Les mémoires de Wolf Biermann

Il est des vies qui épousent au plus près les péripéties parfois tragiques de l’Histoire : celle de Wolf Biermann en fait partie. Né dans l’Allemagne de Hitler, il fit après guerre le choix de la RDA, par idéal communiste, avant d’en être exclu en 1976 et contraint de se réinstaller en terre capitaliste, sans pour autant renier ses convictions. D’autres expériences, d’autres rencontres suivront, jusqu’à ce que la réunification du 3 octobre 1990 vienne, une nouvelle fois, changer la donne. Son autobiographie, aujourd’hui publiée en français, constitue donc un précieux témoignage.


Wolf Biermann, Ma vie de l’autre côté du Mur. Trad. de l’allemand par Olivier Mannoni. Calmann-Lévy, 350 p., 21,50 €


Poète, chanteur, artiste engagé dans les luttes de son temps, adversaire résolu de l’appareil stalinien au nom du socialisme, les qualificatifs se bousculent pour définir celui qui, à plus de quatre-vingts ans, n’a rien perdu de sa verve, de son mordant ni de sa voix, et reste aujourd’hui encore ce Liedermacher, ce « faiseur de chansons » qui enflammait les foules dans les années 1970, et dont le rire dévastateur inquiétait les autorités de Berlin-Est. Les spectacles de Wolf Biermann, lointains échos du cabaret berlinois, n’ont guère d’équivalents en France. Dès que le chanteur moustachu empoigne sa guitare et entonne sa chanson, le public est sous le charme. La voix se fait douce, enjôleuse ou puissante ; et la mélodie épouse, souligne, rythme, des poèmes qui parlent avec humour de la vie et de l’amitié – et surtout se gaussent des puissants et de leurs affidés qui, par bêtise ou par veulerie, dévoient les idéaux les plus purs et font capoter les plus nobles projets.

Wolf Biermann écrit sa biographie d’une plume alerte et sûre, dans une langue dont la traduction d’Olivier Mannoni s’emploie à respecter la vivacité et la causticité. Quant à l’authenticité des faits relatés, Biermann en veut pour garants le regard attentif de son épouse et surtout – non sans malice – les milliers de pages d’archives que la Stasi lui a consacrées ! Il s’appuie aussi sur des notes prises au jour le jour, et récupérées seulement après la chute du Mur dans des conditions rocambolesques.

Wolf Biermann, Ma vie de l’autre côté du Mur

Wolf Biermann est né à Hambourg en novembre 1936, dans une famille communiste. Son père, d’origine juive, fut arrêté et assassiné à Auschwitz, et c’est donc avec sa mère seule, une maîtresse femme qui n’eut jamais froid aux yeux, que l’enfant grandit en pleine guerre, échappa de justesse aux bombes incendiaires qui s’abattirent sur Hambourg lors de l’opération Gomorrhe de l’été  1943 : « Rien n’est gravé plus profondément en moi que le souvenir de cet enfer. » Après la guerre, l’enfant n’eut d’autre choix que de se montrer digne de son père et fidèle à l’engagement militant de sa famille. Ce qu’il fit en décidant à l’âge de quinze ans d’aller poursuivre sa scolarité dans ce qu’il considérait comme la meilleure partie de l’Allemagne, la toute jeune République démocratique allemande.

Un mouvement à contre-courant de celui du plus grand nombre, que Wolf Biermann ne regretta jamais, sûr que lui, le « vrai » communiste, allait avec d’autres construire le socialisme et obliger le pouvoir à corriger ses erreurs. Très vite (dès les premiers jours, en fait), le jeune homme se fit remarquer, distribuant les leçons, dénonçant les injustices : pouvait-il être taxé de mauvais esprit, lui dont toute l’histoire familiale attestait d’un engagement sans faille alors que sur tant de gens ralliés à la nouvelle cause pesait encore un passé douteux ? C’est pourtant ce qui arriva, et le trublion se métamorphosa progressivement en bête noire d’un régime qu’il poursuivait de ses sarcasmes.

