Pour retrouver la mémoire : entretien avec Sofia Andrukhovych

Romancière ukrainienne très populaire dans son pays, Sofia Andrukhovych vit à Kyiv, la capitale qu’elle n’a pas voulu quitter en 2022. Son grand roman Amadoca, traduit en une vingtaine de langues, a été publié en Ukraine en 2019, c’est-à-dire avant l’invasion russe de 2022. Le premier volume paraît ce mois de mars aux éditions Belfond, dans une belle traduction d’Iryna Dmytrychyn. Il raconte comment la femme d’un soldat ukrainien gravement blessé dans la guerre du Donbass veut lui rendre la mémoire. Le corps et le visage ravagés, l’homme ne se souvient de rien, pas même de son identité. Il ne l’entend pas.

Sofia Andrukhovych | Amadoca. L’histoire de Romana et d’Ouliana. Trad. de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn. Belfond, 544 p., 24 €

Romana a cherché durant de longues semaines Bohdan, son mari disparu au combat, qu’elle finit par retrouver dans un hôpital militaire. Il ne la reconnaît pas. Elle reste près de lui et entreprend de lui rendre la mémoire. Elle lui rappelle ce qu’elle a retenu de ses récits durant leurs années communes, ce que d’autres personnes lui ont dit sur sa famille, notamment l’histoire, durant la guerre, de sa grand-mère Ouliana qui devient un personnage central du roman.

Cette famille ukrainienne, originaire de Boutchatch, une petite ville à majorité juive [1], non loin de Lviv, est confrontée aux massacres de la Seconde Guerre mondiale. Ouliana, ses sœurs, ses parents et grands-parents sont témoins de l’anéantissement sur place, dans leurs rues ou par déportation de leurs voisins juifs. Ces crimes, organisés par l’occupant allemand, bénéficient d’une forte participation de milices supplétives ukrainiennes et de la population locale. Le récit qu’en fait Sofia Andrukhovych est un des plus forts donnés par la littérature, et plus encore par une Ukrainienne qui insiste sur la nécessité de regarder le crime en face, de ne pas oublier ses propres responsabilités. Ce qui peut paraître déplacé au moment où se déroule la guerre actuelle, mais qu’elle défend en écoutant l’accueil de la jeune génération qui lit son livre, qui en fait le grand succès.

Amadoca est un roman multiple et envoutant. Le récit poétique de l’amour est secoué par les distances culturelles, les reproches, la vengeance rêvée ou voulue ; l’autrice devient réaliste et impitoyable lorsqu’elle s’approche de la mort, ou ironique lorsque les personnages pataugent dans la vase ou les tracasseries administratives soviétiques. La nature, les oiseaux, les illusions ou le dégout, les odeurs et tout ce que fabrique la vie quotidienne, concrétisent un monde sombre, sale, puant, dégoutant. Non sans quelques joies et un grand art de l’humour dans les détails. Le texte de Sofia Andrukhovych ne propose ni une leçon de morale ni une déploration sentimentale. Il place lectrices et lecteurs devant un monde de conflits, où la mémoire et l’oubli tentent de se mentir. À eux d’en saisir la complexité.

Sofia Andrukhovych nous a accordé un entretien lors de son passage à Paris, nous nous sommes rencontrés dans un café bien connu sur la place du Châtelet. Elle parlait ukrainien, et nous nous comprenions grâce à Iryna Dmytrychyn, sa traductrice et interprète, que je remercie.

Vous abordez d’emblée la mémoire et l’oubli de Bohdan et Romana. En fait, Romana n’est pas qu’une amoureuse, on comprend petit à petit que sa volonté concerne toute l’Ukraine. Son projet ne se limite pas au récit d’une vie. On découvre que les deux personnages incarnent deux sensibilités : Bohdan serait l’Ukraine d’hier ou d’aujourd’hui, celle qui a oublié son histoire ou qui ne veut pas y revenir, tandis que Romana serait l’Ukraine qui veut sortir de ses oublis. N’y aurait-il pas ici une sorte de métaphore qui structurerait l’ensemble du livre ?

