Une famille française

À travers les mésaventures d’une famille bourgeoise, Kinga Wyrzykowska dresse le portrait d’une France apeurée derrière sa façade toute moderne. Drôle et très maîtrisé, Patte blanche est un premier roman sans les tics d’un premier roman.


Kinga Wyrzykowska, Patte blanche. Seuil, 320 p., 20 €


Tout commence avec ce pauvre Paul Simart-Duteil, petite vedette déchue de la scène télévisuelle des années 1990 qui choisit le créneau youtubeur réactionnaire pour amorcer son retour. Paul a une revanche à prendre sur la société en général et sur son opulente famille en particulier. Or, comme toute famille, la sienne a un secret, à savoir un fils non seulement caché mais réfugié syrien de surcroit, ce qui ne cadre pas tout à fait avec les Simart-Duteil. Face à cet encombrant Oriental fuyant la guerre et réclamant de l’aide, le clan français fait front. Pas question de se laisser spolier. Mais les événements se précipitent : vagues migratoires, attentats de 2015, harcèlement en ligne, et d’autres encore qui vont catapulter ce petit monde dans une joyeuse paranoïa. Prenant peu à peu le contrôle, Paul impose un cap : « Notre cellule familiale, soudée et saine. Exactement, saine. Parce que le monde est malade et que nous développons des anticorps pour lutter. »

Patte blanche, de Kinga Wyrzykowska : une famille française

Kinga Wyrzykowska © Bénédicte Roscot

Inspirée par l’affaire d’emprise et d’escroquerie des « reclus de Monflanquin », l’autrice en fait une métaphore de notre société. Méandres et suspens font apparaître tout un théâtre dont les personnages principaux vont du cadre cosmopolite au chirurgien fraudeur en passant par la bourgeoise angoissée. On aurait tort de voir dans cette histoire en forme de thriller le prétexte à une simple satire. Traits psychologiques et situations dessinent une France conservatrice guettée par des marges nommées islam, homosexualité, vieillesse, inégalités. La trame comme le détail concourent à la peinture de ce pays qui, d’une panique l’autre, se renferme chaque fois un peu plus sur lui-même.

La famille se barricade dans son manoir de campagne. Certaines se mettent au yoga, d’autres se laissent tenter par le survivalisme. Tous doutent de plus en plus, de tout, et le complotisme, grand pourvoyeur d’intrigues romanesques, se profile. La romancière parcourt les territoires des peurs contemporaines, et le fait avec un comique féroce et surtout avec cohérence. Rien de gratuit dans cette architecture où passent des ombres éloquentes comme celle d’Éric Zemmour, au cours d’une scène d’une fulgurante étrangeté.

Cette technique de la fresque existe chez d’autres écrivains, mais ici elle ne s’accompagne pas de ce fumet (spécifiquement français ?) où se mêlent dépression décliniste, amertume, états d’âme politiques ou froideur ironique. Le roman nous épargne les opinions et impose une manière de montrer beaucoup avec peu, sans jamais s’abîmer dans le discours ou la théorie.

Patte blanche, de Kinga Wyrzykowska : une famille française

Car Patte blanche vient d’un nouveau point de vue, une distance autre. Née en Pologne, la romancière écrit selon la bonne perspective, ni trop loin, ni trop proche, celle de quelqu’un qui aurait une connaissance intérieure de la France tout en étant miraculeusement préservée de ses lourdes névroses. Le ton n’a ni vindicte ni tendresse particulière, juste la cruauté provoquée par l’intérêt. L’étonnante singularité de ce roman naît de la clarté du regard qu’il pose sur un pays de moins en moins lisible aux yeux de ses propres habitants.

Pour raconter cette France nantie qui se voudrait forteresse imprenable, Kinga Wyrzykowska aurait pu passer par l’autofiction et dire les difficultés de montrer « patte blanche ». Mais, contrairement au premier roman typique, l’ouvrage ne se laisse pas déborder par les obsessions particulières et se lance dans le grand bain du romanesque, avec sa fantaisie lucide et ses joies communicatives. Ce choix signale une écrivaine qui, de toute évidence, aura encore des choses à nous raconter.

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