Wolfgang Hilbig, ouvrier et poète

Wolfgang Hilbig (1941-2007) est un poète allemand encore peu connu en France, parce que peu traduit. Il vécut sa jeunesse à Meuselwitz, petite ville industrielle de Thuringe incorporée à la RDA après 1945, avec pour horizon de grandes mines de lignite à ciel ouvert. Il y exerça divers métiers, tout en se ménageant des heures de lecture et d’écriture : cet ouvrier autodidacte ne pouvait qu’attirer l’attention des autorités, soucieuses de promouvoir un nouveau modèle de culture populaire face à l’élite intellectuelle.


Wolfgang Hilbig, Moi, né sous le feu du temps. Trad. de l’allemand par Jean Guégan et Alain Lance. Postface de Bernard Banoun. Circé, 128 p., 13 €


Mais Hilbig ne se montra guère docile, et le pouvoir communiste déçu l’empêcha de publier librement, malgré quelques soutiens comme celui de Franz Fühmann. Connu en République fédérale dès les années 1970, époque où il put se consacrer entièrement à l’écriture, il obtint en 1985 un visa l’autorisant à y séjourner librement jusqu’en 1990, l’année de la réunification et de la fin de ses tracas. Wolfgang Hilbig mourut à Berlin, il repose au cimetière de Dorotheenstadt où sont inhumées de nombreuses personnalités, des écrivains comme Bertolt Brecht, Heinrich Mann ou Anna Seghers.

Wolfgang Hilbig a écrit depuis ses plus jeunes années. Une partie de sa production, qu’on croyait perdue, a d’ailleurs été retrouvée après 1990 dans les archives de la Stasi. Moi, né sous le feu du temps regroupe des poèmes écrits entre 1964 et 2003, quarante années au cours desquelles on voit son écriture, non point progresser, mais évoluer, changer sous l’influence du quotidien, de l’actualité, et très vraisemblablement de ses lectures. Il faut rendre hommage aux traducteurs, Jean Guégan et Alain Lance, non seulement pour l’ampleur de la tâche accomplie, mais surtout pour la force, l’élégance, la justesse de leur traduction qui emporte le lecteur d’un poème à l’autre. Quant au titre qu’ils ont choisi, emprunté au poème « Épitaphe », il s’accorde parfaitement à un poète né en pleine guerre, qui fut aussi ouvrier-chauffeur, et vécut dans un temps et un pays qui ne favorisaient guère sa vocation.

Moi, né sous le feu du temps, de Wolfgang Hilbig : ouvrier et poète

La tombe de Wolfgang Hilbig, dans le cimetière de Dorotheenstadt, à Berlin © CC3.0/Z. Thomas

Le premier poème, où se manifeste le désir de liberté du poète, prend une valeur programmatique : « laissez-moi donc / partir vers de froides contrées inconnues / chez moi / je m’enfonce /dans cette bouillie chaude et collante ». Le mystère entourant le « vous » destinataire de la supplique ouvre évidemment la voie aux interprétations : aspiration innocente (et un peu convenue) du poète lyrique à sa vocation mystique ? Critique des autorités de RDA qui l’empêchent d’agir à sa guise ? Ou simple désir d’échapper à l’âpreté du pays minier où il vit, reflet du passé allemand où il s’englue ? En quelques vers, voilà son chemin poétique balisé : s’élevant en imagination au-dessus de la fange et de la cendre pour aller vers un ailleurs « où la vue est dégagée », Wolfgang Hilbig a déjà inscrit dans ses mots et ses images une tension qui ne le quittera plus. Tout ce qui fait la personnalité de cet écrivain singulier en RDA est en germe : sa revendication n’est pas celle d’un porte-parole, mais celle d’un simple individu épris de littérature et attaché à sa liberté d’écrire et de publier. Et son regard s’ancre dans le paysage minier rayé d’une pluie qui détrempe la terre noire, une contrée ravagée autant par la guerre que par les excavations creusées par les hommes, où dans la peau d’un ouvrier naquit un poète.

« J’aimais boire main posée sur l’interrupteur de la vie » : ivresse, désespoir, lucidité, s’il y a du Rimbaud dans cet ouvrier que rien ne prédisposait à devenir, jeune encore, poète et écrivain, c’est un Rimbaud sans Izambard, sans autre maître que ses lectures, et qui en vient pourtant à tout connaître de ses grands prédécesseurs allemands et même français, à s’inscrire dans une tradition avant de s’inventer un nouvel espace. Nombreux ceux qui ont pu l’influencer et dont le lecteur amateur de poésie n’aura guère de peine à flairer les traces ici ou là, romantiques allemands ou français, « poètes maudits », poètes contemporains. Certains noms paraissent en clair dans les poèmes, hommage ou filiation revendiquée : Novalis, Verlaine, Rimbaud, Tristan Corbière, comme lui solitaire et méconnu ; ou encore Pablo Neruda, au faîte de sa gloire quand Hilbig s’essayait à la plume.

