Perec l’enquêteur

Le chercheur Maxime Decout décrit les formes prises par l’enquête dans les textes de Georges Perec, qui a arpenté l’espace, l’histoire mais aussi et surtout le langage.

Enquêteur : qu’on entende cette qualification dans toute sa diversité. Car il est mille et une manières d’être détective ou farfouilleur chez Perec. La manière Dupin-Holmes-Poirot, bien sûr, celle du joueur d’échecs ou de puzzle, du collectionneur maniaque, de l’imposteur, de l’historien, du déchiffreur de nos modes de vie et de notre quotidien. Pour s’en convaincre, voici un échantillon, puisé dans La vie mode d’emploi : l’archéologue Ferdinand de Beaumont, l’érudit M. Jérôme qui rédige plus de sept mille biographies d’ecclésiastiques du XVIIe siècle, Marcel Appenzzell qui piste inlassablement la tribu des Kubus, le docteur Dinteville qui s’épuise dans ses recherches sur le De structura renum, James Sherwood qui traque les unica et se laisse duper par des malfaiteurs. Perec, à ce titre, est fils de ce XIXe siècle où une « fièvre enquêtrice [1] » a embrasé tant et tant de disciplines, aiguisant l’attention aux détails et illustrant ce que Carlo Ginzburg appelle un paradigme de l’indice [2]. La littérature, dans l’affaire, en a profité pour inventer un nouveau genre : le roman policier [3]. Edgar Poe fut chargé de l’accouchement, à l’aide de trois nouvelles décisives, auxquelles Perec se référera souvent : « La lettre volée », « Double assassinat dans la rue Morgue » et « Le mystère de Marie Roget ». Lui-même mettra la main à la plume pour nous offrir quelques polars redoutables comme La disparition et « 53 jours ».

Mais, plus qu’un simple thème, l’enquête avec Perec est surtout une pratique et une manière d’être, une façon de se positionner face à l’existence, à la littérature et à un réel dont l’évidence mérite d’être passée au peigne fin. « Comment décrire ? se demande Perec / comment raconter ? / comment regarder ? […] Au début, on ne peut qu’essayer de nommer les / choses, une à une, platement [4] ». D’Espèces d’espaces à ses textes consacrés à l’infra-ordinaire [5], Perec aura tenté de nous inviter à regarder autrement le monde, à prêter attention aux détails et aux habitudes qui, parce que routiniers, passent inaperçus alors qu’ils révèlent d’autres aspects de ce que nous sommes. Ce regard scrutateur sur les petits riens, nous pourrions y situer une sorte de degré zéro de l’enquête. Car tel est le point de départ d’une attitude plus générale où tout ce qui se présente sous les traits de la certitude peut redevenir, pour nous, source de questions et d’étonnements. Aussi Perec fait-il figure de référence majeure pour les écrivains qui diversifient aujourd’hui les formes et les pratiques de l’enquête [6]. Pour ces pisteurs d’un genre nouveau, Perec est un passeur, celui qui nous a incités à renouer avec cette posture première et féconde.

Enquêtes : Perec l'enquêteur

Georges Perec, en 1972 © Christine Lipinska

L’enquête chez lui n’est pourtant pas toute-puissante. C’est aussi sa fragilité qui se dit. Tout particulièrement quand le détective affronte un passé dérobé : celui de la guerre et des camps où ont péri, souvent sans laisser de trace, les victimes du nazisme. Dès 1966, Perec rêvait d’entreprendre une vaste enquête sur sa famille dans un récit arborescent, L’arbre, qu’il ne mènera pas à son terme. Ce désir d’enquête, W ou le souvenir d’enfance, qui mêle fiction et autobiographie, en porte la trace. Dans la première partie de la fiction, on confie au narrateur, Gaspard Winckler, la mission de retrouver un jeune homonyme ayant disparu dans un naufrage. Gaspard Winckler adulte partira donc sur les traces de Gaspard Winckler enfant, comme Georges Perec s’est mis en quête de sa propre enfance. Mais l’investigation n’aura jamais lieu. Non qu’elle achoppe sur des impasses liées à la récolte d’indices ; elle disparaît purement et simplement, au milieu du livre, en s’interrompant au profit d’une seconde fiction, consacrée à une île où le sport règne en maître, W, et qui se présente comme une métaphore des camps. C’est la catastrophe elle-même qui anéantit tout espoir d’enquêter. Il faudra attendre Les récits d’Ellis Island, film documentaire réalisé avec Robert Bober, pour que Perec parvienne enfin à donner naissance à une enquête en prise sur l’Histoire, même si l’investigation ne porte pas directement sur les victimes du nazisme mais sur un passé qui aurait pu être le sien, celui de ce centre d’accueil et de tri des immigrants par où beaucoup de Juifs avaient eu à transiter.

