Sculpter sa vie

Colette Fellous, auteur de romans et femme de radio, ayant donc toujours conjointement manié la plume et la voix, l’abstraction et le corps, l’introspection et le voyage, s’attache aujourd’hui, dans cet ouvrage publié dans la collection des vies, dirigée par Colin Lemoine et Neville Rowley aux éditions Fayard, à revisiter le destin de Camille Claudel.


Colette Fellous, Camille Claudel. Fayard, 240 p., 18 €


Le résultat est une lecture de la vie de l’artiste qui ouvre, telles des fenêtres, toutes les perspectives que l’enfermement asilaire, la folie, le désir morbide d’une famille et une domination masculine sociétale (combien de femmes parmi les grands artistes français du XIXe siècle ?) ont refermées l’une après l’autre sur cette malheureuse artiste. Le livre de Colette Fellous est un voyage dans une existence qu’elle ne donne pas à traverser comme on parcourt par un aller simple le chemin chronologique d’une vie. Il fallait, face à l’engloutissement de cette artiste dans la folie, trouver le moyen de sculpter une forme d’écrit respectueux de la manière de Camille Claudel, capter la grâce de ses gestes de marbre à jamais pétrifiés par la folie qui l’ont transformée « elle-même en sculpture ».

Magnifique machine désirante, pour reprendre les termes de Guattari et Deleuze, Camille Claudel n’a jamais voulu qu’une seule chose : sculpter. Et elle a sculpté la pierre nue, extirpant par sa seule force des figures d’abord proches de la manière de Rodin. Elle a ouvert la voie d’un travail solitaire de la sculpture, sans machine, sans compas, la contrainte faisant loi, à d’autres sculpteurs comme Brancusi qui fut l’élève de Rodin en 1904. Il quitta le maître au bout d’un mois en déclarant : « rien ne pousse à l’ombre des grands arbres ».

Camille Claudel, elle, n’a pas quitté Rodin au bout d’un mois. Après avoir été son élève, elle a « traduit en marbre » ses plâtres. Pour « la porte de l’Enfer », pour son maître et bientôt amant, elle a fait « des pieds et des mains ». Rodin lui écrira : « c’est à toi que je dois toute la part de ciel que j’ai eue dans ma vie ». Camille aura été son seul et véritable amour.

Colette Fellous, Camille Claudel

Camille Claudel dans son atelier (1887)

Camille deviendra « Claudel » aux yeux de la critique. Elle cherche une manière propre, rétrécit ses personnages comme pour les éloigner de nous, leur préserver des « moments intimes, comme toutes ces femmes près du feu, seules, pensives, rêveuses, mélancoliques » qui seront les protagonistes de sa série Les cheminées. Progressivement, elle disparaîtra à elle-même au milieu de sa vie, ne sculptant plus, ne dessinant plus, alcoolique, folle, ce qu’on ne remet plus en question aujourd’hui. Quelques jours après la mort de son père, sa famille signe son internement à Ville-Évrard, où elle aurait pu, si elle n’avait pas été évacuée à l’approche de la guerre, en 1914, et maintenue jusqu’à sa mort en 1943 à l’asile de Montfavet, dans le Vaucluse, rencontrer Antonin Artaud qui y fut interné en 1939.

Pour l’auteur, le destin de Camille Claudel, qu’elle compare à celui d’Ulysse, « Camille, héroïne séparée des siens, à la façon d’Ulysse quand il apparaît au premier chant de L’Odyssée », recèle un « secret ». Il faut interroger le pourquoi de ce « sacrifice humain », rendre compte de l’héroïsme et du martyre de cette artiste. Colette Fellous fouille la correspondance, le dossier médical, toutes les pièces à conviction de cette affaire, tout en préservant, et c’est la force du livre, une certaine façon de faire, de regarder, d’écrire : il s’agit de se laisser absorber par Camille, d’être traversé par elle, mais de la regarder aussi, c’est-à-dire de tenir le coup devant sa folie, devant son malheur, devant l’espace blanc de sa vie asilaire où peuvent se projeter, par l’attrait de l’empathie, toutes nos angoisses. Alors l’auteur cherche ailleurs, dans le corps, les mains, les yeux, dans la démarche claudicante de Camille. La vérité est en dehors des preuves.

Colette Fellous, Camille Claudel

Colette Fellous

Si le secret de Camille est l’enjeu annoncé du livre, c’est peut-être le secret de Colette Fellous qui se dévoile aussi dans ce texte. Son travail d’écriture est un art discret, sans formule apparente, oserait-on dire « sans phrases » ? Pour elle, les mots sont toujours des mots d’emprunt, communs à tous, ceux des écrivains comme ceux du premier venu, qu’il s’agisse des mots cassés de Camille ou des mots sculptés des haikus de Paul Claudel. Camille tout entière, comme les mots qui émerveillent et fascinent Colette Fellous, est un signifiant qui ignore ce qu’il contient et que tout le monde s’approprie. Comme les mots qui, s’interroge l’auteur, en savent peut-être davantage sur nous que nous-mêmes, « Camille possède un drôle de savoir d’elle-même, elle est poreuse ».

En se rapprochant du visage de Camille, en éparpillant sur une table les livres, les biographies, les monographies, les correspondances, en faisant des « papiers collés » à la manière de Georges Perros, en laissant la musique de Monteverdi traverser les pensées, les désorganiser peut-être, en digressant, en quittant Camille pour Emily Dickinson, une autre recluse, on pourrait penser que Colette Fellous réalise par la libre association des idées, par l’empathie aussi, la psychanalyse que Camille Claudel n’aura jamais eu l’occasion de pratiquer, contrainte de rester près d’Avignon quand elle réclamait de retourner à Paris, à Sainte-Anne ou ailleurs, où elle aurait pu rencontrer Lacan qui publie dix ans avant sa mort sa thèse sur la psychose paranoïaque. Mais penser cela ne rendrait pas tout à fait honneur à son travail.

Si Camille a été l’élève de Rodin, Colette Fellous a été l’élève de Roland Barthes et c’est peut-être dans ce rapprochement que se situe l’un des enjeux du livre : comment recevoir l’enseignement et s’en libérer. « Rêver tout haut sa recherche », dit Roland Barthes à Colette Fellous. Celle-ci a su rester libre grâce à ses hésitations et à ses doutes, là où Camille Claudel, « impétueuse, autoritaire, mégalomane », n’a réussi qu’à échouer à persister dans son être. Colette Fellous se rapproche de Camille, plonge dans son regard si singulier : « C’est toujours si troublant de retrouver chez un être le même regard à tous les âges de sa vie ». Devant les yeux si déterminés, si clairs, de Camille Claudel, l’auteur s’engage totalement et veut prendre la mesure de tout : la fragilité, la volonté, la folie qui rôde et peut frapper n’importe lequel d’entre nous. La difficulté de « sculpter sa vie ». Le Camille Claudel de Colette Fellous est un livre écrit à mains nues.

Yaël Pachet

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