Entre la flamme et la cendre

En 2019, J.M.G. Le Clézio publiait avec son traducteur en chinois, l’écrivain Xu Jun, un livre rassemblant les conférences sur la littérature qu’il avait prononcées à Shanghai, Yangzhou et Pékin (Quinze causeries en Chine, Gallimard). Aujourd’hui, dans Le flot de la poésie continuera de couler, le Prix Nobel de littérature s’associe au poète et calligraphe Dong Qiang pour traduire et penser la poésie de la dynastie Tang, qui régna entre 618 et 907.


J.M.G. Le Clézio, Le flot de la poésie continuera de couler. Avec la collaboration de Dong Qiang. Philippe Rey, 208 p., 20 €


Il se peut que, d’un livre à l’autre, les écrivains, du moins ceux qui ne peuvent vivre sans écrire ou ne peuvent écrire sans y engager leur vie tout entière, corrigent leur livre précédent, y ajoutent un chapitre ou d’abondantes digressions comme si leurs lecteurs avaient pu se méprendre sur leurs affirmations antérieures. Le dernier livre de Le Clézio, enrichi de magnifiques illustrations, semble ainsi déplacer la veine de L’extase matérielle (1967) pour l’éveiller au souffle de l’Extrême-Orient et non pour renier un livre qui voulait remettre en question une vision par trop manichéenne de l’existence : le corps et la pensée opposés l’un à l’autre comme l’essence d’un Bien idéal à un mal toujours identifié à l’immanence.

Ici, avec la poésie chinoise, Le Clézio évolue encore sur le ton d’une mystique de la nature, mais une nature beaucoup plus proche des courants traditionnels de la spiritualité bouddhiste, taoïste ou confucéenne. La fameuse « fadeur » de l’esthétique chinoise y est le goût de l’immotivé et la déprise de tout jugement sur autrui ou sur soi. Elle n’est pas une froide indifférence aux malheurs de l’histoire mais une attention au moindre frémissement de l’être : par exemple, les lucioles du mont Wu deviennent pour le poète Du Fu la mémoire d’une nuit d’automne, des étoiles qui tournent autour d’un puits, le souci qui ronge les vieillards de bientôt ne plus pouvoir se déplacer du fleuve à leur foyer.

Par ailleurs, Le Clézio souligne le contraste entre la paix phénoménale du temps et les turbulences monstrueuses de l’histoire. Les poètes de la dynastie Tang ont su polir un art magnifiquement « intemporel » sur un fond de guerre civile et de ruines. Même si Li Bai s’est parfois enlisé dans la fascination des armes, il a pu écrire des poèmes saisissants de clarté et de liberté intérieure. Son poème « Assis devant le mont Jingting » a été l’occasion d’un nouveau regard sur la poésie chinoise pour Le Clézio. Loin des empêtrements des rivalités dynastiques des Tang, Li Bai ouvre ses lecteurs à l’altérité de la montagne. Regarder, s’asseoir, révérer une présence, le ciel, l’air, l’eau, le mont Jingting. Il y a là une forme de contemplation, une évidence à la fois physique et spirituelle qui n’a rien d’exotique ; elle apporte à l’écrivain ce que l’esclavage des réseaux sociaux préfère souvent passer à la trappe : « une plénitude, une paix intérieure ».

À travers sa profonde admiration pour la poésie chinoise, Le Clézio partage avec pudeur une certaine quête spirituelle de simplicité. Elle n’a rien d’éthéré, c’est la quête même de la poésie, et celle des Tang ne se laisse pas fasciner par un ésotérisme nauséeux, « un ésotérisme de substitution » prônant le retour à un âge d’or qui n’a jamais existé. Elle est d’autant plus belle et intime qu’elle se cale sur les ressources infinies du réel, « [le] portrait de[s] collines dans leur ondulation pétrifiée, […] les feuilles des arbres, les lignes de la forêt, les ruisseaux, les lacs ou les rochers ».

Le flot de la poésie continuera de couler, de J.M.G. Le Clézio

Hua Yan, Carnet de paysages, feuillet XIII © D.R.

