Le don de l’écriture

L’autrice suisse Catherine Safonoff, née à Genève en 1939, revient dans Reconnaissances sur ses ouvrages précédents et sur des épisodes de son existence, les uns et les autres étant à ses yeux inséparables, dans vingt-cinq tableaux brefs et incisifs, sans rien céder sur l’émotion pourtant. Si elle explore les conditions dans lesquelles ses livres ont été écrits, ce récit ne s’adresse pas uniquement aux adeptes de ses œuvres. Ces derniers trouveront beaucoup de plaisir à le lire, et ceux qui ne la connaissent pas encore pourront tout autant se réjouir. Ce nouveau texte permet de découvrir l’écrivaine dans toutes ses subtilités et sa beauté, et donne envie de remonter le fil de l’œuvre comme on remonte un fleuve.


Catherine Safonoff, Reconnaissances. Zoé, 135 p., 16 €


On part avec Catherine Safonoff en reconnaissance : reconnaissance d’une œuvre, en partie, mais surtout reconnaissance d’un territoire vaste et jamais totalement exploré, celui de l’âme humaine. Mère, père, mari, amis et amies, amours disparues, enfants… autant d’éléments du quotidien de l’autrice qui nourrit son œuvre de son existence, éléments intimes qui résonnent aussi en nous. Le récit opère une boucle, de Patmos en 1980 à Syros en 2018, pour « tenter le coup encore une fois », rejoindre Sivvy qui attend l’écrivaine au port, « minuscule, unique, bras levés en V, profondément reconnaissable, mille fois plus extraordinaire que celle qu’[elle] avai[t] au fond de l’esprit ». On sera passé par Égine, mais aussi par Genève, Paris, dans l’est de la France, entre amies, amours et amants, lubies parfois, toujours dans le désir de vivre et de laisser se déplier un moment, se déployer une rencontre.

Reconnaissances, de Catherine Safonoff : le don de l’écriture

Catherine Safonoff © D.R.

Reconnaissances peut être lu comme la célébration du kairos, cet instant décisif, ce moment de suspens, ouverture à soi autant qu’ouverture à autrui, acceptation de la dépossession. Catherine Safonoff apparaît comme une extraordinaire aventurière de l’existence, capable de laisser entrer l’autre, de la ou le suivre, d’épouser des mouvements, des humeurs, des paroles tout en restant toujours fidèle à elle-même. Grâce à une liberté indestructible, elle se fraie une voie, unique, la sienne, et écrit, inlassablement, assumant ce désir d’être exactement qui elle est, par exemple en revenant s’occuper régulièrement de ses enfants au moment où elle trouve refuge à L’Oasis, de retour d’Égine : « L’opinion me dirait, une amie me dirait que tant qu’à abandonner mes enfants, j’aurais mieux fait de ne pas du tout revenir. Elle n’en savait rien, elle n’avait pas eu d’enfants. J’avais deux maisons, je n’avais qu’une âme. […] Je n’essayais plus rien, seulement de sourire aux enfants. Me pardonneraient-elles ? Le maître était le maître, c’était le père, il travaillait, il avait l’argent ».

Le maître était aussi le père, son père, lorsqu’elle était enfant, sidérée pendant d’effroyables et régulières scènes familiales, « pétrifiée entre les colères du père et l’invraisemblable endurance maternelle ». Mais un jour, âgée d’à peine quatorze ans, elle rétablit l’équilibre, remettant ce père, « le premier homme », à sa place, en le mettant dehors pour éviter une nouvelle scène parentale : « Je fais ce que ma mère n’a pas fait. Et ce jour-là mon père me reconnaît – et moi aussi, ce jour-là, je l’ai reconnu. »

Naître à soi-même dans l’affirmation de son désir, voilà de quoi il s’agit dans Reconnaissances, qui dit aussi « naissances ». L’épisode consacré à la mort de la mère est absolument bouleversant. La fille raconte à la mère mourante ce qu’elle sait de son histoire passée, de ses souffrances et aussi et surtout de ses bonheurs secrets, qu’elle a épiés, alors qu’elle avait douze ans. Dans une scène épiphanique, la fille chuchote, au pied du lit, « de bouche à oreille », accompagne la mère dans la mort par les mots, lui rappelle combien elle pouvait sourire lorsqu’elle rejoignait en cachette Rudolf X. : « Jamais je n’avais vu à ma mère cette aura de bonheur. »

Reconnaissances, de Catherine Safonoff : le don de l’écriture

Cette aura renaît dans cette chambre, tout comme la mère et la fille renaissent l’une à l’autre, une aura que l’écrivaine reconnaît dans cet instant de saisissement, ce moment magique où elle insuffle à sa mère les mots de son passé : « Il y avait encore assez de jour dans la chambre pour que je voie son visage, la lumière émanant autant de son visage que du soir de mai. Était-ce la première fois, cette proximité, cette clarté ? Ou nous étions-nous déjà si près tenues, moi toute petite dans ses bras, et c’est elle alors qui me murmurait des mots doux et, les yeux dans ses yeux, je lui faisais des gazouillis enchantés. »

Reconnaissances est un livre magnifiquement chuchoté, qui murmure les secrets de l’amour entre les êtres et ses infinies variations. Il célèbre la liberté d’aimer et d’écrire, de vivre. Les rencontres s’égrènent, ponctuées par l’écriture des livres sur lesquels l’écrivaine revient, mais aussi par la relecture de carnets, par des souvenirs. Dans une langue alerte et ramassée, Catherine Safonoff nous fait naturellement partir en reconnaissance des énigmes de l’être, et atteint l’universel par l’anecdote. Elle nous engage à reconnaître puis à nommer l’essentiel de nos vies. Ce livre fait partie de ceux qu’on lit comme un cadeau.

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