Coach House Books : l’édition de ruelle

L’examen des archives de Coach House Books, maison d’édition canadienne de Toronto, est riche d’enseignements. Il permet de mieux connaître, à partir d’un exemple, ce qu’on pourrait appeler le « paradoxe des lettres canadiennes » : l’existence de grandes maisons d’édition, bien établies, issues de la contre-culture. Pour comprendre ce paradoxe, il convient de rappeler les particularités culturelles, historiques et économiques du Canada.


L’histoire de Coach House Books commence à Toronto en 1965, alors qu’un jeune homme nommé Stan Bevington acquiert une presse Challenge Gordon Platen. Il l’installe dans une maison de cocher située entre la rue Bloor, qui traverse la ville d’est en ouest, et l’université de Toronto. Vite rejoint par ses collègues Dennis Reid et Victor Coleman, il imprime quelques livres de poésie. À quelques pas de la maison, se construit alors une coopérative de logement étudiant – dans le quartier de Yorkdale, en rapide embourgeoisement – qui sera aussi le siège d’une université libre. Bevington y donnera des cours sur l’impression, et aidera à la confection de faux billets d’une monnaie locale (les Rochdale Dollars !), de diplômes bidon et de périodiques divers. Il y croise également Dennis Lee, qui cofondera dans la foulée la maison d’édition House of Anansi, et Jim Garrard, qui créera le théâtre Passe-Muraille, autant d’institutions centrales dans la culture torontoise et canadienne. À Rochdale, on croise également l’autrice « futurienne » Judith Merrill, qui s’occupe de la bibliothèque. Rochdale College n’aura pas survécu au-delà de 1975 (la police force l’évacuation des derniers résidents de la coopérative, et l’université est dissoute). La révolution à Toronto fait couler plus d’encre que de sang.

Il existe un paradoxe constitutif des lettres canadiennes : plusieurs grandes et vénérables maisons sont issues de la contre-culture, de surcroît d’une forme d’anti-impérialisme (le Canada accueille de nombreux déserteurs de la guerre du Vietnam à la fin des années 1960). La contre-culture devient le terreau (dans le meilleur des cas, critique) d’un fort nationalisme culturel. Et ce nationalisme culturel est schizophrénique parce qu’il existe à la fois au Québec et au Canada, de manière concurrente et complémentaire. Et si ces deux identités n’ont rien à voir, elles ont en commun de se définir par opposition à la culture américaine (et, dans les deux cas, un aveuglement à leur propre position colonisatrice vis-à-vis des peuples autochtones ou des pays en développement, mais ça, c’est une autre histoire).

"uTOpia. Towards a new Toronto", édité par Alana Wilcox et Jason McBride (Détail) © Coach House book
« uTOpia. Towards a new Toronto », édité par Alana Wilcox et Jason McBride (détail) © Coach House book

L’histoire de Coach House Books se poursuit jusqu’à ce jour. La maison reste, malgré une adaptation relative aux impératifs du marché, fidèle à cet esprit original Do It Yourself, ne serait-ce que parce que les livres sont encore imprimés in-house (au sens propre). Son fonctionnement et son organisation restent relativement marginaux, et ses choix éditoriaux sont audacieux et marginaux. Les fondateurs de Coach House s’inspirent de New Directions, City Lights Books et Black Sparrow Press, autant de maisons qui réservent une place congrue à la poésie et soignent la présentation graphique des livres. Encore à ce jour, les livres de Coach House sont beaux, au papier épais, aux élégantes typographies, aux couvertures colorées (loin de la monotonie française, il est temps d’en finir avec le crème, non ?).

Indépendante, dirait-on, en France. On préfère généralement, en anglais, l’expression « small press », qui a le chic de désigner, avec une certaine lucidité, la modestie des moyens de production mobilisés par ce secteur de l’édition. Elle inscrit l’action de Coach House, comme celle d’autres éditeurs canadiens, dans un continuum (des éditeurs de chapbooks aux zines, en passant par les maisons régionales) qui se distingue très nettement de la grande édition. Mais qu’est-ce que la grande édition dans le contexte canadien ? Plus de 90 % de l’édition y est contrôlée par les grands conglomérats mondialisés. Toute édition canadienne est donc, de facto, indépendante. L’édition est d’ailleurs subventionnée par des fonds publics. La contre-culture financée par les fonds publics ? Au Canada, même les punks sont polis, et cette contradiction est secondaire, comme disaient jadis les ML.

