La publication en 2023 et 2024 des trois livres, plus ou moins autobiographiques, de Tove Ditlevsen (1917-1976), Enfance, Jeunesse, Dépendance, écrits dans les années 1960 et 1970, a permis la (re)découverte en France de l’écrivaine danoise. Dans un quatrième, qu’elle rédigea en 1975 et qui est aujourd’hui traduit, La chambre de Vilhelm, elle poursuit sous une forme romanesque irréelle et fracturée le récit de son existence.
Tove Ditlevsen y traite de son dernier mariage et y « raconte » son suicide – elle mettra d’ailleurs fin à ses jours quelques mois après la parution du livre. C’est donc avec un peu d’effroi qu’on lit La chambre de Vilhelm lorsqu’on connaît son substrat, et avec le regret que quelques pages introductives ne l’abordent, qui auraient permis à chacun une lecture du roman comme document de désastre psychique autant que comme objet littéraire.
L’histoire du livre, parfois difficile à discerner, est la suivante : Lise Mundus (Mundus étant le nom de la mère de Ditlevsen), écrivaine connue, a été quittée par son époux, Vilhelm, grand éditeur de presse, après vingt-deux ans d’un mariage qu’elle qualifie de « rude, impitoyable, enragé et tendre » où chacun a laissé libre cours à ses penchants pour l’infidélité, l’agressivité et les substances addictives. De l’hôpital psychiatrique où elle est à présent soignée, et où l’ont déjà menée de graves problèmes psychiques et de dépendance aux drogues, Lise fait paraître une petite annonce de rencontre : « Après avoir échappé à un long et malheureux mariage – 51 ans, mais jeune d’esprit – merveilleux fils de 15 ans – nom connu de la littérature danoise – maison de vacances – grand appartement en centre-ville – anéantie temporairement par une dépression nerveuse – de préférence bon conducteur. » Jusqu’ici, tout est conforme à des événements de l’existence de Ditlevsen.

Ensuite, un certain Kurt répond à l’annonce et s’installe chez Lise, une fois celle-ci sortie de l’hôpital ; il occupe la chambre de Vilhelm, le mari déserteur, se met à porter ses habits, lit ses journaux intimes… puis à la fin disparait du livre, évacué par la narratrice qui juge qu’il « a rempli son rôle […] et en quitte désormais les feuilles comme un bouquet de violettes fané et inodore ».
Pendant ce temps, Vilhelm, réfugié chez sa maitresse Mille, boit, éructe, se plaint, parle de retourner auprès de son épouse… Au fil des pages, des personnages surgissent puis s’effacent, des événements inessentiels ou violents du présent alternent avec d’autres du passé tout aussi déconcertants. La narration s’effrite dans sa chronologie comme dans son principe de cohérence.
Dans le dernier chapitre, Lise, à qui Vilhelm a toujours reproché de ne jamais se suicider pour de bon, lui donne tort : elle part en forêt, sac de couchage sous le bras et sédatifs dans son sac. « Cette fois-ci c’est du sérieux », conviendra Vilhelm venu sonner à sa porte et averti par la voisine que son épouse est allée dans les bois mettre fin à ses jours. Cette constatation faite, il tourne les talons. Le livre s’achève un paragraphe plus loin.
Vous avez dit bizarre ? Certes oui, mais nous sommes bien dans le monde habituel de Ditlevsen : enfance traumatique, sexualité, folie, addiction. Les épisodes narratifs ou les allusions qui les portent sont également familiers : l’injustice maternelle qui a failli mener la petite fille à se tuer, un voyage lorsqu’elle est adulte avec le gratin intellectuel du Danemark, les scènes de ménage, l’internement, la folie des partenaires choisis (Vilhelm est ainsi diagnostiqué à un moment du récit par un personnage de psychiatre comme un « bel exemple de psychose de Korsakoff »)… Ces épisodes sont cependant traités ici de manière peu « réaliste ». La narration fracturée qui les insère, l’instabilité du ton, les interventions métatextuelles, la confusion ponctuelle entre personnages et narratrice, effacent les repères.
La folie est là et le combat littéraire qui cherche à la prendre à bras-le-corps imprévu – tour à tour vif et inventif ou un peu atone, mais toujours inquiétant. En effet, quel désespoir peut faire naître des images aussi dérangeantes que celles de pensées « qui grimpent le long du mur comme des asticots » ? Ou l’idée d’un futur suicide qui serait « joyeux », et qui offrirait, dans l’esprit du personnage, « l’occasion pour une fois à [son époux] d’être fier d’elle » ?
Dans certaines pages, l’imagination et l’art de Tove Ditlevsen rappellent ceux de Djuna Barnes, d’Anna Kavan ou d’Ingeborg Bachmann, bien que la présente traduction rende cette parenté parfois peu perceptible [1]. En tout état de cause, pénétrer dans La chambre de WiIhelm, c’est sortir de la vie ordinaire pour entrer dans une étrangeté totale où tout est réel et tout se déroule avec la qualité de l’irréel. Ou l’inverse. L’expérience déroute et fascine.
[1] Le présent critique ne connaissant pas le danois n’a pu comparer qu’avec la traduction anglaise, à la fois fluide et respectueuse du bizarre.
Cet article a été publié sur le site de notre partenaire Mediapart.