La nature n’y est pas « naturaliste », elle est un effet de sourdine qui amenuise le rapport du sujet à lui-même pour le mettre au diapason des autres et du jaillissement de l’espace dans une pure instantanéité. On peut ainsi projeter sur la phénoménalité du monde ses propres sentiments pour ne pas trop les exhiber et il peut y avoir une vraie légèreté dans cet oubli de soi, même s’il n’exclut pas les tourments de l’absence. C’est très clair dans les nouvelles de la dynastie Tang – qu’on peut lire dans le magnifique ouvrage Histoires d’amour et de mort de la Chine ancienne, traduit par André Lévy (Garnier-Flammarion, 1997) – dont l’un des thèmes majeurs est la séparation douloureuse des amants, suite au départ du fiancé vers les grandes villes où l’appelle un coûteux succès aux examens impériaux. De même, dans la poésie Tang, il est possible, comme le fait Le Clézio, de discerner déjà certains traits du romantisme anglais et allemand.

Par son lyrisme discret et ses points de vue tranchés, cet essai ne se limite donc pas à une anthologie de l’âge d’or de la poésie chinoise. Il n’en présente pas moins de nombreuses pièces, souvent choisies parmi les auteurs les plus mémorables : Li Bai (701-762), Du Fu (717-770), Bai Juyi (772-846), Li Shangyin (812-858), Wang Wei (701-761). Ces poèmes ont été traduits du chinois conjointement par Le Clézio et Dong Qiang : c’est donc aussi un livre d’amitié.

La structure de l’ouvrage sait mêler un inventaire original à un ordre thématique rigoureux : ainsi, d’un chapitre l’autre, passe-t-on de la célébration du « vin » familière aux agapes entre poètes à l’évocation d’une des guerres civiles les plus sanglantes de l’histoire chinoise, la rébellion d’An Lushan (755-763). Néanmoins, le fil directeur demeure la présentation comparée des deux figures « tutélaires » de la poésie Tang et de leurs thématiques respectives : Li Bai et Du Fu.

Le premier dit la véhémence des passions, l’ébriété, la guerre, le jeu dangereux des fascinations, la beauté devenue folle qui dévore tout art de vivre mais renoue le lien impérieux de l’homme et de la nature. Incapable d’aucun rôle à l’intérieur de sa famille, célèbre et ambitieux, Li Bai s’est littéralement noyé dans l’alcool et les eaux de son propre lyrisme, mais la poésie a sauvé du naufrage nombre de chefs-d’œuvre : la puissante indifférence du taoïsme à l’égard de toute psychologie humaniste y accompagne les envolées d’un lyrisme aussi entier dans l’admiration que dans la déprécation.

Le second révèle, quant à lui, une écriture où la raison s’accorde au cœur avec plus de simplicité, « la légèreté, l’élégance ». Les violences de son temps s’y expriment davantage du point de vue des victimes : le paysan qui voit sa récolte dévastée par le déferlement des armées, la mère qui pleure ses deux fils morts à la guerre. La quête de Du Fu est inséparable enfin d’une pratique du bouddhisme et d’une saveur de vertu que l’écriture prolonge et accomplit d’un même trait.

Cependant, Le Clézio ne manque pas de souligner l’amitié qui a uni ces deux écrivains apparemment si différents. Non seulement ils se sont rencontrés à plusieurs reprises, près de Luoyang et dans les montagnes du Shandong, mais leur correspondance et leurs poèmes attestent leur admiration réciproque, même si Li Bai occupe la position du « maître » et Du Fu celle d’un timide cadet en retrait des projecteurs de l’histoire.

Plus loin dans le livre, un chapitre intitulé « Femmes » bat en brèche l’idée d’une Chine unilatéralement machiste ; ces pages évoquent avec force les très beaux poèmes consacrés au sort tragique de la favorite Yang Guifei (719-756). C’est l’occasion d’évoquer l’un des chefs-d’œuvre du poète Bai Juyi intitulé « Deuil éternel ». Sa personnalité, proche de celle de Du Fu, a su évoquer les effets funestes des rivalités dynastiques sur les humbles du pays et le deuil de sa propre fille.

Un bref chapitre est aussi dévolu à un poète plus tardif, Li Shangyin, qui fut le premier à donner ses lettres de noblesse au poème amoureux. Avec lui, c’est pour la poésie Tang l’heure du crépuscule, un crépuscule où la fascination de la passion interdite creuse dans la culture mythologique de l’époque un écart de plus en plus irrémédiable entre la légende et la vérité. Libéré des servilités de la chronologie, Le Clézio poursuit ensuite avec la très belle figure de Wang Wei qui unit les dons du peintre et ceux du poète. C’est l’occasion aussi de célébrer avec lui la liberté et la profondeur d’un bouddhisme de haut vol, là où « l’enseignement parfait n’enseigne pas ».

