En mer d’Irlande

Hors-série Nager Été 2022 En attendant NadeauLe poète irlandais Derek Mahon (1941-2020), auteur d’une œuvre importante, traducteur à l’occasion de poésie française, s’est toujours intéressé à la mer, au rivage, à la nage. EaN présente ci-dessous la traduction française et l’original d’un de ses plus beaux poèmes sur ces thèmes.

 

Baignade, Comté Wicklow

                          La seule réalité est le flot perpétuel d’énergie vitale.
                                                                                                                                 — Montale

Embruns, endurance crustacée,
rafale d’ozone
une fois encore tu reviens
sur ce rivage éblouissant,
vers ses chauds ruissellements utérins,
ses chocs et chahuts à faire battre le cœur.

Un bref spasme et tu glisses
dans les remous sifflants
amas d’étoiles, kelp, goémon,
algues glissantes, mousse, écume,
intime billebaude
à l’étroit dans ce bouillonnement.

La douce lèvre d’eau, la douce main,
appel insistant de l’origine,
l’ondulation, le ronflement sensuels
des thalles et frondes,
une fois encore tu nages ici
vif comme un gène mutant.

Les esprits du lac, de la rivière,
de l’étang forestier président
paisiblement sur des eaux jamais
troublées par vents ou marées ;
et la piscine municipale, tranquille,
n’est que pour les craintifs –

absente l’énergie de vagues nées du vent
là où ne s’agrippe pas la bruyère marine,
absente la monstrueuse déferlante,
mue par la violence des âges
surgissant le mufle baveur
pour te noyer dans ses tréfonds.

Parmi les galets, une conque blanche
usée par flux et reflux,
crâne ensablé vieux
comme les siècles, repose
dans le froid et la solitude
là où luit l’attraction lunaire ;

mais aujourd’hui tu tangues et tournes
dans l’eau marine comme si,
créatures de sel et de plancton,
nues sous le soleil,
la vie n’était qu’un rêve éveillé
et ça la seule vraie vie.

Traduction : Claude Grimal

Nager (été 2022) : en mer d'Irlande, avec Derek Mahon

Détail d’un coquillage sur une mosaïque de sol avec le triomphe de Neptune et son épouse Amphitrite (320-325 ap. J.-C). CC0/Tangopaso

 

A Swim in Co.Wicklow

                         The only reality is the perpetual flow of vital energy.
                                                                                                                                   — Montale

Spindrift, crustacean patience
and a gust of ozone,
you come back once more
to this dazzling shore,
its warm uterine rinse,
heart-racing heave and groan.

A quick gasp as you slip
into the hissing wash,
star cluster, dulse and kelp,
slick algae, spittle, froth,
the intimate slash and dash,
hard-packed in the seething broth.

Soft water-lip, soft hand,
close tug of origin,
the sensual writhe and snore
of maidenhair and frond,
you swim here once more
smart as a rogue gene.

Spirits of lake, river
and woodland pond
preside mildly in water never
troubled by wind or tide;
and the quiet suburban pool
is only for the fearful —

no wind-wave energies
where no sea briar grips
and no freak breaker
with the violence of the ages
comes foaming at the mouth
to drown you in its depths.

Among pebbles a white conch
worn by the suck and crunch,
a sandy skull as old
as the centuries, in cold
and solitude reclines
where the moon-magnet shines;

but today you swirl and spin
in sea water as if,
creatures of salt and slime
and naked under the sun,
life were a waking dream
and this the only life.

« A Swim in Co. Wicklow » de Derek Mahon tiré de The Poems: 1961-2020 (2021) est reproduit avec l’aimable autorisation de la succession de l’auteur et de The Gallery Press.
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