Le désespoir de la saison des glaces

Seul le grand Nord semble capable de produire ces grandes figures du désespoir. Kierkegaard, Strindberg ou encore Munch ouvrent la voie, défrichant les ornières dans lesquelles s’engouffre la jeune génération d’écrivains comme le Suédois Stig Dagerman ou l’Islandaise Ásta Sigurdardóttir. Dehors, c’est le printemps constitue la première traduction française des poèmes et nouvelles de cette dernière.

Ásta Sigurdardóttir | Dehors, c’est le printemps. Histoires et poèmes. Trad. de l’islandais par Olöf Pétursdóttir. Sabine Wespieser, 320 p., 24 €

Dans un pays de glace, ces quelques nouvelles sont arrivées comme un météore. À la fois lumineuses et portées par la désintégration d’un astre qui se déplace comme une étoile filante, elles évoquent la vie précaire et marginalisée d’une poète féministe qui est morte à l’âge de quarante et un ans.

Fouillant dans les archives d’Ásta Sigurdardóttir (1930-1971) à la bibliothèque de Reykjavik, Meg Matich découvre le tapuscrit d’une lettre où l’autrice déclare « être comme une graine qui pousse dans l’obscurité de la terre vers le soleil… Puisse la fortune te poursuivre. Brûle cette lettre. Il vaut mieux que mes pensées soient consignées au feu ». Ce feu consume la brûlure du froid, un choc thermique qui laisse une trace visible, même si l’autrice aurait voulu tout laisser derrière elle, abandonnant les mots aux cendres de la mémoire. C’est ainsi que l’édition allemande de ses textes s’intitule « Allumettes », invoquant cette « étincelle magique » qui met le feu aux poudres. En anglais, le titre « Rien à sauver » fut retenu, rappelant que le style court, tranchant et tourmenté de ces récits ne laisse rien subsister derrière eux, tellement Ásta Sigurdardóttir voulut aller jusqu’au bout de son écriture. L’édition française retient le titre de sa première nouvelle parue en 1951, qui fit scandale au sein de la tranquille et conservatrice société patriarcale et imposa immédiatement la jeune autrice de vingt et un ans comme une des nouvelles voix de la littérature islandaise.

Le livre s’ouvre sur une improvisation qui ne serait autre qu’une initiation à la nuit froide, une course nocturne mue par l’effroi déchiré d’un cri. Interruption de toute parole, « un écho éphémère, et puis il n’y eut plus rien ». Ce rien porte la promesse du vide et du froid le plus tranchant. En lui résonnent les mots du désespoir. Le lecteur est prévenu dès les premières lignes. Ensuite, il est trop tard, car nous sommes portés par le désir d’une femme qui jette « un regard avide sur tous les hommes », alors que l’on suit ses dérives du dimanche soir au lundi matin. Dans cet écart de la nuit, le lecteur assiste à l’éclosion du désir le plus profond d’une femme qui accepte de se faire casser les doigts pour ne pas lâcher la tignasse d’un homme. Mais surtout, au milieu de tant de violence, elle ne peut pas montrer ses larmes. Seule face à ses juges, elle se tient là avec tous ses méfaits « inscrits dans mon âme comme dans un livre ouvert ». En fait, c’est le livre qui nous ouvre à l’âme tourmentée de l’autrice. On passe du délit de persécution à une rencontre avec des anges, avant que la narratrice se retrouve condamnée à l’insomnie perpétuelle. C’est une violence continue qui assaille une femme dans un pays puritain et une société patriarcale. Les visions sont hallucinantes. On voit des figures bienveillantes et paternelles virevolter pour devenir en quelques secondes un assassin ou un violeur. L’oppression devient étouffement sous le poids des corps, alors que les cœurs se laissent déchirer.  

 Première édition d' Ásta Sigurdardóttir, Du dimanche soir à lundi matin, chez Helgafell, 1961. Photo de Meg Matich".
Première édition d’Ásta Sigurdardóttir, « Du dimanche soir à lundi matin », chez Helgafell (1961) © Photo de Meg Matich

La clé de ce livre se trouve dans cette déchirure béante entre la brutalité de cette société et la souveraineté inquiète de l’autrice qui cherche la beauté, la liberté, ou ce printemps qui est toujours ce « dehors », selon le titre du livre. Comme l’oiseau de cette nouvelle, l’autrice est mise en cage, « la plus jolie cage qu’on puisse imaginer », de fabrication américaine achetée à la base militaire de l’OTAN sur l’île. Elle veut sortir, car la création réside dans ce printemps qui déploie ses beautés dans le jardin. Si l’oiseau de la nouvelle s’échappe de sa cage et salit le salon, tout ce que la vieille dame désire est qu’il soit sage et chante pour son plaisir. Or, cette vieille dame torture l’oiseau en le mettant en cage. Elle considère cette bestiole comme une force qui dérange l’ordre et la tranquillité de sa maison. « C’était comme un poltergeist, on pouvait penser qu’il y avait une âme en peine qui errait dans le noir. » Puis, lorsque l’animal se met à chanter, elle découvre que ce chant est mû par son désir pour une petite grive. Privé de sa compagne, l’oiseau cesse de chanter. Il se porte de plus en plus mal, et elle lui apporte des vers de terre qu’elle tente de couper en deux pour les mettre dans la cage, mais ils continuent à remuer. Bref, après le poltergeist, c’est le thème des morts-vivants qui anime ces récits. En suivant les folles courses nocturnes au cours desquelles l’écrivaine islandaise prête sa plume à ceux dont l’histoire est inscrite dans les marges, la modernité des thèmes et des figures nous montre combien son inspiration remonte aux sources plus anciennes de la littérature islandaise.

Tous les mercredis, notre newsletter vous informe de l’actualité en littérature, en arts et en sciences humaines.

Le père d’Ásta Sigurdardóttir était un autodidacte passionné de légendes et de poésie. Vers 1960, l’autrice se mit à peindre un jeu de cartes fondé sur des figures du folklore islandais, qui, au-delà de l’aspect ludique, forme une incantation magique pour faire revivre ces fantômes et ces étranges créatures invisibles. Les sagas islandaises grouillent de spectres et de morts-vivants, qui s’opposent à l’ordre social et terrorisent la population locale. Cette violence n’est pas étrangère aux récits d’Ásta Sigurdardóttir, dont la qualité presque hallucinatoire réside dans ce basculement spectral de la bonté en violence et l’apparition brusque de figures improbables. Ainsi, elle redonne vie à d’anciennes figures mythologiques afin d’incarner la violence inhérente aux thèmes modernes de l’autodestruction, de l’alcoolisme, de la solitude, de l’abus sexuel ou de l’avortement. Si Jorge Luis Borges rappelle comment les sagas islandaises forment une « préfiguration du roman moderne », en puisant aux sources anciennes pour transposer certaines de ces figures dans le monde contemporain, Ásta Sigurdardóttir relie la modernité à ses origines en un geste qui n’aurait pas déplu à Borges.