Premier roman graphique de Juliette Brocal, La langue des vipères est une superbe réussite qui témoigne de la vitalité de la bande dessinée française contemporaine. L’autrice, issue de l’école des Gobelins à Paris, haut lieu des arts graphiques, signe seule le scénario, le dessin et les couleurs magnifiques d’une fantasy monastique entre Moyen Âge et Renaissance. Elle y explore le poids de l’appartenance sociale et les questions de l’éducation, de l’ambition et de la vocation à l’entrée dans l’âge adulte.
Entre ligne claire et enluminures, Juliette Brocal invente un microcosme en déséquilibre. L’abbaye imaginaire du Réol abrite à la fois des hommes et des femmes, nonnes et moines voués à la prière et au travail manuel, ou étudiants et étudiantes des deux sexes, et doctes maîtres de la « Langue », pratique de magie divine permettant de deviner passé et présent, à condition d’en maîtriser la grammaire et l’élocution. Le nombre de ses mécènes chutant, l’abbaye fait face à un dilemme : vendre ses savoirs en s’ouvrant au commerce et au monde ou rester fidèle à ses règles, « labeur, étude et clôture ». L’abbé dirige les extramuraux ; l’abbesse, les intramuraux.
Cela, on l’apprend petit à petit car Juliette Brocal fait le choix de nous plonger dans l’histoire plutôt que de planter le décor. Dans la première partie, on suit Iodis, jeune femme très douée pour la Langue mais trop impulsive et rétive pour en assimiler la syntaxe. Elle se retrouve dans le même état d’instabilité que l’abbaye : fille – cachée – d’un cardinal, la mort de son père, qui l’a exclue de son testament, la laisse sans ressources. Ne s’offre plus à elle que la possibilité d’obtenir le statut de doctorante ou de devenir nonne. Chaque année, lors de la fête de Sainte-Hermente, l’abbaye choisit un ou une unique doctorante autorisée à poursuivre ses études gratuitement. Iodis n’a que quelques mois pour prouver qu’elle mérite le poste.
Juliette Brocal noue progressivement son intrigue. Politique, commerce, éducation, religion, art se révèlent de plus en plus interdépendants. Et parallèlement, ce qui est une grande réussite de l’album, la psychologie d’Iodis s’avère de plus en plus complexe et subtile. Petit à petit apparaît la figure d’une autre étudiante, Halcyon. Elle est l’envers d’Iodis : discrète et taciturne là où la fille du cardinal est extravertie et rebelle, appliquée là où elle est incapable de se concentrer, secrète et obstinée là où Iodis flamboie et tempête. Une concurrence naît pour le doctorat mais, à mesure que cette rivalité s’impose dans l’intrigue, elle s’affine et se nuance. Par leurs échanges, les deux jeunes femmes précisent et redéfinissent valeurs, vocations et identités, dans ce qui apparaît comme un dual et délicat récit de formation.

Le travail sur les couleurs est superbe. Chaque jour, chaque moment, chaque lieu, en fonction de l’éclairage, possède ses nuances. D’abord claires et lumineuses dans les premières scènes où l’on découvre Iodis et ses amis, les teintes s’assombrissent à mesure que la situation de l’héroïne se complique. L’espace de l’abbaye devient le cadre d’une dramaturgie : des scènes de groupe dans la salle du chapitre ou la chapelle, ou des moments plus intimes, dans les cuisines, la bibliothèque, voire des confrontations au mystère, comme dans l’ancienne crypte. Angles de vue et échelles varient, installant la tension et la dynamique d’une histoire qui passe beaucoup par les idées, donc par les dialogues. Quand l’abbé et l’abbesse s’opposent en privé, le cadre se resserre sur leurs visages, leurs yeux et bouches finissent par occuper toute l’image. À l’inverse, lorsqu’on sort de l’abbaye, en fin de première partie, bien que ce soit d’abord par des visions, le cadre s’ouvre ; le lecteur, comme l’héroïne, surplombe le monde, ce qui n’arrivait évidemment pas à l’intérieur segmenté du bâtiment. Quelques scènes d’action se passent sans paroles, le dessin suffit. Le passage du temps est signifié par quelques scènes de groupe dont la technique rappelle les miniatures médiévales.
Abbesse et doctes insistent sur la nécessité de parfaitement maîtriser la grammaire, sinon la Langue devient impure, « langue de vipère ». Comme le dit Césaire, ami et mentor d’Iodis : « Si chacun parlait la langue à sa façon et interrogeait le divin comme il l’entend, on n’aurait pas besoin de l’Église ». Les disciples de sainte Hermente, « ophiocide en puissance », qui aurait exterminé les serpents de l’île où est située l’abbaye, ne sauraient le tolérer.
La magie de la Langue s’incarne dans la beauté de sa représentation visuelle, à travers un alphabet imaginaire, mais également par les images irisées qui matérialisent les divinations. La langue des vipères, c’est la voie et la voix que Iodis a tendance à emprunter naturellement, par dégoût de la rigueur et goût de l’interdit. Sa graphie est loin d’être aussi belle que celle de la Langue orthodoxe, mais les visions qu’elle engendre sont bien plus puissantes. Iodis préfère suivre ce chemin, plus sombre et dynamique, plein de désordre et de sinuosités.
La deuxième partie de l’album revient en arrière pour raconter l’histoire de la précise et rigoureuse Halcyon – les bonds du récit puis les retours dans le passé, qui se produisent plusieurs fois, sont d’ailleurs très maîtrisés. Alors que la vie d’Iodis était dominée par les verts, les jaunes, les rouges – même s’ils restaient doux, aux nuances pastel –, le passé d’Halcyon est teinté de bleus et de bruns plus froids. Un autre milieu se révèle, pourtant faiblement distant de l’abbaye aux murs clos. Lorsque Halcyon est admise par l’abbesse dans la société monacale, les couleurs redeviennent chaudes, et d’abord orangées, couleur de la violence.

La langue des vipères vaut par l’élégance de ses coloris, la beauté de ses compositions, leur capacité à faire exister un monde peu expliqué, et un dessin qui trouve le juste milieu entre Renaissance et tablette graphique. Mais tous ces éléments sont avant tout mis au service des personnages. Le talent de Juliette Brocal est de véritablement faire évoluer ses héroïnes au contact l’une de l’autre, en montrant comment, lorsqu’on est jeune, les lignes peuvent bouger très rapidement.
La troisième partie est celle des deux jeunes femmes ensemble. Une séquence muette raconte un accouchement. Le dessin, qui se fait brièvement moins réaliste et plus comique, suggère en même temps l’élan collectif que provoque ce moment, la découverte par Iodis d’un autre milieu social, et le rapprochement entre les deux jeunes femmes. À partir de là, l’album montre qu’on peut s’entendre, même si on parle des langues différentes. La langue des vipères souligne qu’il y a plusieurs manières de réussir, que tout le monde n’a pas à emprunter le même chemin, et que choisir le sien pour d’autres raisons que l’intérêt, comme ce sera le cas pour Iodis, est déjà une réussite.
Le roman graphique de Juliette Brocal gagne à être relu, ce qui est le signe de la profondeur d’une œuvre dont les différentes composantes s’imbriquent pour construire une histoire à la fois haute et fine, où l’interaction déjoue la compétition.
