Anna Kavan, écrivaine culte

Aux abords de la Seconde Guerre mondiale, tout juste sortie d’une clinique psychiatrique et d’une tentative de suicide, l’écrivaine britannique de romans réalistes Helen Woods (1901-1968) se sauve par la fiction : elle revêt le nom d’un de ses personnages et devient Anna Kavan. Son œuvre change du tout au tout. Hallucinatoire, surréaliste, claustrophobe, ce second acte créatif est responsable du culte posthume qu’elle a suscité dans le monde anglophone. Une anthologie de ses nouvelles paraît en français.


Anna Kavan, Des machines dans la tête. Trad. de l’anglais par Laetitia Devaux. Cambourakis, 272 p., 22 €


Des machines dans la tête, paru en 2019 en Grande-Bretagne, propose un panorama, édité par la chercheuse Victoria Walker, des cinq recueils de nouvelles écrits par Anna Kavan de 1940 jusqu’à sa mort. En contrepoint de ces fictions, une sélection de ses articles parus entre 1943 et 1945 dans le magazine littéraire Horizon, puis quelques reproductions de ses tableaux à l’atmosphère inquiétante, complètent l’image que nous pouvons nous faire d’Anna Kavan. La traduction cristalline de Laetitia Devaux fait passer la pureté aussi bien que la singularité exceptionnelle de cette voix.

Des machines dans la tête : Anna Kavan, écrivaine culte

Anna Kavan © Tina Berning

Exception faite du roman dystopique Neige (1967), désormais « Penguin Classics », cette admiratrice du Nouveau Roman est tombée dans l’ombre de la « littérature expérimentale ». Comme pour se passer de la lire, on l’a comparée à Virginia Woolf, Sylvia Plath, Ann Quin et à toute autre écrivaine ayant souffert d’une maladie psychiatrique. Et une grande partie des rares études qui lui sont consacrées figurent dans la revue scientifique Women. A Cultural review, contribuant à la cantonner dans la littérature féminine et, par extension abusive, intimiste et introspective. Anna Kavan décrivait pourtant son écriture comme évoluant « en fonction des conditions extérieures ». Sous sa nouvelle identité, elle ne s’arrêtait plus aux simples descriptions réalistes mais sondait les forces sociales qui transparaissent dans ses textes.

Les deux premiers recueils sortent pendant la guerre, Asylum Piece (1940) et I am Lazarus (1945) – respectivement sur la spirale de la dépression, de l’internement, et sur les traumas de guerre. Anna Kavan y campe sa critique de la psychiatrie au sein d’une société oppressive dont le dessein, loin de créer un tissu humain empathique, serait de produire des « pièces détachées interchangeables, immédiatement remplaçables, illimitées, toujours à disposition » – de la chair à canon. Habitée d’images, Anna Kavan voit ces machines, trope de la condition moderne, envahir puis prendre les rênes de l’esprit : « Le mécanisme tout entier se prépare à la détestable et monotone action dont je suis l’esclave abattue ». Kafkaïenne, la bureaucratie omniprésente dans ses textes se pare des atours de la folie autant qu’elle l’inspire. Des décisions arbitraires, résolument contradictoires (comme cette condamnation à être « dans le même temps en exil et en prison dans la ville »), arrivent par voie postale comme tombées du ciel. Constamment sur leurs gardes, s’abîmant dans cette lutte entre les débris de leur libre arbitre et un devenir machine, les personnages sont incapables d’autres émotions que la crainte.

Postérieures, les nouvelles du recueil A Bright Green Field (1958) et des deux recueils posthumes, Julia and the Bazooka (1970) et My Soul in China (1975), développent un surréalisme plus fantasque. On croit y reconnaître la voix des personnages internés dans Asylum Piece, cette fois libres mais à la dérive, seuls lucides parmi des « hordes de masques, de marionnettes, de zombies qui passent au pas de charge tête baissée ». Le « je » chez Anna Kavan se découpe nettement, il tranche sur le reste par sa poésie et sa réflexion, dans une conception romantique de la folie qui rappelle Antonin Artaud. La vulnérabilité y est esthétisée avec éloquence : « Tant de rêves m’assaillent désormais que j’ai du mal à distinguer le vrai du faux : des rêves comme une lumière prisonnière de cavernes minérales et scintillantes, des rêves lourds et brûlants, des rêves issus de l’ère glaciaire […] Étendue entre un mur nu et ce remède amer qui forme un dépôt dans un verre, je tente de me rappeler ce rêve ». Les malades, internés ou libres, s’enferment dans leurs visions et ne peuvent être atteints. Pourtant, en effectuant des changements de points de vue d’une nouvelle à l’autre, en allant du malade à son observateur, d’elle-même aux autres, Anna Kavan imagine un idéal littéraire d’empathie. Grâce à ce jeu d’allers-retours, elle rend audible, de l’intérieur, l’humanité des plus fragiles.

Des machines dans la tête : Anna Kavan, écrivaine culte

De la même façon qu’on stigmatise l’instabilité du psychisme, on reproche au style d’Anna Kavan d’être trop changeant, de ne pas élever une seule et même cathédrale. Ce style l’aura privée d’une notoriété méritée. C’est oublier les prémices de son œuvre, ce nécessaire changement d’identité pour oser être une écrivaine émancipée, se fiant à ses intuitions, un changement dont elle souhaitait l’équivalent au plan social : « Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’un passé modifié, d’une imitation indécente de la mécanique de ce qui est mort, mais d’un soleil ardent inédit, d’une création intégralement et efficacement nouvelle ». Anna Kavan interroge nos réactions face à une littérature qui ne soit pas un clone automatique de ce que nous avons déjà lu, une littérature dont les images, en mouvement constant, continuent d’inquiéter à travers les décennies par ce qu’elles indiquent en négatif : une société de plus en plus folle. Son écriture, absorbante, qui ne transige pas, vibre de la conviction qu’elle avait de représenter « l’unité imprévisible, personnelle et unique, l’élément créatif vulnérable, la fleur qui s’embrase et transforme la vie en un poème ardent » qu’exècre la société.

Longtemps menacées par l’oubli, les préoccupations d’Anna Kavan (psychiatrie, oppression des femmes, états de conscience extrêmes, mise en machine du monde, cataclysmes naturels…), comme les formes expressionnistes de son écriture, recommencent à intéresser. Puisque, selon ses propres mots, « la nouvelle est comparable à une pièce exiguë éclairée par une lumière vive, de fait peu propice à la confection d’enchantements élaborés », on peut espérer que cette anthologie sera suivie de la traduction de ses romans.

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