Figures à contre-temps

Dans ces Anges de l’histoire, Georges Didi-Huberman tourne, on pourrait dire danse en écho d’autres de ses livres, autour de l’Angelus novus de Paul Klee, porté, transporté par Walter Benjamin comme un présage, et comme un testament. Dans cette danse inquiète, entre l’Angelus qu’il re-voit toujours pour la première fois et lui, d’autres anges passent, d’autres figures aussi habitées par le souffle de devoir aller de l’avant, chargées d’histoires.

Georges Didi-Huberman | Les anges de l’histoire. Images des temps inquiets. Minuit, 320 p., 22 €

Un ange passe, dès les premières pages du dernier livre de Georges Didi-Huberman. Comme celui-ci le sait mieux que personne depuis qu’il nous a fait entrer dans le couvent San Marco de Florence (Fra Angelico passe en coup de vent dans l’ouvrage), les anges, parce qu’ils passent, vont de profil.

Ils traversent, « visibilités disparaissantes » (Michel de Certeau, cité p. 265). Ils ne font qu’aller d’un lieu vers un autre, sans en habiter aucun, sans prendre aucune place. Leurs ailes sont souvent coupées par le cadre des tableaux ou l’angle des murs, parce qu’ils viennent d’arriver, à l’instant, l’instant, par exemple, de faire entrer l’éternel dans le temps, ou Dieu dans le ventre de Marie. Dans ce séjour conventuel, Didi-Huberman nous portait aussi à voir – par une audace qui reste aujourd’hui aussi vive parce qu’elle court le risque d’une communauté de lieux traversés en même temps, d’un pan à l’autre d’un même mur – ce qui nous faisait face dans les marbres peints au seuil ou au socle des parois de figures, ce qui nous faisait face mais sans nous regarder en face, on écrirait presque : ce qui nous faisait face de profil, sans s’en tenir là.

Un ange passe, silence soudain dans le tohu-bohu, dont je vais tenter, à tire d’aile, de suivre le parcours dans les trois parties et quatorze chapitres du livre, pour esquisser – esquisser seulement – l’hypothèse selon laquelle ces Anges de l’Histoire sont, plus que le « dernier livre » publié par Didi-Huberman, un traité de méthode sur le sens de l’« Histoire » dans toute son œuvre.

Un ange passe, que nous ne verrons qu’en avançant vers le milieu du livre, mais qui le hante à sa manière furtive de part en part, l’Angelus novus de Paul Klee (1920). Or lui non plus ne nous regarde pas en face. Ses « yeux écarquillés » (comme les décrit Walter Benjamin) tendent notre propre regard vers les extrémités de ce qui n’est pas là. Et cependant il nous fait face, comme le visage-cube de Giacometti peut-être, dans un autre atelier de Didi-Huberman. Et non seulement il nous fait face, mais, toutes ailes déployées, il ne peut pas ne pas avancer. Vers sa chute ? Vers nous – vers moi plutôt, le face-à-face est un combat singulier ? Il n’est pas loin de passer en moi, de me transpercer avant de passer outre, « de passer son chemin ».

Ce sont de tels passages que ce livre repère, aidé de grands guides. Michel de Certeau d’abord : l’ange fend les airs pour entrer dans l’histoire parce que sa parole fait événement, et ceci parce que c’est une parole, qui réénonce les anciennes Écritures et qui, en ce sens, ici et maintenant, transgresse (et réinvente) les hiérarchies. Nous nous retrouvons dans la chapelle romaine de San Lorenzo in Lucina, quand Giovanni Careri y voyait (dans ses Envols d’amour) des anges annonciateurs traverser mystiquement la hiérarchie céleste du Pseudo-Denys à la rencontre de celui (et de ceux) qui se conformerait à leur parole.

« Angelus novus », Paul Klee (1920) (détail) © CC0/WikiCommons

Michel de Certeau, dans l’une de ses méditations angéliques (une voix, dans l’un des trop rares enregistrements qui soient « restés » de lui sur France Culture en 1984), remarque que les anges n’ont pas toujours été ailés. Pourquoi le sont-ils devenus ? C’est peut-être ici à la frontière de la France et de l’Espagne que nous nous retrouvons, quand Benjamin y transporte un Angelus novus déposé dans ou posé sur une image mais toutes ailes dehors, prêt au vol, qui « voudrait prendre le temps […] mais souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer » (Benjamin, cité p. 130). Ici, chaque mot s’entend : « prendre le temps », « ailes prises », comme énoncé pour la première fois, dans l’évocation de cette « position contrariée [de l’ange] dans le temps ».