Malgré cela, l’enquête demeure un objet de fascination parce qu’elle est aussi et surtout une pratique littéraire qui nous immerge dans le plaisir de la traque, du mensonge et des impostures en tout genre, autant de chausse-trappes où Perec, presque réconcilié avec Robbe-Grillet, rivalise de sournoiseries aux côtés de Borges, Nabokov, Butor, Queneau, Calvino et Roubaud, pour mieux nous égarer. Tous ces polars redéfinissent la posture du lecteur face à un monde où prolifèrent des signes obscurs, où l’être humain s’enfièvre et s’enlise dans des opérations de déchiffrement devenues presque infinies.

Sous la plume de Perec, le roman policier est dès lors un bien précieux pour au moins trois raisons. La première est qu’il constitue un modèle de lecture romanesque, pour l’intrigue, un puissant moyen d’écrire des « livres qui se dévorent à plat ventre sur son lit [7] ». La deuxième raison est qu’il est la forme extrême de ce qui est en jeu dans toute littérature : l’énigme. « S’il n’y avait pas de choses cachées, on ne chercherait pas à lire, commente Perec. Le fait même de lire, c’est d’aller chercher dans le volume quelque chose qu’on ne sait pas ou qu’on croit ne pas savoir. […] Toute la littérature est, d’une certaine manière, comme un roman policier [8]. » Le troisième motif de cette centralité du polar est qu’il conditionne une lecture éveillée et suspicieuse, où vous vous faites enquêteur et où vous bataillez contre Agatha Christie et ses pairs [9]. Perec le savait, lui qui constatait : « le roman policier fonctionne explicitement comme un jeu entre un auteur et un lecteur […] [qui] est pour moi un des modèles les plus efficaces du fonctionnement romanesque [10] ».

Enquêtes : Perec l'enquêteur

Il convient toutefois de l’admettre : si, lisant des polars, vous tentez, lecteur, d’être Hercule Poirot, votre enquête ne porte en réalité que sur un texte. Ne croyez pas que vous pourriez élucider de la même manière les mystères de notre monde comme Dupin et Sherlock Holmes voudraient vous le faire croire. Mais l’illusion est séduisante et tenace. Perec en a pris acte et pousse dans ses conséquences extrêmes cette situation en subvertissant l’objet des enquêtes qu’il raconte : la plupart de ses inspecteurs s’efforcent de démêler des énigmes à partir de textes. Dès La disparition, la majorité des indices collectés le sont dans les manuscrits de Voyl. « 53 jours » aggrave les choses : l’ensemble de l’enquête s’appuie sur des manuscrits – apocryphes, il fallait s’y attendre. Le voyage d’hiver enfonce le clou : Vincent Degraël enquête exclusivement sur l’énigmatique récit d’un écrivain fantôme, Hugo Vernier, comme dans Le motif dans le tapis de Henry James où l’investigation se concentre sur les œuvres de Hugh Verecker. À partir de là, les enquêteurs s’abandonnent à un fantasme qui les aveugle, où les œuvres pourraient éclairer notre monde, lui apporter un surcroît de sens, alors qu’elles en démultiplient vertigineusement l’opacité. Les frontières entre la fiction et le réel se troublent ; nous descendons dans un labyrinthe où les faux-semblants et les simulacres font loi. Et si l’investigation échoue, c’est parce que le personnage qui enquête n’a pas uniquement été un mauvais détective : il a été – comme vous peut-être – un mauvais lecteur. Mais, pour vous, le bonheur est dans le piège, dans l’erreur, dans la tromperie ; l’euphorie est dans le fait d’avoir le droit – et même, une fois n’est pas coutume, le devoir – de devenir un mauvais lecteur [11].

  1. Dominique Kalifa, « Enquête et “culture de l’enquête” au XIXe siècle », Romantisme, n° 149, 2010, p. 4.
  2. Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, 1980/6, n° 6, p. 3-44.
  3. Voir Jacques Dubois, Le roman policier ou la modernité, Nathan, coll. « Le texte à l’œuvre », 1992.
  4. Georges Perec, Ellis Island, dans Œuvres, II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2017, p. 886-888.
  5. Dont certains ont été rassemblés dans Georges Perec, L’infra-ordinaire, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 1989.
  6. Comme l’a récemment et très efficacement démontré Laurent Demanze dans Un nouvel âge de l’enquête (Corti, coll. « Les essais », 2019).
  7. Georges Perec, « Notes sur ce que je cherche » [1978], Penser/Classer, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2003, p. 10.
  8. Georges Perec, « En dialogue avec l’époque » [1979], En dialogue avec l’époque, éd. par Dominique Bertelli et Mireille Ribière, Nantes, Joseph K., 2011, p. 119.
  9. Voir à ce sujet Thomas Narcejac, Une machine à lire, le roman policier, Denoël/Gonthier, « Bibliothèque Médiations », 1975.
  10. Georges Perec, « Entretien avec Jean-Marie Le Sidaner », L’Arc, n° 76, 1979, p. 10.
  11. Posture délectable s’il en est et que j’ai placée au cœur de ma réflexion sur les liens entre enquête et imposture dans Pouvoirs de l’imposture (Minuit, coll. « Paradoxe », 2018), où l’inspecteur Perec est, comme il se doit, à l’honneur.

Maxime Decout