Black is Beautiful : polyphonie pour sept femmes

Entre 1974 et 1976, l’écrivaine noire américaine Ntozake Shange (1948-2018) travaille sur des monologues poétiques qui deviennent, au fil d’un travail avec une troupe de femmes, un dialogue poétique prévu pour être dansé : Aux filles de couleur qui ont déjà pensé au suicide / quand l’arc-en-ciel est sufizan. Mis en scène à New York, il a remporté un Obie Award, l’équivalent d’un Tony Award pour les spectacles de Broadway. Il a connu le succès et d’innombrables mises en scène, à Broadway et ailleurs, a été adapté pour le cinéma en 2010. Cinquante ans après sa création, ce texte né des mouvements féministe et afro-américain paraît en traduction française, dans une édition qui inclut la version la plus récente, enrichie par l’autrice elle-même en 2010.

Ntozake Shange | Aux filles de couleur qui ont déjà pensé au suicide / quand l’arc-en-ciel est sufizan. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Chloé Savoie-Bernard. Payot, 160 p., 11 €

Ntozake Shange (qui a aussi écrit des poèmes, des romans et de la littérature jeunesse) a créé ce « choréopoème », et la publication française inclut la préface qu’elle a écrite à l’occasion de la parution de cette nouvelle version, racontant non seulement la genèse de l’œuvre mais également la diversité de ses mises en scène. Ce sont sept récits de femmes, toutes américaines (de New York à San Francisco, de Détroit à Houston), toutes « de couleur », comme cela se disait à l’époque de la ségrégation. La première force de Ntozake Shange est d’avoir, sous l’influence du metteur en scène Oz Scott (devenu par la suite réalisateur et producteur), donné à ce mot de « couleur » une charge différente ; chaque femme porte une tenue d’une couleur différente : marron, jaune, mauve, vert, bleu, orange et rouge. « Oz avait pris une décision qui allait de soi en matérialisant l’image, en donnant une forme humaine à l’arc-en-ciel », écrit l’autrice dans la préface.

Si l’image des femmes aux vêtements colorés peut évoquer les paroles de Sea Lion Woman, une chanson du folklore afro-américain [1] que Nina Simone a contribué à faire connaître au grand public en 1964, ce n’est pas un hasard. Le mélange de danse et de récits emprunte aux mouvements féminins et voix féminines de tous ordres, comptines et autres jeux de cour d’école, solos de chanteuses et/ou danseuses populaires. Elle explique dans la préface : « Nous avons joué à Miss Mary Mack [une comptine avec jeu de main], à la marelle, aux cerceaux, des jeux qui amenaient souvent les petites filles de couleur dans les lieux publics, qui demandaient de la coordination, une pyrotechnie verbale et exposaient une sexualité précoce. J’ai vu des femmes adultes retrouver leur enfant intérieure, abandonnant sans honte la structure des mondes offerts par leurs parents pour en créer un par elles-mêmes ; la vie secrète des filles. » Ntozake Shange évoque également dans la préface les « fancy girls » de La Nouvelle-Orléans, des femmes afro-américaines à la peau claire vendues comme esclaves sexuelles, comme l’indique une note de la traductrice. Le texte semble mettre en lumière plusieurs générations (certaines mises en scène l’ont suggéré), comme la chanson Four Women de Nina Simone, autre grande voix de la cause afro-américaine.

Ntozake Shange est un nom que l’autrice a choisi, rejetant son prénom Paulette comme patriarcal et son nom de famille Williams comme étant un nom d’esclave. Née dans le New Jersey mais scolarisée à Saint-Louis au tout début de la déségrégation, elle a eu sa part d’expériences racistes. Après avoir surmonté une dépression qui l’avait menée au bord du suicide, elle a choisi d’ancrer son identité en Afrique en demandant à des amis sud-africains de lui donner un nouveau nom, ce qu’ils firent, puisant dans le xhosa et le zoulou. Dans le livre, elle fait référence à Seshita, une figure envoûtante inspirée de Seshat, déesse égyptienne de la créativité, cherchant dans la splendeur d’une antique civilisation africaine une figure inspirante pour les « filles de couleur ».

