La littérature contre-enquête

S’agit-il par ce titre, Pouvoirs de l’imposture, de démasquer quelque dessous historique, quelque manipulation odieuse, de dévoiler un scoop politique ? Ce serait méconnaître Maxime Decout qui creuse son sillon après deux autres livres dans le même domaine, En toute mauvaise foi et Qui a peur de l’imitation ?. Il nous entraîne ici dans une visite guidée des arcanes de l’imposture littéraire. Car, l’ignoriez-vous ?, « la littérature ment », et ment de tant de manières depuis Homère au moins, qu’il est temps de se livrer, sous le patronage d’Hermès, à quelque herméneutique pour démasquer les mystifications.


Maxime Decout, Pouvoirs de l’imposture. Minuit, 192 p., 19 €

Maxime Decout, Nurit Levy, Michèle Tauber (dir.), Les appropriations du discours antisémite. Comportements mimétiques et détournements carnavalesques. Le Bord de l’eau, 220 p., 24 €


Le lecteur-enquêteur se voit donc convié à endosser la passion de l’indice, et à faire cause commune avec le faussaire, le menteur, mais aussi l’enquêteur et le psychanalyste, passion d’autant plus palpitante que la littérature se partage entre recherche de sens et passion pour la tromperie. C’est que, depuis la fin du XIXe siècle, la mission de la littérature qui consistait à témoigner de la totalité du réel est fortement remise en cause. C’est pourquoi le paradigme de l’indice y devient prépondérant et qu’elle devient terrain de jeu, changeant de « régime narratif », comme pour répondre à une quête impossible d’identité ; phénomène de plus en plus prégnant puisque ce seront surtout les écrivains de la seconde moitié du XXe siècle (Perec, Nabokov pour commencer) que Maxime Decout convoquera pour appuyer sa thèse.

Le lecteur est ainsi invité à puiser l’inspiration chez Poe (« La lettre volée »), chez Agatha Christie ou Conan Doyle, à emboîter le pas aux amateurs géniaux plutôt qu’aux professionnels myopes. Ceux-là lui fourniront mille exemples d’hypothèses imaginaires, nourries par leur fantaisie propre, car ils sont plus proches de la psychologie du criminel et donc plus aptes que les tâcherons officiels à révéler l’imposture, et les romans de Borges, Robbe-Grillet ou Perec jouent volontiers de la permutation entre enquêteur, coupable et victime. Mais le lecteur, s’il n’est pas convaincu par les conclusions du détective (quand ce dernier n’en propose pas deux, comme Perec dans La Crypte) pourra même se livrer à sa propre contre-enquête ; d’ailleurs, s’appuyant sur Le Voyeur de Robbe-Grillet, Maxime Decout entend montrer que la contre-enquête est une possibilité ménagée par le texte lui-même, qui joue sur les répétitions visant à semer la confusion dans l’esprit non seulement du héros, mais aussi du lecteur. La littérature, débordant du cadre policier, devient tout entière labyrinthe à l’image du monde, où le lecteur se faisant Œdipe enquêteur tente de suivre un fil d’Ariane enchevêtré .

C’est ici que Maxime Decout se livre à une récusation en règle de la psychanalyse. Rappelant d’abord que la France fut le pays le plus réfractaire à la psychanalyse, il envisage littérature et psychanalyse comme deux sœurs ennemies, rivales se servant des mêmes outils pour explorer l’humain (déplacement, condensation dans le rêve…). Le problème serait que la psychanalyse se montre dans ses conclusions trop univoque, trop « simpliste » (Nabokov). Et l’auteur de convoquer Perec, Robbe-Grillet, Nabokov, Calvino, Butor, pour montrer que la psychanalyse ne peut rendre compte de cette complexité, de la richesse polysémique de la littérature qui admet, elle, contradiction, paradoxe et erreur… Ainsi, à l’imposture psychanalytique répond l’imposture littéraire, ô combien plus inspirée et créatrice, qui entend reprendre son bien, alors que sa rivale instrumentalise les textes littéraires qui ne sont pour elle que des faire-valoir. Les textes ne manquent pas (Svevo, Pynchon, Robbe-Grillet) qui dénoncent la cure psychanalytique comme outil de domination, comme charlatanisme ou comme discours sectaire.

