La violence électrique

L’Italienne Goliarda Sapienza et la Suédoise Linda Boström Knausgård écrivent, à cinquante ans de distance, sur une même expérience : un traitement par électrochocs et la perte de mémoire qui en résulte. Pour la première, l’écriture commence au plus près de la vulnérabilité et finit par irradier une force lumineuse, ouvrant la voie à son chef-d’œuvre, L’art de la joie. Chez la seconde, la critique de « l’usine » psychiatrique étouffe toute sa créativité.


Goliarda Sapienza, Le fil de midi. Trad. de l’italien par Nathalie Castagné. Le Tripode, 240 p., 18 €

Linda Boström Knausgård, Fille d’octobre. Trad. du suédois par Terje Sinding. Grasset, 240 p., 19 €


Les exemples abondent d’écrivaines occidentales, sujettes à la dépression et à la volonté de se supprimer, qui se retrouvent internées. Ce cheminement-là, certaines d’entre elles l’écrivent. L’Américaine Charlotte Perkins Gilman avec The Yellow Wallpaper en 1892, la Britannique Anna Kavan avec Asylum Piece en 1940, la Danoise Tove Ditlevsen avec Visages en 1968… D’un livre à l’autre de cette série formant un genre en soi, des femmes souffrent et ne reçoivent pas l’aide qui les sauverait, comme si celle-ci était impensable dans ce monde.

Goliarda Sapienza, Linda Boström Knausgård : violence électrique

Goliarda Sapienza © Le Tripode

Deux parutions récentes redonnent une actualité à ce thème. Les éditions Le Tripode, engagées dans la publication des œuvres complètes de Goliarda Sapienza avec pour traductrice Nathalie Castagné, publient Le fil de midi. Ce texte de 1969, le deuxième publié par l’autrice après Lettre ouverte, relate un épisode de 1962 : poussée au désespoir par une rupture amoureuse, Goliarda Sapienza essaie de se tuer. Elle est internée, endure des électrochocs puis engage une longue analyse qui est une plongée dans son « chaos intime » et qu’elle raconte ici. Aux éditions Grasset, paraît Fille d’octobre de la Suédoise Linda Boström Knausgård qui évoque, cinquante ans plus tard, son propre passage par les électrochocs, entre 2013 et 2017. Il est traduit pour nous par Terje Sinding, traducteur de Strindberg et d’Ibsen.

S’inscrivant dans la lignée pluriséculaire des sorcières et des « hystériques » mises sous cloche, ces deux femmes étaient comédiennes. Toutes deux renoncent au théâtre pour l’écriture à peu près au moment de leur traitement, comme s’il y avait urgence à dire ses propres mots pour se ressaisir de l’amas qu’est devenue leur vie. Leurs livres s’érigent au-dessus du trou noir indicible des électrochocs. Chez l’une comme chez l’autre, ce traitement estompe les souvenirs et la conscience de soi : « En me réveillant, je ne savais plus qui j’étais, ni où, ni pourquoi. » (Fille d’octobre) Leurs récits miment une avancée dans le temps, les éloignant physiquement du moment du choc électrique, tout en n’étant absolument pas linéaires dès lors qu’elles retranscrivent leur état intérieur. Toutes deux sont envahies, sans ordre ni raison, par des morceaux vécus de passé qui surnagent parmi des images, des rêves et des fantasmes. Des bouts de pensées se chevauchent dans l’écriture, telle une conscience en train de se reconstruire.

Mais persistent aussi, tenaces, les souvenirs de ce qui apparaît comme leur condition de femme : l’ombre portée par un compagnon, leurs devoirs envers celui-ci ou d’autres, la peur de ne pas réussir à écrire. Ces causes de leur désespoir reviennent sous forme de « l’aide » qui leur est apportée, comme une intrusion normative. Entre deux électrodes, une infirmière rappelle à Linda Boström Knausgård sa responsabilité de mère. Dans Le fil de midi, Goliarda Sapienza imagine que le psychanalyste cherche à la disséquer, peut-être pour la réarranger comme il l’entend : « Peut-être m’a-t-il aussi détaché la peau, la première chair, la seconde, avec son bistouri psychanalytique, et ainsi la trame délicate des nerfs et des veines, découverts, tremble à chaque souffle d’air […], ma nature parviendra-t-elle à faire se recomposer ma peau ? ».

Goliarda Sapienza, Linda Boström Knausgård : violence électrique

Linda Boström Knausgård © Jasmin Storch

Le traitement de Linda Boström Knausgård est uniquement constitué d’interminables séances d’électrochocs, le système hospitalier suédois comptant sur ces résultats plus quantifiables que la thérapie. Cela se passe à « l’usine », où l’on fait attention aux rendements : « Ils faisaient vingt séances par jour. Ce travail à la chaîne était le nec plus ultra d’un business échappant à tout contrôle ». Son texte s’épuise dans un témoignage de l’attente paralysante entre deux séances, de l’avachissement, de la sensation de gâchis, du bal des infirmiers et des cathéters. Symptôme peut-être d’un durcissement des temps, ce livre est moins le moyen d’une rédemption qu’un palliatif désespéré, redondant : « j’ai toujours su que je pouvais écrire comme s’il y allait de ma vie ». Il ne dépasse pas la confession et l’auto-analyse. On peut néanmoins se réjouir que l’autrice y revendique l’écriture de son tourment, déjà mis en scène dans les livres de son ex-mari, l’écrivain norvégien Karl Ove Knausgård.

Plus absolu dans sa démarche, Le fil de midi, par son titre même, évoque le funambulisme que Goliarda Sapienza poursuivit dans son œuvre comme dans sa vie afin de se prémunir contre le fascisme, présent selon elle dans tout ce qui est figé. Il s’agit non pas d’atteindre une « stabilité » mentale mais de chercher toujours, de bouger pour vivre, de ne pas se laisser expliquer. Procédant plus radicalement, par associations mentales, Goliarda Sapienza se répand sur la page comme sur du papier buvard. En résulte une langue fiévreuse qui s’autonomise et avance d’un pas assuré, au-delà de la thérapie, jusqu’à lui donner un corps textuel : « l’ombre des cils bois de tilleuls bois d’acacias, le ventre un océan sillonné de fleuves, mes bras des colonnes qui résistent au vide, qui savent protéger une tête abandonnée ». Forte de sa liberté recouvrée et de sa capacité de résistance (son psychanalyste arrête d’exercer, devenu fou !), Goliarda Sapienza se lance dans l’écriture de L’art de la joie. Là où la violence électrique échoue, le langage permet à l’écrivaine de se sauver par ses propres moyens. De là naît l’œuvre.

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