Le destin polonais des survivants de la Shoah

Plus de trois millions de Juifs vivaient en Pologne avant la Seconde Guerre mondiale. Environ trois cent mille ont survécu à la Shoah, cachés, dans des camps ou déportés en Union soviétique. Ils se sont retrouvés en 1945-1946 dans leur pays, généralement seuls, traumatisés par ce qu’ils avaient vécu et perdu. Que sont-ils devenus ? Certains ont voulu refaire leur vie dans la nouvelle Pologne, d’autres sont partis tout de suite. Au début des années 1970, ils n’étaient plus que quelques milliers. Beaucoup, telle Jasia Reichardt, ont témoigné de leur parcours individuel, de la perte de leurs proches et de leur monde, de leur exil. Les historiens les ont écoutés (tardivement). Or voici, en français, un ouvrage historique qui tente une vue d’ensemble du destin polonais de ces survivants.


Jasia Reichardt, Quinze voyages de Varsovie à Londres, 1940-1945. Trad. de l’anglais par Aude de Saint-Loup. Éditions de la revue Conférence, 200 p., 25 €

Audrey Kichelewski, Les survivants. Les Juifs de Pologne depuis la Shoah. Belin, 440 p., 25,50 €


Jasia Reichardt est aujourd’hui critique d’art. Elle vit à Londres où elle a dirigé plusieurs institutions d’art contemporain. Parquée enfant dans les ghettos de Varsovie et d’Otwock, elle a été recueillie et cachée par des Polonais, et a pu rejoindre en 1946, à Londres, sa tante, Franciszka Themerson. En 1988, quelques jours avant de mourir, Franciszka montra à sa nièce « une boite d’archives grise sur une étagère. ‘’Les lettres de ta mère’’, dit-elle. Je savais naturellement qu’elles étaient là mais je ne voulais pas les voir ». Jasia attendit encore quelques années avant d’ouvrir la boite.

Cette correspondance commence en février 1940, quand Maryla, la mère de Jasia, raconte à sa sœur Franciszka, en la rassurant, le quotidien du ghetto de Varsovie où elle est enfermée avec sa famille : « Nous avons huit médecins pour voisins, en ce qui concerne les conditions sanitaires, l’immeuble est tenu de façon exemplaire. […] J’élève une lapine – pour Jasia. L’animal met bas huit à dix lapins toutes les six semaines. Nous ne manquons et manquerons de rien ». Il y a également des lettres de Lucja, la mère des deux sœurs et la grand-mère de la petite fille. Maryla, Lucja et Jasia sont réunies sur une dernière photo envoyée en 1941 pour préparer des faux papiers. Tout s’arrête en août 1942, quand Maryla est déportée à Treblinka et que Lucja, dans le ghetto d’Otwock, après avoir organisé le sauvetage de sa petite-fille, s’est suicidée avec son mari.

Audrey Kichelewski, Les survivants. Les Juifs de Pologne depuis la Shoah.

Jasia Reichardt en 1945

Le livre que publie aujourd’hui Jasia Reichardt réunit ces lettres, des photos et des dessins (c’était une famille d’artistes, illustratrice de livres pour enfants et peintre) et ses souvenirs. La sobriété de son expression restitue la parole de l’enfant du ghetto, et sa prime enfance dans une Varsovie de rêve. Elle réussit, ce qui n’est pas si courant, à rédiger à plus de quatre-vingts ans une évocation précise de son existence d’alors – des visages, des lieux, des objets, des sentiments, des peurs, des bonheurs d’enfant… Elle nous dit comment elle a dû quitter les siens, ce qu’elle a décidé elle-même, comment elle a suivi les instructions de sa grand-mère en 1942 : « De nouveau il n’y a pas d’au revoir ni de derniers conseils. Je suis désormais responsable de ma propre vie. C’est la première fois que je pars seule quelque part, mais ma peur habituelle s’évanouit. À la tombée de la nuit, je longe un bois, passe sous des barbelés en utilisant des bâtons pour les soulever et m’engage directement à travers les bois pour sortir de l’autre côté, changeant de directions à plusieurs reprises selon les instructions de ma grand-mère. […] De l’autre côté, un homme est adossé à un arbre, sifflotant tranquillement. Il me fait signe et sans plus tarder m’emmène chez lui ». Jasia n’a que neuf ans. Elle a été d’abord cachée chez ces amis polonais, puis dans un couvent au nord de Varsovie. En 1946, sa tante l’a retrouvée, via la Croix-Rouge, et fait venir à Londres.

