Tokyo, Longwy, rouges combats

Tokyo 68 et l’université Todai, Longwy 79 et les Hauts fourneaux, mobilisation étudiante, mobilisation ouvrière : deux foyers de ces années incandescentes. À dix ans d’intervalle et plus de dix mille kilomètres de distance, un fil rouge les relie : celui du refus radical d’un monde façonné pour les seuls puissants.

Hélène Aldeguer et Chelsea Szendi Schieder | Tokyo 68. Libertalia, 176 p., 22 €
Sébastien Bonetti et Théo Georget | À l’assaut du ciel rouge. Une histoire orale de la CFDT Longwy, 1978-1979. Les presses du Faubourg, 494 p., 20 €

Tokyo 68, le roman graphique d’Hélène Aldeguer (au dessin) et Chelsea Szendi Schieder (au scénario), est une immersion dans la Nouvelle Gauche japonaise. Sur le sujet, il y avait eu le livre de Bernard Béraud, La gauche révolutionnaire au Japon, paru en 1970 dans la collection Combats au Seuil, aujourd’hui introuvable. Quelques contributions ont été publiées depuis pour les commémorations de 1968 : par exemple, celle d’Alain Brossat en 2008 dans 68, une histoire collective sous la direction de Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel à La Découverte. Autant dire que cette bande dessinée contribue à combler un vide éditorial. En langue française tout du moins, puisque la scénariste, universitaire, a écrit Coed Revolution: The Female Student in the Japanese New Left (Duke University Press, 2021, non traduit).

Ici, deux personnages de fiction, Hiromi Ôzawa et Kazuko Takahashi, sont nos guides. Deux amies, étudiantes à la prestigieuse université Todai, la première en littérature française, la seconde en science. Avec un angle féministe assumé, les autrices saisissent les nuances de cette histoire à travers leurs parcours.

L’action se déroule de la rentrée universitaire 1967-1968 au début de l’année 1969. Elle plonge ses racines dans l’expérience de la Zengakuren, la Fédération japonaise des associations autonomes d’étudiants. Cette organisation, fondée en 1948, traversée de factions adverses, articule activité corporative et anti-impérialisme prononcé. Le Japon est alors une base arrière de l’armée états-unienne et le traité de sécurité nippo-américain est contesté par une jeunesse qui se radicalise à la gauche du Parti communiste. Elle ne veut pas seulement la paix, mais la victoire du socialisme. Son slogan phare : « Anti-impérialisme, anti-stalinisme ». Dans les premières années 1960, s’inaugure une stratégie extra-parlementaire faite de démonstrations et d’affrontements de masse. Les casques et les bâtons de la Zengakuren entrent avec fracas dans l’imaginaire des années 68 – et le trait d’Hélène Aldeguer, habitué à croquer manifestations et révolutions, sait en rendre l’esthétique. Mais la violence a un coût élevé : la mort de l’étudiante Kanba Michiko en 1960 ouvre le récit (et la solide préface de l’ouvrage). Sa figure imprègne l’histoire et marque nos deux personnages. L’engagement structure progressivement leur vie, impacte leur cadre familial. Partout dans le monde, la guerre du Vietnam est un coup d’accélérateur pour la révolte de la jeunesse.

La circulation transnationale des motifs et formes de contestation est bien présente : dans les discussions des étudiant·es tokyotes, on entend parler de la Tchécoslovaquie ou de la JCR française (la Jeunesse communiste révolutionnaire d’Alain Krivine et Daniel Bensaïd). En miroir du 22 mars à Nanterre, les étudiants en médecine se barricadent le 15 juin 1968 dans la Tour de l’horloge de l’université Todai. Leur expulsion par la police anti-émeute met le feu aux poudres. La grève illimitée gagne tous les départements et le 5 juillet, lors d’une assemblée générale géante tenue Tour de l’horloge (décidément épicentre de l’histoire), le Zenkyoto de Todai est constitué.