Dans ses années de jeunesse marquées par les insurrections de Berlin et de Budapest (avant le « Printemps de Prague » de 1968), Biermann rencontra Stephan Hermlin et beaucoup d’autres écrivains de renom, tous placés un jour ou l’autre devant le choix d’avaler une couleuvre de plus ou de subir les conséquences de leurs prises de parole. Alors qu’il s’essayait déjà à l’écriture et à la chanson, le jeune homme découvrit début 1957 le Berliner Ensemble d’Helene Weigel et caressa un moment l’idée de devenir metteur en scène. Mais sa carrière artistique commença véritablement en 1961 (l’année même où fut édifié le mur de Berlin), encouragée par le célèbre Hanns Eisler, le collaborateur et ami de Bertolt Brecht devenu compositeur quasi officiel de la RDA.

Eisler se montra si fier de rencontrer un talent digne de rivaliser avec l’Ouest que le jeune homme se prit à croire en son futur destin, comme il l’exprime rétrospectivement avec humour : « C’était chose faite : Wolf Biermann deviendrait le poète chantant de la République démocratique allemande ». Un statut qui lui permettrait, détail non négligeable, de publier et de chanter aussi en République fédérale, pour peu que le régime, soucieux de signaler qu’il acceptait une certaine dose de critique, lui accordât un permis de sortir du territoire : une situation quasi schizophrénique qui fut alors le lot de bien des artistes et écrivains de la RDA !

Wolf Biermann, Ma vie de l’autre côté du Mur

Wolf Biermann © Hans Scherhaufer

Dès 1965, les choses se gâtèrent pour Biermann, considéré désormais dans son propre pays comme un élément dangereux. Surveillé en permanence par la Stasi et ses multiples indicateurs, empêché de se produire en public, c’est à l’Ouest seul qu’il pouvait effectuer ses tournées, voix discordante venue d’un pays où le socialisme « réellement existant » se transformait en caricature des idéaux de gauche. Des deux côtés, les intellectuels se mêlèrent activement aux débats autour de sa personne, jusqu’à ce jour de novembre 1976 où, alors qu’il se produisait à Cologne, Wolf Biermann apprit que la RDA venait de lui retirer sa nationalité et qu’il ne pourrait plus rentrer à Berlin-Est.

Les pétitions de soutien se multiplièrent, des deux côtés certes mais un peu plus mollement à l’Est où beaucoup, par crainte ou par conviction, se rangèrent rapidement derrière les autorités. Ainsi Wolf Biermann, militant actif de la liberté de pensée, devint-il malgré lui le représentant des nombreux « dissidents » chassés des pays communistes dans ces sombres années d’avant la perestroïka.

Certaines rencontres changent le cours d’une vie : pour retenir deux d’entre elles, ce furent pour Wolf Biermann celles de Robert Havemann et de Manès Sperber. Le premier était un grand physicien mis sur la touche par les autorités de la RDA : ce communiste de la première heure avait déjà trompé la mort sous Hitler, et c’est cette survie quasi miraculeuse qui lui donnait le courage de tout dire sans craindre rien ni personne. Il fut pour Wolf Biermann un exemple, un ami qui le réconfortait et le confortait dans sa parole accusatrice et sa gouaille virulente – presque un second père. En mars 1982, Biermann obtint d’Erich Honecker l’autorisation exceptionnelle de lui rendre une ultime visite avant sa mort.

La seconde rencontre se fit à Paris en 1983 : Manès Sperber incita alors Wolf Biermann à écrire ses mémoires (alors qu’il n’avait pas encore atteint la cinquantaine) mais, surtout, il « employa les grandes tenailles pour [lui] arracher de la mâchoire la pire de [ses] dents politiques », c’est-à-dire sa foi dans le communisme. La violence de l’expression, même atténuée par sa drôlerie, montre assez le déchirement que fut pour Biermann la prise de conscience que toutes ses attaques et ses moqueries débouchaient nécessairement sur une rupture douloureuse, mais libératrice. Celle qui lui permet aujourd’hui de terminer son récit par cette ultime confession : « Je n’ai aucune envie de somnoler en sécurité sous la garde de Dieu et de m’ennuyer à mourir. Je préfère la querelle du monde – et l’amour. Vivre vivant, avec un désespoir justifié et un espoir justifié. »

La vie de Wolf Biermann se lit comme un roman où le destin personnel d’un homme rencontre celui d’un pays. On se prend à imaginer l’adaptation cinématographique qu’on pourrait en tirer, un projet qui est déjà presque réalité s’il faut en croire un article du Berliner Zeitung daté d’avril 2019. S’il aboutit, ce sera la consécration d’une autobiographie qui apporte une contribution majeure à la réflexion historique sur la vie au temps des deux Allemagnes.