Ntozake Shange (1978) © CC BY-SA 3.0/Barnard College/WikiCommons

Ce texte est un hymne à la résilience dans lequel les femmes racontent leurs désirs et leurs douleurs, leurs joies et leurs craintes : les premiers émois à l’adolescence, le béguin pour un personnage rencontré dans un livre, le vertige du désir que l’on suscite, mais aussi la peur des coups, du viol, l’avortement, le sida, les violences conjugales. Les dames multicolores se font l’écho des idées toutes faites, la pièce dénonçant les violences autant que le refus de les reconnaître comme telles : « dame en bleu : c’est dur de porter plainte contre son ami ; dame en rouge : si tu le connais / c’est que tu l’as cherché ; dame en mauve : un malentendu ; dame en rouge : tu sais / ce sont des choses qui arrivent ; dame en bleu : es-tu sûre que tu l’as pas provoqué / dame en mauve : est-ce que t’avais bu ». C’est un livre à la fois actuel et éternel dans lequel toutes les femmes peuvent se reconnaître et qui donne à voir une véritable sororité, l’amie qui conseille de faire un test pour le VIH, la voisine qui connaît les mêmes peurs à l’arrêt de bus le soir, la sœur qui a eu son lot de relations houleuses avant toi.

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Même si l’œuvre a surgi d’un contexte où les femmes « de couleur » n’avaient pas beaucoup la parole ni beaucoup de figures auxquelles s’identifier, on aurait tort d’exclure de cette œuvre les femmes blanches ; dans l’Amérique de 2010, avant les excès de la cancel culture, Ntozake Shange ne s’offensait nullement d’une mise en scène sans « filles de couleur » au sens racial du terme : « Une compagnie de théâtre à Lexington, dans le Kentucky, a présenté une version avec une troupe des Appalaches entièrement blanche qui a fait du très bon travail, aménageant l’action autour des classes sociales plutôt que de la race. » L’autrice a surtout été critiquée pour son parti pris féministe, qui aux yeux de certains se traduisait par une image très négative des hommes noirs ; elle s’en défend dans la préface. La violence n’a pas de couleur et les violences faites aux femmes existent partout. L’éventail de personnages masculins est large, plus encore dans la version de 2010 puisqu’il y est question d’homosexualité et de stress post-traumatique, le personnage de Beau Willie étant un vétéran de la guerre d’Irak. Cela en dit long sur l’évolution des mentalités en trois décennies, après l’épidémie de sida, après le 11-Septembre. L’influence de bell hooks est perceptible dans l’intérêt accru pour la complexité de l’identité noire, au féminin mais aussi au masculin.

Soulignons enfin la qualité oratoire du texte, rendue avec brio par la traductrice. Le texte d’origine restitue un anglais américain oral avec des abréviations et une orthographe parfois simplifiée : le « sufizan » du titre correspond à « enuf » (c’est-à-dire « enough » en version presque phonétique). La palette lexicale est très riche et embrasse tous les niveaux de langue : « eske t’as des liens de parenté avec lui / il s’fait pas chier aik les blancs ». Le texte, plein d’images chamarrées et de scènes bouleversantes, est porté par un puissant souffle poétique. « & ceux qui étaient victimes de / l’éblouissement de ses hanches peintes / avec de la fleur d’oranger & de ses poignets / parfumés de magnolias / n’avaient rien voulu de plus / que se coucher entre ses cuisses étincelantes / & avaient déjà prévu de partir avant l’aube / & elle avait été si divine / si terriblement bizarre / aik sa bouche arrondie / & la voilà maintenant / une fille de couleur ordinaire / pleine de la même malice / de l’indifférence livide d’une frangine / qui en a assez de supporter / un musicien playboy / ou d’attendre à la fenêtre ». Si l’on est curieux de ce que peut donner l’œuvre sur scène, le texte se lit comme un poème polyphonique ou une pièce de théâtre en vers libres. Comme l’a écrit Bernardine Evaristo dans son introduction à la réédition de la pièce en Grande-Bretagne en 2025, ce texte qui n’a pas pris une ride se suffit à lui-même.


[1] Sea Lion Woman / See-Line Woman est une chanson qui a connu plusieurs variantes (chanson de marins, comptine d’enfants) ; la version de Nina Simone inclut les paroles : See-line woman / Dressed in green / Wears silk stockings / With golden seams // See-line woman / Dressed in red / Make a man / Lose his head / See-line woman / Dressed in yellow / Watch out, girl / She will steal your fellow (en vert, elle porte des bas de soie avec des coutures dorées ; en rouge, elle fait perdre la tête aux hommes ; en jaune, attention, elle va te piquer le tien).

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