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Bien que la France soit (relativement) familière de la littérature québécoise, la littérature canadienne demeure quasiment inconnue, sauf peut-être pour quelques figures emblématiques comme Margaret Atwood ou Michael Ondaatje. Cela s’explique en partie par la barrière linguistique, mais aussi par une protection accrue de l’édition francophone au Canada, grâce à des lois provinciales. La défense québécoise de la langue est connue, et si elle a parfois des relents dogmatiques, elle constitue un rempart efficace contre les Bolloré de ce monde (l’édition française contrôle tout de même environ 50 % du marché québécois, et, je vous le donne en mille, Hachette y est un puissant diffuseur). Les Canadiens anglophones n’ont pas cette chance, laissés en pâture au libre-échange, avec, somme toute, peu d’égard pour leur spécificité culturelle. Ainsi, Atwood et Ondaatje publient chez des éditeurs conglomérés afin d’obtenir d’emblée une visibilité internationale.

Revenons à Coach House. Les hasards de la vie académique m’ont amené à occuper un bureau dans un somptueux immeuble adjacent au défunt Rochdale College, et donc à quelques pas de Coach House, ainsi qu’à quelques pas (350 m, me dit Google) de la Thomas Fisher Rare Books Library, pavillon de la gigantesque bibliothèque universitaire Robarts, dont le look brutaliste a été utilisé pour représenter des prisons dans des films hollywoodiens. La Fisher Library a été conçue comme une véritable cathédrale des archives et des livres rares. Atrium contenant 740 000 volumes disposés sur ses murs, haute de plusieurs étages, abritant à la fois une partie des archives de Leonard Cohen, des Valentins, des documents sur les mouvements ouvriers au Canada et, mine de rien, le plus ancien livre en anglais disponible au Canada (Caxton Cicero, par William Caxton). L’amoureux des livres rares, des curiosités et des archives atypiques, voudra y élire domicile pour toujours. Umberto Eco, qui fut professeur invité à Toronto à la fin des années 1970, s’en serait inspiré pour Le nom de la rose.

Une partie des fonds de Coach House est déposée à Fisher. J’ai décidé de m’y plonger, boîte par boîte. Celles-ci ne sont pas très organisées et semblent avoir été colligées par un archiviste peu expérimenté, ce dont je ne me désole aucunement. Car on trouve des boîtes identifiées, par exemple par leur emplacement physique dans la maison (The Squirrel Room, fort probablement parce qu’un écureuil y a élu domicile), selon une logique archivistique quelque peu idiosyncratique. En ouvrant les boîtes les unes après les autres, assis sur de magnifiques chaises modernistes (Eco s’y est-il assis il y a cinquante ans ?), je découvre surtout des archives parcellaires, les éléments dits importants conservés à Bibliothèques et Archives Canada.

Ce que je trouve : cartes d’affaires des commerces environnants, permis municipal pour le chien, photographies (prises par un photographe inconnu de Yorkdale en transformation – la petite maison de Coach House est maintenant entourée d’immenses bâtiments), des tonnes de factures, de relevés de vente, des traces de participations à la foire de Francfort, à des conférences sur l’avenir de l’édition au Canada, des memorabilia, des procès-verbaux, des cartes postales, beaucoup de cartes postales.

Partout dans les archives, c’est la ville que l’on voit. Ici, les traces d’un combat pour s’opposer à l’éviction de la maison ; là, les négociations avec la ville pour renommer la ruelle où ils sont installés bpNichol Lane en l’honneur de l’un des poètes les plus importants de l’histoire de la maison (et du Canada). On retrouve aussi cet ancrage dans la ville de Toronto dans de nombreux titres de Coach House, de Fifteen Dogs d’André Alexis jusqu’à Encampment de Maggie Helwig, sur la crise du logement. La petite édition, à défaut d’être vertueuse, se soucie du sol qu’elle habite et de la communauté à laquelle elle s’adresse.

Mon immersion physique dans Coach House et ses papiers, mes flânades dans ses lieux et dans les rues, les thés bus avec Alana Wilcox, éditrice actuelle de Coach House, m’ont rendu bien réel le passé spectral de la maison (souvent mythifié dans les lettres canadiennes). La littérature est un village peuplé de tous les artisans qui la confectionnent et la rendent disponible. Dans les archives d’éditeurs, on retrouve, à travers des correspondances et des notes internes, ce faisceau de relations, parfois chaleureux, souvent violent (les gens n’étaient pas plus polis dans les années 1970) ! Les archives rendent visibles les efforts déployés pour aboutir à un livre, comme le disait Éric Hazan. Cela nous aide à imaginer la littérature au-delà des poncifs du génie créatif : comme une littérature qui se fait dans la rue.

Je finirai en conseillant deux livres de Coach House, par ailleurs disponibles en traduction : La fractale Baudelaire de Lisa Robertson (Quartanier éditeur, trad. Jeannot Clair); Seule la peur est bleue de Martha Baillie (Alto, trad. Sophie Voillot), deux excellents livres. Ceux et celles qui voudraient boycotter Bolloré ont ici une double occasion de le faire : dans l’édition originale, et en traduction.

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