En fait, je n’ai jamais défini aussi directement mes personnages. Initialement, quand l’idée m’est venue de ce roman, il y avait effectivement une confrontation aiguë en Ukraine entre les gens de l’Ouest et ceux de l’Est. C’était avant la forte unité nationale en cours aujourd’hui. Nous étions dans un moment d’éveil de la mémoire historique, avec beaucoup de ressentiments. En Ukraine occidentale, on accusait souvent ceux de l’Est d’être indifférents à leur identité, d’oublier leur histoire, leur langue. En revanche, ceux de l’Est accusaient les autres d’arrogance, d’égocentrisme, de narcissisme, d’avoir la certitude d’être les seuls véritables Ukrainiens. Je simplifie, évidemment… Mais quand j’ai commencé à travailler sur Amadoca, j’avais ce conflit en tête, je pensais identifier Romana à l’Ukraine occidentale, et l’homme à l’Ukraine centrale ou orientale. Ici, il me semble intéressant de souligner la dynamique de l’écriture. Le roman est devenu plus complexe. Les personnages ont commencé à me dicter leur comportement, j’ai compris que c’était simpliste. Désormais, je ne vois plus Romana en porte-parole d’une partie de l’Ukraine mais comme une figure très allégorique, incarnant l’Histoire elle-même.

Amadoca. L’histoire de Romana et d’Ouliana Sofia Andrukhovych
Sofia Andrukhovych © Vasylyna Vrublevska

Mais qu’est-ce qui l’a conduite dans cette direction ?

Le roman pose la question des motivations de cette femme, certes très intéressée par la mémoire, mais plus on avance, plus on réalise qu’elle exerce une certaine violence sur son homme. Pourquoi cette violence ? De quel droit ? Est-ce une forme de vengeance, une sorte de folie ou une manifestation de l’amour ? Pour moi, il faut envisager tout cela. Nous sommes devant une métaphore de ce qu’ont vécu les Ukrainiens à l’époque soviétique, quand on leur imposait une version de l’Histoire. Mais toute métaphore se comporte, à sa manière, comme une force qui détient un pouvoir et qui manipule.

De même, j’ai été impressionné par la construction du livre. Comment s’est-elle imposée à vous ? La première partie n’est pas chronologique, elle déroute le lecteur. Je ne comprenais pas très bien où j’étais. J’y reconnaissais une structure onirique, assez inattendue. On apprend, par exemple, l’issue d’événements dont on n’aura connaissance que dans la seconde partie. J’ai dû relire le début pour bien comprendre la fin. Bref, un mélange désarçonnant, un univers qui habite la lecture jusqu’à s’imposer dans une sorte de clarté.

Quand j’ai commencé ce roman, j’avais à l’esprit la conscience particulière d’une personne qui a perdu la mémoire. J’essayais de ressentir comment on vit le fait de ne pas se souvenir de soi. Au début, j’avais une vision organisée de mes personnages, de leurs destins, et puis il m’est arrivé ce que constatent nombre d’écrivains au cours de l’écriture, le texte a commencé à vivre de sa propre vie, à dicter ses propres lois et sa propre logique. J’ai dû, comme un cinéaste, refaire le montage, déplacer des morceaux. Par exemple, comme vous le dites, j’ai mis au début du texte des éléments qui avaient été écrits pour la fin. La logique brisée de ce texte, non linéaire, m’a été dictée par le besoin d’insérer ces éléments dès le début.

D’ailleurs, on perd Bohdan dans la seconde partie, le personnage principal devient Ouliana, sa grand-mère. Même si l’on sait qu’il s’agit toujours du récit de Romana à son mari amnésique…

L’histoire d’Ouliana est le fondement générationnel de ce qui arrive ensuite à son petit-fils. C’est pourquoi nous partons d’une certaine unité et nous nous dirigeons vers un chaos et une brisure intérieure liés à l’oubli et à l’incompréhension de ce qui s’est passé deux générations plus tôt. Une autre raison est liée au processus de l’écriture lui-même. Quelle que soit ma préparation, ma vision en amont, chaque écriture est d’abord une plongée dans le vide, dans l’inconnu où je ne peux qu’esquisser les parties de l’œuvre, essayer de toucher, de comprendre ce qui existe dans ce monde. Ainsi, la première partie était une sorte de tâtonnement aveugle, une création au hasard des personnages, des situations, afin de le pénétrer plus en profondeur. Pour la partie sur Ouliana, c’était différent. Dans mon imagination, j’avais un ton, et une vision plus concrète, précise et factuelle.

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La seconde partie est organisée autour de photographies qu’on ne voit pas, que nous imaginons, seules les légendes sont citées en intertitres. Le style du texte change, il devient plus sobre, plus grave. Même si, tout au long du livre, vous maintenez le mélange du beau et de l’abject, du cruel et du puant, vous créez l’atmosphère en décrivant des détails qu’on ne mentionne pas en général.

