La voix des Maliennes

Ce livre est une sorte de gageure. Si l’intersectionnalité est un concept désormais couramment admis comme outil d’analyse en histoire, il est rare que l’on arrive à traiter avec le même bonheur le genre, la classe et l’âge. Or, c’est bien ce que fait Ophélie Rillon en étudiant Le genre de la lutte dans le Mali contemporain.


Ophélie Rillon, Le genre de la lutte. Une autre histoire du Mali contemporain (1956-1991). Préface de Michelle Zancarini-Fournel. ENS, 249 p., 22 €


L’historienne réussit à surmonter l’une des difficultés majeures que l’on rencontre quand on s’intéresse au rôle des femmes dans les mobilisations : le double silence de l’archive et des témoins. Les producteurs d’archives ignorent les femmes et les mémoires ont gommé le fait que les femmes ont pu être des actrices à part entière, qu’elles aient obéi aux normes de genre ou les aient au contraire subverties. Ophélie Rillon a su, pour mener à bien son étude, utiliser divers types de sources, qu’il s’agisse des archives maliennes et françaises, des archives privées, de la presse ou des entretiens.

Le genre de la lutte, d'Ophélie Rillon : la voix des Maliennes

À Djenné (1972) © CC4.0/Fred P. M. van der Kraaij

 « Il ne s’agit pas d’écrire une histoire des femmes en lutte mais d’intégrer la variable du genre pour relire l’histoire de la sociabilité sociopolitique au Mali. » Ophélie Rillon résume ainsi l’objet de son livre. Son étude court de 1956, date de l’avènement du premier gouvernement du territoire appelé alors Soudan français, quatre ans avant l’indépendance, jusqu’aux journées révolutionnaires de mars 1991. Celles-ci provoquent la chute du régime militaire de Moussa Traoré qui avait lui-même renversé en 1968 le socialiste Modibo Keita, premier président du Mali. Ophélie Rillon s’empare des luttes anticoloniales, de la marche des commerçants dans le Mali socialiste, de la révolte touarègue de 1963-1964, de la « révolution active » malienne, des organisations du parti unique, des révoltes scolaires et étudiantes, des grèves enseignantes, y scrutant les modes d’être féminins ou masculins.

L’historienne décrit le jeu genré des rôles : par exemple, la prise de parole, la lutte armée, les responsabilités syndicales, tous privilèges masculins, ou au contraire la maternité comme outil de légitimation de la révolte, la proximité sexuelle comme source de renseignements, le corps des femmes comme rempart contre la répression ; mais elle s’intéresse aussi à celles – et plus rarement à ceux – qui ont lutté pour améliorer la condition féminine, contre l’excision, contre la polygamie, pour le travail salarié des femmes, pour la contraception, contre l’exclusion de l’école des filles enceintes.

Outre les mouvements sociaux, Ophélie Rillon lit à la lumière du genre des actes subversifs plus modestes, ces multiples résistances « infrapolitiques », pour employer les termes de James Scott. Elle rappelle le bouleversement des codes vestimentaires dont témoigne l’œuvre du photographe Malick Sidibé, mais que n’avait guère apprécié un gouvernement socialiste puritain. Les garçons portaient des pantalons patte d’éléphant et les filles des mini-jupes. Contrairement à l’Occident où la subversion féministe passait par le rejet du port du soutien-gorge, au Mali c’est avec le bikini que les filles s’exerçaient à des formes nouvelles de liberté. On trouve aussi les femmes là où on ne les attend pas toujours, par exemple comme médiatrices entre les scolaires et le pouvoir…

L’âge et la classe interviennent dans toutes ces luttes, dans tous ces combats, dans tous ces comportements. Les élites urbaines lettrées demandent l’abolition de la polygamie alors que les paysannes y trouvent leur compte, les très jeunes filles ne subissent pas autant que leurs aînées les normes de genre, les jeunes scolaires s’opposent parfois frontalement aux aînés, les mères prennent la défense de leurs enfants, les femmes des classes populaires rejoignent les manifestations initiées par les élites lettrées… Il a fallu à Ophélie Rillon beaucoup d’obstination et de finesse pour réussir à raviver les souvenirs, à découvrir, au-delà de l’habituelle occultation dont elles sont victimes, les femmes en action.

Le genre de la lutte, d'Ophélie Rillon : la voix des Maliennes

Une jeune fille lit le mensuel « Kibaru » (1975) © CC3.0/UNESCO / Alexis N. Vorontzoff

On sait que les hommes se construisent facilement une légende héroïque alors que les femmes minimisent leur propre rôle, s’effacent derrière des figures masculines. Un des exemples donnés dans le livre est à cet égard probant. Un jeune homme et une jeune fille sont internés et torturés. La mémoire en retient que le jeune homme a agi en héros en défendant la jeune fille contre les bourreaux. Le récit construit a posteriori fait donc de la jeune fille, non pas l’actrice d’une révolte qui l’a menée en prison, mais un faire-valoir. De manière générale, les garçons revendiquent leur vaillance face à la répression, les filles gommant les sévices dont elles ont été victimes. Ces processus mémoriels ne font sans doute que reproduire des normes de genre encore largement en vigueur : aux hommes les rôles dominants et aux femmes la passivité, ou le dévouement.

Gageure donc de tenir ainsi le pari de l’intersectionnalité. Ophélie Rillon n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai. Elle a, entre autres, codirigé le numéro de la revue Le Mouvement social intitulé « Relire les décolonisations d’Afrique francophone au prisme du genre ». Elle s’y intéressait au genre des violences politiques au tournant de l’indépendance du Soudan français, explorant donc déjà ce qu’elle poursuit chronologiquement avec Le genre de la lutte. Toujours sur des terrains africains, elle s’est aussi essayée avec bonheur à une histoire de l’intime. Elle se situe de manière générale au croisement de diverses historiographies, dont celle de l’histoire contemporaine de l’Afrique, actuellement en plein développement.

L’Afrique coloniale et précoloniale a fait longtemps l’objet de l’attention exclusive des historiens qui laissaient l’Afrique contemporaine aux sociologues et aux politistes. On s’intéressait aux conférences nationales et aux années de démocratisation mais plus rarement aux années de l’immédiat post-indépendance. Mais la situation évolue et Ophélie Rillon appartient à cette nouvelle dynamique historiographique qui prend en compte les années 1960-1980 du continent, sans oublier d’ailleurs les années de ce qu’on a pu appeler le colonialisme tardif, où tous les fils que tisseront les nouveaux États africains sont déjà en place. On ne peut que se réjouir de ces évolutions, et inciter vivement à lire ce Genre de la lutte.


On peut aussi conseiller le film de Robert Guédiguian Twist à Bamako, dont Ophélie Rillon est la conseillère historique, moins pour ses qualités cinématographiques que pour la plongée qu’il offre dans l’histoire du Mali post-indépendance.

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