À Berlin avec les migrants

Publié en Allemagne en 2015, Je vais, tu vas, ils vont de Jenny Erpenbeck se déroule à Berlin, alors que quelques dizaines de migrants africains déplacent leur campement de Kreuzberg sur l’Alexanderplatz, lieu emblématique de la ville. La chancelière Angela Merkel prendra bientôt la décision courageuse d’accueillir des centaines de milliers de demandeurs d’asile, mais l’Allemagne comme toute l’Europe ne tardera pas à durcir sa politique. Tandis que montera l’hostilité envers les réfugiés, nombre de citoyens, imitant Richard, le personnage central du roman, décideront au contraire de leur venir en aide.


Jenny Erpenbeck, Je vais, tu vas, ils vont. Trad. de l’allemand par Claire de Oliveira. Fayard, 352 p., 22 €


Dans ce roman très remarqué lors de sa parution, Jenny Erpenbeck dépeint longuement ce qui conduit Richard, un Allemand moyen d’abord interloqué par la présence d’une poignée d’Africains au cœur de sa ville, mais indifférent à leur sort, à s’investir de plus en plus auprès d’eux jusqu’à devenir leur ami. Quand bien même le calvaire qu’ils ont vécu et leur désarroi devant l’accueil qui leur est fait en Europe occuperaient des pages entières, ce déplacement de la focale sur les états d’âme d’un petit bourgeois allemand face au drame a pu surprendre. Mais, avec les années, et connaissant la suite de l’histoire, on est sans doute encore plus à même aujourd’hui d’apprécier la démarche d’une autrice qui se garde de réduire son roman à un acte militant, tout en étant probablement la première Allemande à avoir consacré une œuvre littéraire aux migrants, car « sans mémoire, l’être humain n’[est] qu’un bout de chair sur une planète ».

Je vais, tu vas, ils vont, de Jenny Erpenbeck

À Berlin (2016) © CC2.0/Susanne Nilson

Au début, Richard apparaît comme un personnage sans grande envergure qui n’attire guère la sympathie. Pour reprendre une expression en vogue aujourd’hui, on dirait pourtant volontiers qu’il « coche un certain nombre de cases » qui le rendent intéressant : professeur d’université retraité depuis peu, il est d’abord aussi désœuvré que les jeunes Africains qu’il découvre – d’autant plus qu’il est veuf et sans enfants, et vient de se séparer de son amie. Ensuite, en bon enseignant-chercheur qu’il a été, il est toujours curieux de s’instruire et de progresser et sait aborder les problèmes avec méthode. Enfin, son parcours personnel d’ancien citoyen de la RDA devenu citoyen de la République fédérale, né sous les bombardements de 1945, lui permet de partager avec les réfugiés l’expérience de la guerre dans son propre pays et celle du changement de culture et de mode de vie. Reste à savoir si tout ce bagage l’aidera à bien comprendre la situation.

Rien ne prédispose Richard à ce qui va lui arriver, « il n’appartient à aucun groupe, son intérêt n’appartient qu’à lui, c’est sa propriété privée » : c’est en cela justement qu’il incarne avec beaucoup de vérité l’homme occidental placé devant l’événement imprévu que constitue la rencontre des migrants. D’abord, il passe à côté d’eux sans les voir, parce que leur manifestation est silencieuse, mais aussi parce qu’ils échappent quasi nécessairement à son regard orienté, rompu à la longue pratique de la seule culture classique européenne. La pancarte qu’ils brandissent indique pourtant « We become visible », mais, quand il les voit enfin pour la première fois, c’est sur l’écran de son téléviseur, alors qu’ils entrent dans l’actualité comme par effraction. Commence alors en Richard une sourde lutte entre mauvaise conscience et mauvaise foi : « Dans son enfance, il a appris ce qu’était la détresse, mais il n’est pas obligé de se laisser dépérir lui aussi pour la simple raison qu’un désespéré fait actuellement une grève de la faim. »

Mais son oisiveté forcée et son désir de mettre ses compétences au service de quelque chose ou de quelqu’un poussent vers les malheureux échoués sur le pavé berlinois un homme très bien placé pour savoir qu’« il n’y a pas si longtemps que ça […] l’histoire de l’émigration pour chercher fortune, c’était une histoire allemande ». Au-delà de son envie de se rendre utile, l’intérêt de Richard pour la jeune Éthiopienne qui assure les cours d’allemand ne semble pas non plus étranger à sa décision. La motivation perd un peu de sa noblesse, mais c’est aussi ce qui donne au personnage son humanité.

Au fur et à mesure que Richard se rapproche des réfugiés et prend des responsabilités, on s’aperçoit que sa solide culture classique le sert et le dessert tout à la fois, parce qu’elle pose un filtre entre lui et la réalité comme si son regard ne pouvait voir les choses simplement. Au début, son esprit assimile automatiquement ces étrangers à certains héros de la mythologie ou des sagas anciennes : celui qui a perdu sa mère sera baptisé Tristan, dont la mère mourut elle aussi en mettant au monde son enfant ; un autre sera Apollon, un autre encore l’Olympien, le lanceur de foudre, etc. Peut-être a-t-il du mal à prononcer leurs noms difficiles à retenir. Peut-être aussi est-il victime de préjugés toujours vivaces dans une Europe au passé colonial qui ne reconnaît vraiment pour culture que la sienne.

Je vais, tu vas, ils vont, de Jenny Erpenbeck

Jenny Erpenbeck © D. R.