J’ai déjà entendu des lecteurs, notamment d’autres pays, remarquer mes différentes manières d’écrire, tandis qu’en Ukraine beaucoup pensent qu’il ne faut pas montrer ce qui est repoussant. Or pour moi, c’est essentiel. C’est le moyen par lequel fonctionne mon imagination, ma manière de percevoir le monde. Je suis persuadée que nous ne pouvons pas réduire ce monde à une division entre le beau et l’horrible.

Amadoca, qui vous sert de titre, est le nom d’un lac plus au moins réel, mentionné par les Anciens, notamment Ptolémée, qui l’aurait situé en Ukraine. Il incarnerait le destin de cette nation. Qu’en pensez-vous ? Je serais plutôt tenté d’y voir une métaphore de l’amour possible et impossible entre deux personnages.

Oui, c’est une belle lecture. Elle me fait plaisir car elle ne vient pas souvent. D’habitude, les lecteurs m’interrogent sur l’image du lac en Ukraine. Pour moi, ce lac est lié à la psyché et à la mémoire. Aux souvenirs. L’eau peut prendre différentes formes, disparaître, apparaître, ce qui offre la possibilité de nombreuses interprétations. Dans mes livres, je l’ai remarqué récemment, il y a toujours un point d’eau, des personnages qui s’y retrouvent volontairement ou par hasard. Il accueille un moment d’initiation et de transformation. Ici, c’est le cas de plusieurs personnages. Romana et Bohdan au début, le moment de leur rapprochement, de l’acceptation l’un par l’autre, mais aussi d’une relation particulière, douloureuse, l’acceptation d’une interdépendance. Et c’est également ce qui arrive à la jeune Ouliana lorsque Pinhas, un jeune Juif dont elle a fait récemment la connaissance, l’invite à une longue promenade en forêt. « Je vais te montrer ce qui ne peut pas l’être », lui dit-il. Il veut lui montrer le lac, là où ne restent que des marécages. Ils prennent une barque qui chavire. Ouliana manque se noyer. C’est comme une sorte de pressentiment de la catastrophe qui les attend.  

Amadoca. L’histoire de Romana et d’Ouliana Sofia Andrukhovych
Boutchatch, vue générale (entre 1918 et 1939) © CC0/Biblioteka Narodowa/Polona

En effet, sans que vous citiez souvent son nom, nous comprenons être à Boutchatch et dans des bourgs alentours. Une ville qui comptait à l’époque une majorité de Juifs, dont vous racontez l’extermination en 1943. Quand on lit votre récit, sa force vient autant des détails cruels que vous racontez que du lien que nous avons établi, dans les centaines de pages précédentes, avec les victimes et le lieu. D’ailleurs vous êtes allée sur place lors de votre écriture du livre.

J’ai voulu m’immerger dans ce sujet après m’être rendue à Boutchatch. En voyant cette ville, j’ai pris conscience de l’ampleur de ce qui s’était passé, de l’horreur des faits, j’ai compris combien les gens impliqués étaient proches, j’ai ressenti une injustice, une douleur profonde, car jusqu’à présent ça n’avait pas été abordé dans la littérature ukrainienne, à quelques exceptions près. J’ai voulu témoigner sur ce passé. Les descriptions atroces, de crimes, de corps morts ou torturés, de délations entre proches, ont pu effrayer, paraître excessives, mais c’était pour moi une manière de regarder cela en face, les yeux grands ouverts, sans détourner le regard. Il me semblait qu’en témoignant ainsi, sans rien emballer dans des euphémismes, sans rien édulcorer, je reconnaissais de terribles souffrances, je faisais remonter à la surface une petite part ce qu’on a voulu taire.

D’après les historiens, les meurtriers à Boutchatch étaient pour la plupart des Ukrainiens. Omer Bartov [2], qui a étudié de nombreuses archives, notamment allemandes, parle d’un « événement communal », il estime à seulement à une vingtaine le nombre d’Allemands sur place, tandis que les membres de la police ukrainienne étaient trois cents, sans compter les voisins. Dix mille Juifs ont été assassinés ou déportés à Belzec. En tant qu’Ukrainienne, étiez vous préparée à ce type de découverte ?