Ce bel ouvrage, édité avec soin et élégance par la revue Conférence, nous conte en images et en textes le destin d’une famille juive polonaise : l’extermination pour tous, et l’exil pour la seule rescapée, une petite fille qui avait grandi parmi des artistes. Il pourrait figurer en exergue du travail d’Audrey Kichelewski. Il symbolise le destin de ceux qu’on appelle les rescapés, c’est-à-dire les Juifs qui ont survécu en Pologne occupée, et souvent quitté immédiatement le pays, surtout quand ils pouvaient rejoindre à l’extérieur ce qui restait de leur famille.

Le projet de l’historienne est plus ample. Il englobe l’ensemble des survivants, donc aussi ceux qui revenaient du fin fond de l’Union soviétique. En effet, en 1939, plus de 250 000 Juifs avaient fui les troupes allemandes en se réfugiant, à partir du 17 septembre, dans la zone occupée par l’Armée rouge (conformément au traité germano-soviétique). Staline leur avait demandé d’accepter la nationalité soviétique. Ceux qui avaient refusé avaient été déportés en 1940-1941 dans les colonies du Goulag, et environ 120 000 ont été rapatriés en Pologne entre 1944 et 1946.

Audrey Kichelewski, qui a soutenu en 2010 une thèse de doctorat sur « la place des Juifs dans la société polonaise de 1944 à 1949 », s’appuie sur ses propres recherches dans les archives polonaises, israéliennes ou françaises, et sur la riche historiographie polonaise de ces dernières décennies, pour construire une vue générale du sort de ces survivants, de 1944 à nos jours. Elle adopte dès le début leur point de vue. Elle veut fait l’histoire « du destin des Juifs polonais, en Pologne même », dans la seconde moitié du XXe siècle. Ce qui donne une perspective singulière sur l’histoire de ce pays.

Vaste et délicate entreprise aux multiples embuches sur un sujet très discuté en Pologne même. L’auteure construit un récit chronologique en se concentrant d’abord sur les trois grandes crises suivies des principales vagues d’émigration juive. Celle du « mauvais accueil », de 1944 au pogrom de Kielce, le 10 juillet 1946 (l’attaque pendant huit heures d’un centre de réfugiés juifs par une foule en furie, 42 morts). Puis, « l’alya Gomulka », en 1956-1957, après les révoltes ouvrières de Poznań et l’expulsion des staliniens de l’administration dont beaucoup « d’origine juive ». Enfin, en 1967-1968, suite à la guerre des Six Jours et à un mouvement étudiant de défense des libertés, la campagne « antisioniste » du pouvoir communiste, quand Gomulka dénonça l’existence d’une « cinquième colonne » et demanda aux Juifs de « choisir leur patrie ». À chaque crise, les survivants restés en Pologne se sont heurtés à des haines antisémites humiliantes et à des pressions les enjoignant de partir.

Audrey Kichelewski raconte en détail ces épreuves. Comment a réagi cette société meurtrie, pourquoi et comment les survivants ont quitté leur pays, les motivations et les espoirs de ceux qui restaient, l’attitude des autorités politiques et de l’Église catholique, l’humeur de la société polonaise. C’est la partie la plus riche et la plus originale de l’ouvrage. On voit bien, par exemple, comment les communistes ont installé une Pologne mono-ethnique en effaçant les traces des minorités, particulièrement des Juifs. Lesquels furent « tout à la fois oubliés en tant que victimes [de la Shoah] dans leur pays natal et exposés de façon démesurée en devenant des objets de détestation ou des instruments de luttes politiques ». Situation cruelle qui mariait un vieil antisémitisme populaire avec ceux de l’État-parti et de l’Église, et un mécontentement social. Les combinaisons varièrent.