Mais dans cette enquête sur l’imposture, la littérature est-elle seule en cause ? En elle, langage, savoir et identité sont trois pôles que l’imposture met en crise en même temps. Le langage est certes une cible de l’imposture, mais aussi son arme privilégiée. Car des voix du personnage, du narrateur, de l’auteur, qui croire, quand peut-être chacun ment ? Ou quand le texte est truffé de citations déguisées ? Notre guide comme à plaisir extrait de sa bibliothèque Des Forêts, Borges, Roubaud, Michon et encore Perec pour appuyer ses dires. Alors que faire quand les écrivains se livrent à ce jeu pervers de semer le doute : « Feindre de douter de ses propres affirmations, c’est là le comble de l’impertinence et de la mauvaise foi » ( Le Bavard, Des Forêts). Mais selon Maxime Decout, le lecteur n’est plus tout à fait innocent et prend plaisir à cette mauvaise foi.

Maxime Decout, Pouvoirs de l'imposture

Maxime Decout

Mais pourquoi donc ces ouvrages qui s’attachent à brouiller les cartes prennent-ils la tournure du roman policier, du jeu, où justement l’investigation conduit à la résolution de l’énigme, où la fin correspond à la restauration de l’ordre du monde ? Paradoxalement, la littérature rêverait-elle de mise en ordre ? Sartre salue en Portrait d’un inconnu, de Sarraute « un anti-roman qui se lit comme un roman policier », et de nombreux ouvrages curieusement se présentent comme un jeu d’échecs (La Défense Loujine, Feu pâle, de Nabokov), de puzzle (La Vie mode d’emploi de Perec), de jeu de go (Roubaud) ou de tarot (Calvino). Mais alors que la littérature policière juxtapose récit du crime et récit de l’enquête (métarécit), Butor, Robbe-Grillet comme Borges veulent défaire le savoir, et loin de la catharsis théâtrale dont le roman policier avait pris le relais, le roman prend des airs d’anti-métarécit, et accouche d’un ordre défait. Au centre du roman désormais se place la lutte entre l’intelligence humaine et l’opacité du monde.

C’est qu’entre le roman policier traditionnel et ces œuvres, il y a une conception différente du crime. Se fondant sur De l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts, de Thomas de Quincey, Maxime Decout souligne qu’à l’intersection entre assassinat et art, il y a la mise en scène, et qu’esthétiser le crime, c’est l’abstraire du réel, plaisir auquel Holmes lui-même n’échappe pas. Il est donc question de considérer l’imposture comme un des Beaux-Arts, de considérer l’art comme un délit. Et c’est ainsi que chez Nabokov (La Méprise, Lolita), les méfaits sont vus comme des chefs d’œuvre littéraires. Ainsi l’enquête se mue en enquête textuelle, refusant « l’idiotie du réel » (Clément Rosset), comme celle du texte, c’est à dire son incapacité à apparaître autrement qu’il n’est. C’est, nous dit Maxime Decout, la « mort du mauvais lecteur », l’impossibilité pour lui d’être passif, de faire appel à la rationalité, piégé qu’il est par le narrateur pour qui le monde est un texte à déchiffrer à partir d’un détail insignifiant noyé dans la masse, derrière un langage crypté, ambigu, métaphorique.

L’abondance de ces écrits répond, selon l’auteur, à la crise du savoir et de la vérité qui naît aux XVIIIe-XIXe siècles. Ils instaurent un rapport ludique et jubilatoire entre le texte et le lecteur devant l’impossibilité d’appréhender le réel qui échappe. Cette tromperie n’est pas qu’une contestation du monde trompeur, elle illustre également le fait que le langage est potentiellement artifice.

Sous la direction du même Maxime Decout (avec Nurit Levy et Michèle Tauber) signalons la parution des Appropriations du discours antisémite aux Éditions du Bord de l’eau. Entreprise riche et originale qui réunit quatorze contributions sur la reprise des stéréotypes antisémites par les auteurs juifs eux-mêmes : ici aussi, il s’agit d’explorer ce que signifient ces reprises : ironie ? Haine de soi ? Quête identitaire ? Et ont-elles la même signification avant ou après la Seconde guerre mondiale ?

Faisant un tour d’horizon de ces écrivains (principalement Cohen, Gary, Nemirovsky, Modiano) Maxime Decout établit la double signification de cette reprise : soit renversement positif du stéréotype, soit ambivalence dans la quête identitaire.

Ainsi, Heine, Proust, Doubrovsky, Steiner (Le transport de A.H.) semblent présenter une ambivalence dans la réutilisation des stéréotypes, alors que Nemirovsky ou Emmanuel Berl manifestent d’avantage la « haine de soi » réputée juive. Certains inversent les rôles bourreau-victime, ainsi Gary dans La Danse de Gengis Cohn, et David Grossman dans Voir ci-dessous, amour, ou ont recours à la bouffonnerie, comme Bernard Frank. On lira aussi un parallèle entre Philip Roth et le film Rosemary’s baby, le mensonge comme recours au désespoir chez Jurek Becker, ou l’hésitation suspecte de Jean Renoir au début du régime de Vichy.

Françoise Marti