René Maran après « Batouala »

Longtemps René Maran (1887-1960) est resté dans les mémoires comme le premier écrivain noir à avoir décroché en 1921 le Goncourt – pour Batouala, réédité à l’occasion du centenaire du prix avec une préface d’Amin Maalouf (chez Albin Michel). Un homme pareil aux autres, publié pour la première fois en 1947, reparaît, avec une préface de Mohamed Mbougar Sarr, couronné un siècle après Maran par les académiciens Goncourt pour La plus secrète mémoire des hommes.


René Maran, Un homme pareil aux autres. Préface de Mohamed Mbougar Sarr. Les éditions du typhon, 194 p., 17 €


« L’Européen en général, le Français en particulier, non contents d’ignorer le nègre de leurs Colonies, méconnaissent celui qu’ils ont formé à leur image. Méconnaissant l’un, ignorant l’autre, comment les comprendraient-ils ? Les nègres ne cessent, au contraire, de les étudier et de les approfondir. Analysant sans répit leurs éducateurs, ils les passent au crible de leur esprit d’observation, et persiflent leurs prétentions, leurs faiblesses et leurs illogismes, tout en les aimant du plus profond du cœur. Il est donc naturel que l’un d’eux ait essayé de dresser le relevé des dettes qu’il avait contractées envers la civilisation blanche. Le présent récit, qui constitue moins un livre à thèse ou un état de race qu’un état d’âme, tend à donner un aperçu de cet inventaire provisoire. » Prêtées à Jean Veneuse, protagoniste d’Un homme pareil aux autres, ces pensées traduisent une expérience complexe, sans doute proche de ce qu’a été celle de René Maran, et donnent une idée de la finesse des aperçus qu’il livre par l’intermédiaire de la fiction.

Un homme pareil aux autres : René Maran après Batouala

René Maran © Bernard Michel

Les expériences de Jean Veneuse, en particulier sa traversée de l’océan sur un paquebot entre métropole et colonies, s’inscrivent sur un fond dont les paysages s’égrènent comme les noms des différentes terres aperçues depuis le pont : les îles Canaries, Conakry, l’estuaire du Congo ou Brazzaville. Le navire constitue une zone franche, un no man’s land entre métropole et colonies où certaines règles sont suspendues, certaines contraintes oubliées, certains écarts permis. Les liaisons entre passagers désœuvrés s’y font et s’y défont au gré des hasards de rencontres ou des dispositions de fortune. On se rencarde dans un canot de sauvetage ou l’on s’arrange pour disposer, pendant quelques heures, d’une chambre dans l’infirmerie pour de rapides étreintes illicites auxquelles la société bien-pensante ne saurait accorder sa bénédiction. Les intrigues sentimentales offrent un fil conducteur à l’ensemble du roman et les femmes jouent un rôle important grâce à une capacité d’ouverture souvent supérieure à celle des hommes : elles accueillent la différence, le plus souvent, sans juger ni condamner.

L’histoire est celle d’un départ et d’un retour. L’aller, vers la civilisation africaine originelle, se prolonge. Les obstacles à une résolution heureuse se multiplient, qu’ils soient à rechercher dans la retenue de Veneuse face à la femme (blanche) qu’il aime, Andrée Marielle, dont il a pris congé sans véritablement lui avouer son amour, dans la présence obsédante d’une amante de passage mariée qui s’éprend de lui, ou dans la position ambiguë d’administrateur colonial : c’est en effet le rôle qui incombe au voyageur à son arrivée au Tchad sur les terres africaines où il est envoyé en mission.

Les pages qui dénoncent le colonialisme ne sont pas les moins intéressantes du livre. Si Veneuse réussit à se faire apprécier de ses administrés autochtones qui lui demandent de ne pas quitter son poste pour repartir à Paris, quelques réflexions disent l’horreur de la fonction en soi et font de la colonisation un autre Moloch, « déesse âpre et cruelle, qui ne se paie pas de mots et se nourrit de sang », enracinée dans l’injustice et l’arbitraire. Pourtant, le personnage se sent européen et rêve de retrouver la métropole. Comme l’annonce le passage cité en ouverture, Maran prête à son héros noir, né dans les colonies mais totalement assimilé aux Européens en termes culturels, une capacité de dédoublement lui permettant de se voir tout en voyant le monde autour de lui. Ce dispositif témoigne d’un sens aigu de l’observation perceptible dans de nombreuses pages du romancier.

Un homme pareil aux autres : René Maran après Batouala

Rendu sympathique par son humanité, ses faiblesses et ses doutes, Veneuse révèle, presque comme une garantie de son propre fonds culturel, la liste des différents livres qu’il emporte avec lui sur le bateau. On y trouve des textes fondateurs comme la Bible ou le Bhagavad-Gita, des classiques français comme La princesse de Clèves, ou encore des écrits de contemporains comme Claudel, Gourmont, Régnier, Maurras ou Suarès qui viennent pour le lecteur du XXIe siècle rappeler le contexte littéraire dans lequel l’œuvre a surgi. Avec son évocation d’œuvres d’écrivains de sa génération ou d’une génération proche, le personnage paraît avancer ses titres à être reconnu comme un membre de l’élite intellectuelle européenne. Si ses amis blancs l’y incluent sans hésiter, c’est souvent en assortissant son intégration d’une petite phrase mettant en évidence l’apparente contradiction entre sa place dans la société et la couleur de sa peau.

Maran enchâsse dans ses œuvres de nombreuses scènes dialoguées qui lui permettent de recourir à un vocabulaire varié, souvent familier, et d’offrir au lecteur des scènes croquées sur le vif comme au théâtre. Cet ouvrage-ci ne fait pas exception. Les échanges sont souvent frappants. Que dire du style de Maran ? Il est le plus souvent recherché. Ses romans sont toujours très écrits et recourent à l’occasion à un vocabulaire précis, par exemple ici autour des termes nautiques exacts qui décrivent le port de Bordeaux, bien connu du Martiniquais, ou le bateau sur lequel se déroule une grande partie de l’action du roman. L’auteur a de toute évidence une grande sensibilité au bruit et il emploie de nombreuses onomatopées.

Le renouveau d’intérêt suscité en partie par l’anniversaire de la récompense octroyée à Batouala et du scandale qui s’ensuivit a sans doute motivé la publication d’une importante correspondance de l’auteur (Correspondance Maran-Gahisto, éd. Romuald Fonkoua, Présence Africaine, 2021) comme d’Un homme pareil aux autres, que le romancier jugeait supérieur au livre couronné par le plus prestigieux des prix littéraires français. On ne peut que se féliciter de trouver à nouveau disponible ce dernier roman et encourager chacun à s’y plonger.

Tous les articles du numéro 152 d’En attendant Nadeau

;