Il est très important pour moi d’en parler. J’éprouve un sentiment de douleur encore plus grand face aux tentatives d’Ukrainiens de se détourner de cette vérité. De la nier, ce qui est pire. C’est une des raisons pour lesquelles il me fallait écrire sur ce sujet.  Je voulais suivre les vies de personnes y ayant participé, non pas pour justifier ces Ukrainiens, mais pour comprendre tout simplement, avec mes moyens, de la manière la plus réaliste possible, ce qui avait pu les pousser à commettre de telles horreurs contre des proches ou des gens avec lesquels ils entretenaient des liens.

Et comment ont réagi vos lecteurs ukrainiens ?

Il n’y a pas eu de réactions hostiles. Il me semble qu’on ne peut réagir qu’après un certain temps à des événements aussi forts et complexes. Dans l’histoire de l’Ukraine, l’acceptation de ce type de situations a été particulièrement difficile, plusieurs tragédies se sont superposées dans les mémoires ces derniers temps. Les gens n’ont simplement pas eu le temps d’y réfléchir, de se documenter. À l’époque soviétique, c’était interdit, ensuite la société ukrainienne n’a eu que peu de temps jusqu’à l’invasion russe à grande échelle pour réfléchir à la Shoah et à la participation d’une partie des Ukrainiens aux crimes contre les Juifs. Ceux et celles qui viennent me voir me remercient parce qu’ils s’interrogent sur leur histoire familiale, ils me disent souvent combien ce sujet est important pour eux. Ce sont des personnes de mon âge, une petite quarantaine, ou plus jeunes. Je pense que cela s’explique aussi par un trauma commun. Mais pour les personnes les plus âgées, plus proches de cette époque, il est souvent psychologiquement délicat, voire impossible, de parler de leur propre culpabilité ou de l’horreur vécue.

D’un côté, le fait que la société soit prête et mûre pour en parler est un très bon signal, mais dans le même temps, avec la grande invasion russe, une nouvelle accumulation de traumatismes a lieu. Cela rendra l’analyse de l’histoire et du passé encore plus difficile et pénible.

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Vous terminez le livre sur cette conclusion d’Ouliana face à Pinhas, son amoureux juif : « Ouliana a enfin compris que c’étaient elle et Pinhas qui avaient provoqué cette guerre, ces souffrances et ces morts en dérangeant avec leur amour l’organisation du monde. […] Avec Pinhas, ils avaient cassé le monde. Ils avaient provoqué la mort qui s’était abattue sur leurs familles ». Je trouve cela extrêmement violent. L’amour est-il coupable ?

Dans ce que j’écris, il y a des affirmations que je ne partage pas, bien sûr. Celles-ci viennent de la logique d’êtres brisés, elles sont erronées, dictées par des expériences douloureuses qui déforment la perception humaine. Dans ce passage, j’ai voulu montrer ce qui pouvait se produire avec la psyché et la conscience humaines quand elles se trouvent dans le tourbillon de la guerre, auquel il est très difficile de résister. Quand des événements de cette envergure explosent, dépassent très largement la volonté et les moyens d’une personne concrète, le monde entier, la logique du monde, sont brisés dans leurs fondements. La personne essaie quand même de trouver une explication à ce chaos, cette rupture, elle cherche un appui pour réinventer un ordre, une cohérence, au milieu de cette horrible injustice. Pour Ouliana, l’explication est dans une phrase entendue enfant, qui affirme l’impossibilité de réunir les deux cultures. Elle est le produit des peurs face aux différences des autres, et elle est devenue une explication de cette horrible tragédie, de cette violence qui dépasse l’entendement. L’affirmation témoigne de la force de son amour, de ses sentiments à l’égard de Pinhas, dit à quel point il est central pour elle. Aussi croit-elle que leur amour est la cause de la guerre et de la Shoah.


[1] Boutchatch comptait 13 000 habitants dans les années 1920, dont une majorité de Juifs. Longtemps sous domination russe, puis intégrée à la Pologne entre les deux guerres mondiales (en polonais : Buczacz), elle subit une occupation soviétique (1939-1941) puis allemande (1941-1945). La région a été intégrée à l’Union soviétique en 1945, avant de revenir à l’Ukraine indépendante en 1991.

[2] Omer Bartov, Anatomie d’un génocide. Vie et mort dans une ville nommée Buczacz, États-Unis, 2018. Trad. française de Marc-Olivier Bherer, Plein Jour, 2021.

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