Enfin, d’autres chapitres se concentrent sur les thèmes majeurs de la poésie Tang, en particulier la grâce, la compassion et la nature. « L’homme », écrit Le Clézio avec un sens heureux de l’écologie, « doit échanger avec les autres règnes, les animaux, les plantes, l’eau, la terre, les pierres, les nuages, la brume, les astres ». Il y a là bien sûr une expérience d’écriture et de lecture qui ne se limite pas à la seule sinité et le romancier ne manque pas de retrouver des échos de lyriques chinois dans des poèmes de Blake, Poe ou Michaux. Eux aussi chantent avec insistance une même « entente du monde et de l’être humain » dont rien ne peut dessécher la hantise.

Le flot de la poésie continuera de couler, de J.M.G. Le Clézio

Xia Gui, « Vue claire et lointaine de rivières et de montagnes » (vers 1200) © Musée national du palais

Le dernier chapitre insiste à nouveau sur le contraste entre les rivalités politiques destructrices de la dynastie Tang et « l’extase de la réalité » qui met la poésie au diapason d’un mystère de la création proprement surhumain : « cette ère de guerres, de meurtres et de prédation, grâce aux écrivains, devient le temps de l’absolu, quand l’art est la seule ouverture sur la perfection ». Enfin, le livre s’achève par « Étangs-Miroirs », un texte où Dong Qiang évoque les vers de Xie Lingyun, un poète du Ve siècle, initiateur de la poésie de paysage shanshui shi :

 « Près de l’étang poussent des herbes printanières
Des oiseaux nouveaux occupent les saules du jardin »

Pour définir ce style inédit à l’époque, Dong Qiang reprend la notion d’« intuition directe », zhi xun, telle qu’elle a été définie par un critique littéraire du VIe siècle, Zhong Rong. Il insiste avec beaucoup de pertinence sur trois traits distinctifs de la poésie chinoise : l’apparente fadeur des contenus, la rigueur des règles et le système de symbolisation, qui peut paraître lointain pour un lecteur occidental du XXIe siècle. En effet, « la poésie chinoise ancienne est un immense réseau de métaphores, de symboles, de clins d’œil, de non-dits, d’emprunts, de détours et de contours, d’emphases et d’euphémismes. » La difficulté tient pour les traducteurs à rendre visible ce réseau de significations cachées. L’intention didactique de la traduction constitue un écueil égal à celui de l’hermétisme. Comment rendre universelles les topiques de la poésie chinoise ancienne et tout ce qu’elle contient d’atemporel ?

En conclusion de son excellente postface, Dong Qiang évoque la figure transversale de Gérard de Nerval. Certains des poèmes des Chimères (1854) rappellent la « fadeur » de Li Shangyin et de Du Fu ; c’est aussi le cas de la pièce intitulée « Fantaisie » (Petits châteaux de Bohême, 1853). N’hésitons pas à nous remettre son premier quatrain en mémoire :

« Il est un air pour qui je donnerais

Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,

Un air très vieux, languissant et funèbre,

Qui pour moi seul a des charmes secrets. »

Cet air, à jamais inconnu du lecteur, c’est bien là l’origine et la fin de la poésie, la blessure d’un désir suspendu entre la flamme et la cendre, un désir par lequel l’origine déploie une nouveauté aussi impartageable qu’infinie. Était-ce un petit air de chanson pour Nerval, quelques notes anodines dont on rougirait s’il fallait les comparer à Mozart et à d’autres maîtres du génie musical ? Au fond, rien ne dissipe le paradoxe de la poésie : elle ne peut faire nombre avec aucune tradition littéraire si l’émergence d’un sujet réel s’y risque à plein vent mais elle n’avance sans doute en eaux profondex que par la mémoire de mille phares dont le chant éclaire la nuit de son voyage.

En ce sens, la poésie chinoise est une leçon, non pas de réalisme, mais de vérité intérieure. Là où la vérité de l’expérience se fait éclosion permanente, « instant éternel » pour reprendre l’expression jacobienne de Le Clézio, la « joyeuse illumination » du poème demeure sujet d’expectative, de non-savoir et de retraduction périlleuse. Le miracle de son écoute et de sa transcription contemporaine demeure incertain, aléatoire. Le lecteur, comme le poète, est dans un cheminement dont rien ne garantit la sortie, la destination ultime. Tout peut redevenir matière à complaisance, matière à mi-dire, matière à mensonge.

C’est ainsi que j’entends la dernière citation de l’ouvrage, issue de la plume de Li Bai, une citation que le romancier fait sonner comme pour la première fois et par laquelle il prend congé du lecteur, gracieusement :

« La route est vaste comme le ciel bleu

Moi seul je ne connais pas la sortie. »

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