Ainsi, lors des violences d’après guerre, l’antisémitisme populaire a « cristallisé » les mécontentements alors que le nouveau pouvoir communiste tentait de le contenir. En 1947, 140 000 Juifs avaient déjà quitté la Pologne. En 1956, la contestation populaire s’attaquait d’abord aux abus de pouvoir et à l’autoritarisme des staliniens, ce qui s’est soldé en octobre par une mobilisation populaire, le limogeage de la direction héritée de la période dite stalinienne, la nomination de Wladyslaw Gomulka à la tête du parti, et des réformes de libéralisation (temporaire) du régime. Audrey Kichelewski traite surtout de la vague d’antisémitisme qui accompagna ces changements. Si celle-ci faisait appel aux vieilles traditions populaires, elle était surtout encouragée par une faction nationaliste de l’appareil du parti communiste, à la manœuvre dans l’épuration en cours. Elle s’en prenait autant au « juif stalinien bouc émissaire de tous les excès de la période précédente » qu’au « Juif révisionniste » qui entendait libéraliser le régime. Des rapports retrouvés dans les archives de la police secrète suggèrent un réel écho de ces thèmes dans la population ; encore conviendrait-il de les croiser avec plus d’éléments pour mesurer l’impact réel de cette agitation antisémite dans l’Octobre polonais. D’autant que des intellectuels contestataires ont réagi. Kichelewski cite l’avertissement du jeune philosophe Leszek Kołakowski : « Lorsque l’ombre de l’antisémitisme, même le plus minime, se fait jour aux portes de nos maisons – Attention ! – la canaille est au tournant, la contre-révolution montre ses griffes. » Du point de vue de la communauté juive organisée sous la tutelle de l’État-parti, cette haine s’est traduite par un « léger regain des sentiments identitaires » et par l’idée « que cette identité n’est plus compatible avec la vie dans cette Pologne communiste ». Environ 51 000 « Polonais d’origine juive » ont quitté la Pologne entre 1955 et 1959. La troisième crise étudiée, celle de 1967-1968, présente un autre cas de figure. Cette fois, l’antisémitisme était l’instrument d’une lutte de factions au sein de l’appareil du pouvoir, les nationaux communistes espéraient évincer Gomulka, lequel réagit par la surenchère en profitant de la crise étudiante. Sa campagne « antisioniste » se transforma en une véritable expulsion d’environ 15 000 Juifs déchus de leur nationalité.

Audrey Kichelewski, Les survivants. Les Juifs de Pologne depuis la Shoah.

Audrey Kichelewski décrit ces crises du point de vue d’une communauté qui se réduit chaque fois davantage. Elle laisse parfois l’impression que l’antisémitisme a dominé la crise d’octobre 1956, par exemple, tout en documentant la face noire, souvent méconnue, d’une histoire qui ne retient que les grandes transformations. Elle signale aussi comment ont évolué les relations de forces, l’antisémitisme traditionnel modernisé par l’appareil communiste et la vieille hiérarchie catholique, dans une société qui s’urbanisait et connaissait de profondes transformations (guère analysées par ailleurs).

C’est que l’opposition à cet antisémitisme polonais s’exprimait également, et dès l’après-guerre. L’auteure cite les prises de position du poète Mieczyslaw Jastrun qui dénonçait en 1945 « l’instinct des masses », ou des historiens, tels Witold Kula et Kazimierz Wyka, qui analysaient ces comportements jusqu’au sein de l’intelligentsia. Elle présente en détail les réactions au pogrom de Kielce, puis, en 1968-1969, les nombreuses protestations jusque dans les rangs catholiques. Elle n’a cependant pas trouvé de données d’ensemble : « Il est difficile de savoir à quel point la propagande antisémite de mars 1968 fut suivie et acceptée au sein de la société polonaise. Assurément une partie d’entre elle ne se laissa pas leurrer par cette instrumentalisation et rejeta la démagogie antisémite. » Elle cite, parmi les « nombreuses lettres » envoyées à la presse, celle d’un ouvrier.