Mais, bientôt, les étrangers sont désignés par leurs noms, et ce qui n’était au fond qu’innocente plaisanterie gagne au moins le mérite de resituer les pérégrinations de ces hommes dans un ensemble historique et culturel plus vaste, où les mythes anciens et toutes les légendes que Richard a étudiées témoignent que les êtres humains, loin de rester sur place, se sont toujours mis en quête de terres nouvelles. Le mouvement est un ressort essentiel de l’histoire humaine. Mais ce que Richard ne perçoit pas dans un premier temps, c’est que l’odyssée de ces Africains perdus en Allemagne n’a rien d’héroïque, ils ne vont ni raser Troie, ni affronter des dragons, leur exode n’est que fuite devant la guerre, la misère et la mort.

Peu à peu, les yeux de Richard se dessillent, il se mêle de plus en plus à la vie de ceux qu’il ne se contente plus d’aider, se lie d’amitié avec certains d’entre eux. Il apprend à partager et à payer de sa personne, au propre comme au figuré. Au Nigérien Osaboro, qui lui rappelle le Tamino de Mozart, il apprend à jouer du piano : idée en apparence saugrenue, mais, au-delà des mots, la musique ne permet-elle pas à ceux qui ne parlent pas la même langue de se comprendre ? (Jenny Erpenbeck, qui a mis en scène des opéras, est bien placée pour le savoir). Au Ghanéen Karon, il offre les 3 000 euros qui permettent à sa famille de s’acheter un terrain et de vivre au pays. Il participe aux fêtes organisées par les migrants, découvre et apprécie des mets nouveaux, apprend à manger comme eux, sans fourchette. En retour, il les invite chez lui, leur fait connaître ses amis : car au bout du compte, Richard entraîne son petit cercle de connaissances dans son sillage, et, lorsque les Africains se retrouvent à la rue, il leur trouve des hébergements et va jusqu’à transformer officiellement sa propre maison en foyer.

Richard se montre ainsi un véritable précurseur en matière de « culture de l’accueil ». Même si, le jour où sa maison est cambriolée, un vieux réflexe dont il a peine à se défendre oriente ses soupçons vers l’un de ses protégés. L’autrice ne démentira ni n’infirmera, mais elle n’omet pas d’introduire ainsi dans le texte les mauvaises réactions toujours prêtes à resurgir, particulièrement tenaces.

Nombre de passages du livre impressionnent, notamment quand la parole des Africains dont Richard a gagné la confiance touche au plus vrai, au plus intime, que des mots peuvent enfin dire ce qu’ils ont vécu et livrent quelques clefs de leurs histoires qui, malgré leurs différences, se rejoignent dans une même tragédie. Ces conversations, nombreuses, frappent d’autant mieux que l’autrice les a parfaitement intégrées à la trame du récit, sans guillemets ni tirets, leur conférant le même statut qu’à la prose narrative – et la traduction française de Claire de Oliveira épouse parfaitement le rythme de ce texte où tout coule d’une seule et même eau. Richard alors écoute, il se contente souvent de répondre par un « je comprends » qui pourrait bien n’être qu’une formule creuse pour feindre d’être en phase avec son interlocuteur.

Je vais, tu vas, ils vont, de Jenny Erpenbeck

Le livre est donc une critique politique de nos sociétés face à la question migratoire qui, au fil des années, n’a fait que s’imposer dans l’actualité et provoque encore aujourd’hui les remous qu’on connaît. Il montre les conséquences perverses d’une loi qui lie les migrants au premier pays européen sur lequel ils ont posé le pied. Il interroge l’interdiction qui leur est faite de travailler alors qu’un pays comme l’Allemagne a besoin de main-d’œuvre, l’imbroglio des règlements européens ou nationaux qui empêche leur régularisation et les contraint à de continuels déplacements d’un endroit à un autre, etc. Mais c’est l’interaction entre les demandeurs d’asile et la population locale qui intéresse Jenny Erpenbeck, à travers les répercussions que peut avoir leur présence sur un bourgeois allemand quelconque, pas pire ni meilleur qu’un autre, mais à l’esprit ouvert.

Au bout du compte, c’est aussi et peut-être d’abord sur lui-même que Richard apprend quelque chose : au roman politique s’ajoute ainsi une dimension psychologique, qui voile à peine les interrogations d’une autrice allemande devant sa propre histoire liée à la disparition de sa RDA natale. N’a-t-elle pas pris soin, dès le début, de mentionner la vague similitude que Richard relevait entre le temps qu’il avait vécu et celui que vivent aujourd’hui les migrants, une discontinuité forcée due aux circonstances, une rupture imposée, subie, souvent douloureuse : « Le mieux, pour savoir ce qu’est réellement le temps, c’est sans doute d’en parler avec ceux qui ont été précipités hors de lui. Ou qui, si l’on veut, sont parqués dedans. »

Le lac que Richard aperçoit de sa fenêtre devient le symbole de ce qui le relie à son histoire comme à celle des réfugiés. Dès le début, on apprend qu’un homme s’y est noyé, et son corps qui ne remonte pas hante l’esprit de Richard, hante aussi tout le roman : ce lac prussien qui ne rend pas son cadavre est une réplique de la Méditerranée qui recèle ceux de centaines de migrants dont les embarcations ont chaviré. Mais, au-delà de l’effroi suscité par une telle image, celle de la surface de l’eau offerte aux regards tandis que le fond garde tous ses secrets peut aussi figurer l’apparence faussement tranquille sous laquelle se cache une réalité profonde, inaccessible et souvent cruelle qui reste pour l’esprit un mystère accablant. L’aventure avec les migrants a changé Richard, il voit plus clair dans sa vie, et finit par dire en évoquant un épisode douloureux de son passé qui lui revient en mémoire : « Ce jour-là, j’ai compris, je crois, que ce que je supporte, c’est seulement la surface de tout ce que je ne supporte pas ».

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