Sorte de soviet étudiant, il se distingue de la Zengakuren par son horizontalité. Une forte défiance des factions s’y exprime. Dans la scène de l’AG qui vote la grève en fac de lettres, des étudiants exigent symboliquement des orateurs qu’ils enlèvent leur casques – chaque faction a le sien. Kazuko espère : « Peut-être qu’on va avoir quelque chose de différent du sectarisme habituel ». L’album décrit aussi bien l’aspect démocratique de la lutte – assembléisme et village de tentes – que ses dérives – hostilité violente entre factions rivales, intransigeance, virilisme et travers patriarcaux. Hiromi revêt le casque et rejoint la Ligue marxiste-léniniste, l’un des groupes les plus radicaux, quand Kazuko s’implique dans le secours aux blessés. Si le rapport à la violence met à mal leur amitié, chacune offre alors aux lectrices et aux lecteurs un des visages de ce qui demeure un mouvement commun.

Hélène Aldeguer et Chelsea Szendi Schieder | Tokyo 68, Libertalia, 176 p., 22 € Sébastien Bonetti, Théo Georget | À l’assaut du ciel rouge. Une histoire orale de la CFDT Longwy, 1978-1979
Les affrontements dans la gare de Shinjuku en octobre 1968, dessin d’Hélène Aldeguer © éditions Libertalia

Un combat encore accompagne le récit à plusieurs reprises : celui des paysan·nes contre la construction de l’aéroport de Narita. Avec un autre personnage pour passeur : Tanaka, étudiant maoïste établi sur les terres de Sanrizuka. Hiromi et Kazuko, admiratives d’une résistance populaire authentique, lui rendront visite et participeront aux travaux des champs à ses côtés.

De résistance populaire, il est aussi question dans le livre du journaliste Sébastien Bonetti et de l’historien Théo Georget. À l’assaut du ciel rouge se présente comme « une histoire orale de la CFDT Longwy » en 1978-1979. Soit durant la longue mobilisation qui s’opposa au plan de restructuration de la sidérurgie lorraine.

Décembre 1978, le gouvernement de Raymond Barre annonce que 6 500 emplois sidérurgistes vont disparaître dans le bassin de Longwy où vivent et travaillent 70 000 personnes, 20 000 à Longwy même. La foudre frappe ce bout de « Pays haut » où 70 % des emplois sont ouvriers. C’est l’ébullition, les journées de grève et les manifestations se succèdent, rassemblant des milliers de participant·es. Des longs mois de combat qui s’ensuivent, c’est jusqu’ici l’expérience de la radio libre Lorraine cœur d’acier, LCA, lancée par la CGT avec l’appui de journalistes communistes, qui a traversé le temps.

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Le livre de Sébastien Bonetti et Théo Georget fait donc œuvre de réparation puisqu’il retrace l’intervention d’une frange certes plus minoritaire mais aussi plus audacieuse du mouvement ouvrier longovicien. Au fil des pages, se dessine une histoire par le bas d’une CFDT des luttes qui combine radicalité et autogestion. Initiative bienvenue tant cette histoire-là est aujourd’hui méconnue, effacée par l’évolution de la centrale (pour aller vite, le « recentrage » sur la négociation au détriment de la confrontation).

Toujours bouger, toujours faire mouvement. C’est la règle que s’est fixée la CFDT Longwy, l’action directe chevillée au corps. Même s’il faut pour cela entrer en dissidence avec sa direction nationale. L’histoire orale qu’ont choisie les deux auteurs pour leur récit rend particulièrement bien compte de cette vitalité. Les témoignages, recueillis – on en compte une trentaine – ou tirés des archives, sont au cœur de l’ouvrage. Donnant des visages à la lutte, documentant les espaces où elle se déploie, une sélection de photographies ouvre chacun des dix-sept chapitres (saluons le travail d’édition des Presses du Faubourg, jeune maison nancéienne). L’ensemble compose une véritable chanson de geste ouvrière.