Au début des années 1970, il ne restait plus que quelques milliers de Juifs en Pologne, ils avaient souvent « polonisé » leur nom, certains cachaient même leurs origines à leurs enfants, la grande majorité des survivants de la Shoah étaient partis en Israël, en Amérique ou en Europe occidentale (surtout en Suède et en France) ; lors des commémorations, l’assassinat des Juifs était assimilé au martyre de la nation polonaise, avec la bénédiction de l’Église catholique. La plupart des organisations sociales juives s’étaient vidées, les organisations religieuses se réduisaient à quelques vieillards orthodoxes.

C’est pourtant à ce moment-là, du fait de circonstances extérieures  (comme le procès Eichmann, le  concile Vatican II ou le travail de mémoire en Allemagne et en France) et de profondes transformations de la société polonaise (peu évoquées par l’auteure), que s’est amorcée une prise de conscience nouvelle dans l’intelligentsia catholique et la jeune génération laïque en Pologne. On s’interrogeait sur les racines de l’antijudaïsme chrétien – l’élection de Jean-Paul II, en 1978, a été décisive –, sur le passé juif de la Pologne et, de plus en plus, sur l’attitude des « témoins » ou « voisins » polonais de la Shoah (articles de l’historienne Krystyna Kersten en 1981, du critique littéraire Jan Blonski en 1987).

Audrey Kichelewski consacre la deuxième moitié de son livre à ce qu’elle nomme le « retour du refoulé ». Ce qui la contraint à changer de point de vue, celui des survivants et de leurs familles laissant la place à l’étude des mémoires polonaises de la Shoah. Malheureusement, son analyse des évolutions de la société polonaise, en particulier de ce qu’elle appelle le « moment Solidarnosc », demeure trop générale, voire caricaturale (pourquoi présenter le syndicat indépendant comme « issu de l’union de l’intelligentsia et de l’Église » ?). Elle consacre ses deux derniers chapitres au recensement des nombreux et incessants débats à partir du milieu des années 1980, sans entrer vraiment dans le fond des controverses. Or celles-ci sont passionnantes, elles ont fait avancer l’historiographie, abouti à une extraordinaire révision mémorielle et, bien sûr, à des conflits mémoriels. Audrey Kichelewski souligne l’importance des polémiques sur le meurtre, en juillet 1941, des Juifs d’un petit village (Jedwabne) par leurs voisins polonais (livre de Jan Tomasz Gross) : « L’affaire Jedwabne marqua une véritable césure sur le plan des positions officielles et au niveau des prises de conscience dans les milieux intellectuels et éducatifs. » Elle impulsa un mouvement plus profond que l’historienne ne le dit, dont ont attesté, durant ces vingt dernières années, l’évolution des recherches historiques, l’affluence aux débats publics, dans les musées et lieux de mémoires (dont le grand musée d’histoire des juifs polonais, « Polin », à Varsovie), aux commémorations, festivals et expositions, sans oublier le renouveau de la communauté juive.

Et bien sûr, en réaction, se sont organisées et consolidées des associations, des initiatives ou des manifestations nationales catholiques à connotations antisémites. Elles dénoncent la « pédagogie de la honte », et prônent une « politique historique » pour « rendre sa fierté » à la nation polonaise.  Ces dernières années, surtout avec l’élection d’un gouvernement national conservateur, les tensions se sont exacerbées. Assiste-t-on à un retour en arrière ? Que représente l’intensité de cette maladie de la mémoire dans un pays comme la Pologne ? Audrey Kichelewski ne se prononce pas. Elle insiste seulement sur l’ampleur des changements. Elle demeure prudente. Mais les éléments fournis dans ce grand travail, inévitablement incomplet, nous donnent de quoi réfléchir.

Jean-Yves Potel

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