L’île irlandaise de John Lennon

En 1967, John Lennon achète l’île de Dorinish dans la baie de Clew (comté de Mayo), point de départ d’une fiction située dans l’Irlande de 1978, donc onze ans plus tard : « Il veut aller sur son île, mais sans être vu ni entendu – n’être qu’un bruissement, qu’une ombre. »


Kevin Barry, L’œuf de Lennon. Trad. de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau. Buchet-Chastel, 352 p., 22 €


Ce n’est pas facile de traverser le pays en échappant aux fans et aux reporters qui « grouillent pareils à des asticots à travers toute la province du Connaught ». Voyage imaginaire rendu crédible de deux façons. D’abord par son solide ancrage irlandais, ensuite par sa fidélité à ce que le lecteur connaît, ou croit connaître, de Lennon, le plus célèbre des Beatles.

Tout le contraire d’un biopic, L’œuf de Lennon est un récit impressionniste, fait d’un collage assez déroutant de matières différentes (monologue intérieur, dialogue haché ponctué de nombreux blancs, prose poétique), qui rappelle City of Bohane (Bohane, sombre cité, Actes Sud, 2015), du même auteur. En outre, Kevin Barry fait une pause pour décrire en détail la genèse de son livre dans un sixième chapitre qui, interrompant la trame narrative, peine à convaincre le lecteur de sa pertinence à cet endroit.

L’essentiel est le voyage, le but n’étant atteint qu’après un périple labyrinthique. Les routes semblent revenir vers leur point de départ et la topographie est confuse ; nous sommes prévenus d’entrée de jeu : « Il n’y a là rien de rationnel ». Certes, émergent quelques points de repère, comme Newport, Achill ou Mulrany ; mais la plupart du temps on nous donne à voir un paysage de rêve – ou de cauchemar – qui renvoie aux tourments et aux délires du personnage. Des lieux étranges défient toute description : « Comment expliquer ces trucs à la con » que sont « une odeur médiévale » ou « une atmosphère occulte » ? Comment résister à ces bestioles qui « grouillent pour vous sucer le sang » ? En même temps, la nature est merveilleuse et « le monde n’est qu’un long soupir de bien-être ». Encore ne voit-on, précision indispensable, que « 10 % de la réalité ». Réalité qui est pourtant, affirme Kevin Barry, essentielle : « Ma méthode a consisté à faire surgir une histoire à partir des lieux ». C’est bien là une constante de la littérature irlandaise depuis les origines : pour s’en convaincre, il suffit de relire Seamus Heaney ou encore John Montague qui loue la vertu de « la litanie des toponymes ».

Kevin Barry l'œuf de LennonJohn Lennon n’est pas seul. Son compagnon de voyage, chauffeur, secrétaire, Cornelius O’Grady, est une sorte de Méphistophélès irlandais. Il est maître du jeu, des déplacements vers de lieux réels ou imaginaires, dans un pays où les gens – et les vaches – sont rendus fous par le vent d’est, où, au détour d’un chemin, on cite Gerard Manley Hopkins, Richard Burton (Anatomie de la mélancolie) et Dylan Thomas (Au bois lacté). Il y a la ferme du Mayo où John endosse  à la fois le costume du père de Cornelius mort depuis longtemps, le passé qui va avec lui, en changeant d’identité pour devenir un vague cousin, « ce Ken à la voix douce, avec sa coiffure démodée » ; il y a le Highwood, mauvais pub pour d’énormes beuveries,  encerclé de grands pins où « d’austères corbeaux skinheads patrouillent en bottes grises », qui compte dans sa clientèle bigarrée un homme dont une oreille a été dévorée par un blaireau ; il y a enfin, « plus sombre et plus tranquille », cet incroyable hôtel Amethyst, fermé au public, siège de  la lugubre « communauté des Atlantéens noirs », véritable « asile d’aliénés » que pourtant Cornelius juge apte à accueillir John, puisqu’on ne peut pas « le laisser avec des gens normaux ».

Ces étapes d’une déambulation semi-onirique mènent naturellement vers un centre, le moi profond de « ce petit gars grincheux de Liverpool » que John n’a jamais cessé d’être et qui ressasse ses souvenirs à la moindre occasion : « Je suis ici pour affaires je suis ici pour mener des affaires pour hanter les chambres de mon propre moi. » Dans son île, il est convaincu de trouver l’endroit où il pourra en toute liberté, en accord avec la thérapie commencée avec le Dr Janov en Californie, pousser le cri primal sous « le vaste ciel hystérique » et chasser les démons qui l’assaillent. Cet investissement de la psyché de John Lennon mené avec brio par Kevin Barry réussit la fusion de l’homme public et de l’homme privé, de l’icône dévorée par sa célébrité et de l’enfant terrible en quête d’une île inconnue, « cette putain d’île », en vérité « la plus insaisissable de toutes les îles, la première personne du singulier » (cette citation de John McGahern, extraite d’« An Island Race », sert d’épigraphe au roman). Les navigations des deux comparses dans la baie de Clew, version modeste et parodique des immrama celtiques, aboutissent à la grotte (comme le Robinson de Michel Tournier), à « un temps de caverne » où le dialogue ne peut plus être que celui du moi avec lui-même. Le récit, écho probable de l’Ulysse de Joyce, marche vers un apaisement, peut-être une résignation mélancolique, preuve de la chaleureuse empathie marquée par l’auteur pour son sujet. Et puis on aperçoit, pirouette à la Lewis Carroll, « un chat blanc qui sourit », même si par ailleurs « il n’y a pas grand-chose qui soit de bon augure dans la mythologie irlandaise ». Et l’œuf de Lennon dans tout ça, et Beatlebone (titre original du roman), l’album qui ne verra jamais le jour ? Si on laissait au lecteur le plaisir de la découverte ? Dans l’île de Dorinish, bien entendu.

À la Une du n° 25