Sur le crassier haut de 120 m – fruit de l’amoncellement des scories comme le sont les terrils du bassin minier –, l’équipe de la CFDT Longwy a la première donné le signal du combat en montant à son sommet trois lettres géantes et lumineuses (2,50 m et 30 kg chacune) formant un SOS. Quelques jours plus tard, Radio SOS emploi est lancée – plusieurs mois avant LCA. Du 16 décembre 1978 au début de l’année 1980, ce sont plus de 250 émissions qui sont enregistrées et diffusées. À chaque fois, il faut émettre clandestinement – d’un toit, d’une forêt – et éviter que le matériel ne soit saisi par les forces de l’ordre. Sacrilège supplémentaire à l’heure du monopole d’État sur l’audiovisuel, il y aura même une tentative de télé pirate, férocement réprimée.

Hélène Aldeguer et Chelsea Szendi Schieder | Tokyo 68, Libertalia, 176 p., 22 € Sébastien Bonetti, Théo Georget | À l’assaut du ciel rouge. Une histoire orale de la CFDT Longwy, 1978-1979
Action au passage à niveau de Longwy (1979) © Sylvain Dessi

L’autodéfense, la CFDT Longwy la pratiquera tout du long de l’année 1979 avec détermination et, disons-le, un certain panache. Les pages sur les attaques du commissariat de Longwy – elles seront répétées – sont saisissantes : comme ce 23 février au matin, alors que les heurts viennent de se terminer, où « la foule remonte une dernière fois vers le commissariat, en levant les mains, vides, arrive à hauteur de la première ligne des policiers, puis les dépasse. » Réticente au départ, la CGT finit par leur emboîter le pas. Ce qui ne l’empêche pas de dénigrer le « gauchisme » des cédétistes.

De gauchistes, il n’y a en réalité que quelques maoïstes et libertaires qui cohabitent avec plus modérés qu’eux. Les portes de la CFDT Longwy sont en effet grandes ouvertes. « On a fait entrer la vie dans l’organisation. Toute la vie » : c’est ainsi que Robert Giovanardi, l’un des principaux animateurs du syndicat, résume la démarche qui est la sienne. Proche du Parti socialiste unifié, le PSU, il a l’âme autogestionnaire. Chômeurs, « blousons noirs »… pas de brevet de syndicaliste exigé. Pour Christian Iceta, instituteur et maoïste, le « petit Robert », comme on l’appelle, a eu « l’intelligence et l’ouverture d’esprit de travailler avec nous, les “affreux”. » Et ça marche. Les actions qu’impulse seule la CFDT Longwy peuvent rassembler jusqu’à 500 personnes. On a connu minorité agissante plus étroite.

Il y aura encore « l’enlèvement » de Johnny Hallyday, celui de la Coupe de France de Football, l’équipée tumultueuse à Paris le 23 mars, les envahissements de voies ferrées et les débordements de wagons… Las, les longoviciens seront dépossédés de leur lutte. À Paris, les négociations se mènent en leur nom mais sans leur accord. La convention signée fin juillet 1979, ratifiée par la direction de la CFDT, se solde par une grosse enveloppe indemnitaire mais entérine les destructions d’emplois. Le modèle du « plan social », si mal nommé, s’invente.

Reste qu’au terme de la lecture on ne peut que s’incliner devant la ténacité et la créativité de ces syndicalistes. Et devant leur dignité, immense. Avec les étudiant·es rouges de Todai et les paysan·nes de Sanrizuka, ils continuent de nous dire que l’histoire est toujours tissée de mille possibles.


Théo Roumier enseigne les Lettres-Histoire en lycée professionnel et mène des recherches sur l’histoire des gauches radicales et autogestionnaires. Il a publié Charles Piaget. De Lip aux « milliers de collectifs » (Libertalia, 2024).