Pasolini est un autre guide. Lui aussi, pourrait-on dire, ne fait que passer dans ce livre où les « bruissements d’anges » (Certeau) sont innombrables (comme les anges eux-mêmes, indénombrables, bien des théologiens penchés sur leur boulier vous le diront). Mais sa place est centrale. Pourquoi ? Parce que, de la même manière que l’ange de Benjamin nous rentre dedans, l’Apocalypse selon Pasolini, bien loin de se tenir au fronton des livres, plonge sur nous, « voyage parmi les cercles de l’enfer contemporain » (Pétrole, son dernier livre – inachevé –, comme Salo fut son dernier film, insupportablement admirable, presque irregardable, démon dont aurait accouché un ange pour nous « illuminer » (Thomas d’Aquin).

Aussi est-il plus bouleversant encore de voir surgir, dans un autre détour de cet ouvrage, en arrêt devant l’Angelus novus, un « regard enfantin », « une seule fois et de nouveau pourtant » (Scholem, autre grand guide, cité dans le livre), et une parole, car l’enfant parle, pour la première fois comme l’ange lorsqu’il prononce les anciennes paroles. Didi-Huberman joint immédiatement parole et regard, au-delà en ce sens de l’Angelus, qui fait silence, au-delà aussi, mais dans une réponse serrée, à l’Apocalypse selon Pasolini : une parole ici-bas sous forme de la « plainte », de la « dénonciation », voire de l’« exultation » enfantine (Benjamin).

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Le livre revient pour finir, nouvelle aventure de l’ange « dans » l’histoire, à l’un de ses points de départ : le « pouvoir angélique » selon Thomas d’Aquin, ce pouvoir d’« agir sur l’imagination de l’homme », mais de telle sorte que cette imagination soit pour l’homme lui-même puissance d’action, à la différence des bêtes, dont Augustin signale dans ses Homélies sur Jean que Dieu les voit, mais qu’elles-mêmes ne voient pas Dieu, par la « médiation » (Thomas) des anges, justement, qui met en mouvement leur imagination. Didi-Huberman le rappelle donc, beaucoup plus loin : « les anges sont affaire d’image et d’imagination » ; l’un et l’autre, comme « visibilités disparaissantes », cette fois-ci en compagnie d’un autre grand guide, Maïmonide, pour lequel seuls les prophètes voient les anges « face à face », « contemplant la lumière sans détourner le regard » (Angelus Silesius, cité p. 48) mais, avec Klee à nouveau ici et son Angelus novus, parce qu’ils regardent notre avenir.

Image et imagination : en vérité, attelage essentiel que cette image venue du fond des temps, porteuse de toute l’humanité comme le très vieil enfant, auquel il faut apprendre à naître, qu’il faut apprendre à revenir d’entre les morts (Adorno disait de Benjamin qu’il « voyait le monde du point de vue des morts »), et cette imagination, faiseuse d’histoire dans le moment où vacille le passé, où, dans ses battements d’aile, l’ange ne nous donne plus qu’à imaginer ce que nous ne voyons plus.

Les anges de l’histoire, traité de méthode ? Oui, assurément ! L’ange, volant dans un monde qui n’est pas celui, sublunaire, des irréversibilités, est « à contre-temps ». Didi-Huberman aussi : il l’est quand, dans « Images malgré tout », il fait voir contre toute attente des images de ce dont on ne pouvait pas concevoir d’images, l’extermination, sacrifiée au dogme de l’irreprésentable, mais il fait voir des images volées à ce qui, en effet, n’aurait pas dû être visible et pour sauver ce bref passage de quelques pauvres photographies, il brave l’impossible ; à contre-temps, il l’est encore quand, donnant à voir ensemble les gestes du soulèvement tels qu’il les trouve en traversant des espaces idéologiquement hétérogènes, il fait de ces gestes des envolées qui échappent à ce qui semble les dicter et plonge leurs spectateurs dans le silence…

Il faudrait rappeler tant d’autres contre-temps. Une chose est sûre, que ce dernier livre vient nous montrer : on n’a pas toujours « plaisir » à lire Georges Didi-Huberman, ou pas seulement ; ce n’est pas un « bonheur de lecture », ou pas seulement. Mais on le lit. Et, de livre en livre, on l’entend presque nous parler, dans cette langue fluide où quelque chose semble s’écrire sans cesse pour être dit.

Le même auteur redonne, aux Editions Gallimard, Celui par qui s’ouvre la terre. Saint Georges, versions d’une légende, publié chez Adam Biro en 1994 sous le titre Saint-Georges et le dragon en compagnie de deux essais de fiction de Ricardo Garbetta et Manuela Morgaine, et devenu difficilement accessible après la fin des Editions Biro. Le lecteur d’aujourd’hui (re)découvrira ainsi une autre danse, mystérieuse, celle du saint, du dragon, et de la princesse.