographe Sylvie Brunel, l’essayiste Pascal Bruckner, « bonimenteurs » patentés.
L’appellation d’« écoterrorisme » utilisée par Gérald Darmanin le 22 octobre 2022, délibérément diffamant pour les opposants aux mégabassines à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), a fait du ministre de l’Intérieur un des fers de lance de l’écophobie au pouvoir. Les précaires sont les plus exposés à la chaleur, aux pollutions, à une mauvaise alimentation alors qu’ils polluent moins et subissent les injustices de plein fouet.
« Comment sortir du face-à-face délétère entre la bourgeoisie intellectuelle qui lit Bruno Latour et les classes populaires qui tentent de sauver le peu qu’elles ont d’autonomie ? », lance Éric Aeschimann dans un dernier chapitre plus militant où il appelle à « recoder l’écologie » pour qu’elle devienne égalitaire et émancipatrice. Il part du postulat que les demandes de justice sociale sont toujours bonnes pour la nature et propose de passer à « une conquête électorale » du pouvoir afin « d’écologiser » l’État. Cela pourrait s’appuyer selon lui sur trois lignes de conduite qu’il détaille à la fin de cet ouvrage de haut diagnostic qui a plusieurs grands mérites, dont celui de penser la réconciliation des classes et d’ouvrir des pistes y compris politiques.