Mais si son imaginaire est peut-être né de ses lectures, il se nourrit de ce qui s’étale sous ses yeux : cendre et poussière de la mine, ciel voilé, lumière aveuglante du feu que l’ouvrier-chauffeur alimente chaque jour, seul face à l’énorme chaudière, à la fournaise dont les flammes lui inspirent de si belles images incandescentes : « dans la chaufferie sombre dans la lumière / de lampes noires de suie soudain sur le tas de charbon / un faisan vert était perché / clown splendide / argenté et vert le cou cerclé de rouge éclatant et / l’œil fixe et son grand bec jaune pointé vers moi ». S’y ajoute de manière plus inattendue l’élément liquide, l’eau qui transforme le sol en cloaque, mais où l’œil magique du poète perçoit immédiatement la mer primitive aujourd’hui disparue du paysage, mais qui imprègne toujours le lignite : « la terre franchit les rives écrasa la mer / et ses lagunes avec des séquoias la mer / bout et fume dans le charbon en saxe ».

Moi, né sous le feu du temps, de Wolfgang Hilbig : ouvrier et poète

La gare de Meuselwitz, en 2019. Depuis la fermeture des mines de lignite, à la fin des années 1980, la ville a perdu de son importance industrielle © CC4.0/Aagnverglaser

Si les styles sont variés, les mêmes thèmes reviennent obstinément : souffrance existentielle, interrogation sur le temps, la vie, la mort. Car ceux qui sont partis ne le sont pas vraiment, on voit souvent poindre chez le poète le sentiment de s’inscrire dans une continuité, une chaîne, une filiation, tout ce qui le relie (et le lie) pour le meilleur et pour le pire : « telle une ombre grise / qui revient enveloppée d’odeur d’incendie et de poussière / comme je / me vois jusqu’à ma fin […] / ressemblant aux ombres des aïeux / qui s’abattaient sur la mort dans le visage de leurs descendants ». Comment en effet ne pas souffrir de l’absence d’un père mort à Stalingrad, mais à cette douleur s’ajoute celle de l’avoir perdu dans une guerre injuste et criminelle dont la responsabilité pèse encore sur un peuple auquel le hasard de sa naissance le fait appartenir. Le procès d’Auschwitz, qui s’achève à Francfort en 1965, est pour Wolfgang Hilbig l’occasion d’écrire un poème critique et désabusé, sur le ton insolent et mordant qu’on retrouve aussi quand vient sous sa plume, comme une douleur s’ajoutant aux autres, celle de vivre dans un pays qui empêche son talent de s’épanouir. Le poème « Les grandes réunions », par son ironie méchante à l’encontre des « bonzes du parti » qu’il ridiculise, n’est pas sans rappeler les chansons impertinentes de Wolf Biermann, en butte, à la même époque, aux tracasseries des autorités qui finissent par lui interdire de se produire en RDA. Les quelques années que Wolfgang Hilbig passera ensuite entre les deux républiques allemandes ne feront que souligner l’inconfort de sa position.

Un poème beaucoup plus long que les autres, « Prose de ma rue natale », écrit au moment où la République démocratique allemande était sur le point de disparaître, forme le point d’orgue de cette anthologie. Long comme une épopée, lent aussi comme un chant plaintif, c’est une ode à son pays que l’auteur compose, là où sa propre biographie et l’Histoire se conjuguent dans l’explosion des images qui lui sont chères. Rencontre avec ses morts d’un côté, manifestations en RDA de l’autre, toute l’expérience de ses déjà longues années d’écriture ouvre ces pages au passé et à l’avenir, au chagrin et à l’espoir (« beau est un peuple qui se soulève sans armes »). Et le poème se referme sur l’image fondatrice où se condensent toute la tristesse de l’homme et la fierté du poète : « et en haut / ma mère dort : abandonnée un sauvage outrage / baigne de tristesse son rêve et son cœur est fatigué / déjà la moitié d’une vie / à la même heure bien avant le matin / elle l’entend venir celui qui m’a engendré / blême comme la cendre du continent des steppes / nuit après nuit cependant c’est moi qui franchis la porte : / hôte informe venu de la mer intérieure / noire et brillante que j’ai traversée ».


Cet article a été publié sur Mediapart.

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