L’ouverture du ciel

Le Danois Tycho Brahe, mi-astrologue mi -astronome, reste connu aujourd’hui pour avoir tenté de réconcilier Ptolémée et Copernic dans un système géo-héliocentrique où selon lui le Soleil et la Terre avaient chacun son lot de satellites. Il aurait aussi inspiré quelques traits à Hamlet, depuis son île de Hven, proche d’Elseneur, au nord du détroit d’Øresund. Dans Le Temps de Tycho, Nicolas Cavaillès le rapproche du roi fratricide Claudius, car « tous deux croyaient posséder le temps, qui était alors “out of joint” (Hamlet dixit), “disloqué” ». Et comme Claudius, selon une rumeur « pernicieuse », Tycho aurait été assassiné, empoisonné au mercure par son cousin suédois, Erik, à la solde du roi Christian IV de Danemark. À cause d’une liaison avec la reine Sophie, mère du jeune souverain, réputée grande amatrice d’astronomie et d’astronomes, car elle s’intéressait à la science.


Nicolas Cavaillès, Le Temps de Tycho. José Corti, 109 p., 15,50 €


Cette rumeur, Cavaillès a pu la trouver dans divers journaux américains, lorsque les restes de Tycho Brahe ont été ré-exhumés en vue d’une nouvelle étude sur les causes de sa mort, donnant lieu à ce type de spéculations. Il a pu lire aussi dans l’ouvrage de l’historien James Voelkel, cité dans nombre d’essais sur Hamlet (Johannes Kepler and the New Astronomy, Oxford University Press, 1999), que deux cousins turbulents de Brahe, Frederik Rosenkrantz et Knud Gyldenstierne, étaient venus en Angleterre en 1592 : « Shakespeare avait-il donc distingué les silhouettes soldatesques de ces jeunes Danois errant dans la pénombre anglaise tels des spectres égarés, porteurs d’un message obscène en cette vieille année mil cinq cent quatre-vingt-douze, qui fut de pestilence infectieuse, de théâtres fermés et de villes désertées ? »

Le Temps de Tycho, de Nicolas Cavaillès : l'ouverture du ciel

Portrait de Tycho Brahe (vers 1570) © Gallica/BnF

Aucun rapprochement ici avec notre situation actuelle. Rappelons par ailleurs que ces rencontres possibles ont nourri dernièrement un nouvel épisode sur l’identité de Shakespeare. Dernier avatar en date, ce serait un érudit fervent des thèses de Brahe, par exemple John Florio, comme en témoignerait l’occurrence de l’expression « Planet Sol » dans Troilus et Cressida, thèse défendue notamment par le physicien-poète Jean-Patrick Connerade. C’est une blague ? Il paraît que non.

Cavaillès évoque rapidement le duel qui a coûté son nez à Tycho, et parle peu de sa puissante famille, encore moins de sa formation, ses études à Copenhague où les sciences classiques ont été remises à l’honneur sous l’influence de Melanchthon comme dans toutes les universités luthériennes, ensuite à Leipzig où se développe sa passion pour l’astronomie, puis Wittenberg, l’université de Hamlet et Horatio, enfin Rostock, où son cousin lui tranche l’arête du nez. Le motif de leur querelle pourrait être l’erreur grossière qu’il a commise en déchiffrant dans une éclipse de lune le décès proche de Soliman le Magnifique… mort déjà depuis plusieurs semaines. L’auteur préfère s’attarder sur le domaine d’Uraniborg, cadeau du père de Christian, dont Brahe fait un vaste centre de recherche, qui attire des chercheurs de toute l’Europe : « Vingt années durant, puisant confortablement dans les caisses royales, il put faire le meilleur usage des précieux quadrants, sextants, armilles équatoriales ou zodiacales, règles parallactiques, pendules, cadrans et horloges ». Ainsi peut-il observer la supernova apparue en 1572 dans la constellation de Cassiopée, qui le conduit à douter de l’immuabilité du monde supra-lunaire d’Aristote, et à suivre cinq ans plus tard le parcours de la grande comète blanche qui l’incite à tracer une nouvelle carte du firmament. Après le couronnement de Christian, il voit réduire ses moyens, et, se sentant mal aimé dans son pays, il erre dans divers lieux d’Allemagne avant d’échouer à Prague où Rodolphe II le nomme mathematicus impérial.

De cette vie passée à observer le ciel et à consigner les positions des planètes dans d’énormes manuscrits, Cavaillès tire une centaine de pages haletantes, rythmées par les tic-tac d’une de ses inventions, la première trotteuse, entrecoupées des monologues de Giordano Bruno, que Brahe surnomme avec mépris « le Nullain », de son propre rival haineux, Ursus, ou de son collaborateur, Kepler, jeune protestant exilé qu’il invite chez lui et place sous la protection de l’empereur Rodolphe. C’est Kepler qui complètera ses Tables rudolphines, et découvrira que la trajectoire des planètes n’est pas un cercle mais une ellipse, dont le Soleil forme l’un des épicentres.

Le Temps de Tycho, de Nicolas Cavaillès : l'ouverture du ciel

Carte issue de « De nova stella » de Tycho Brahe (1573), montrant la constellation Cassiopée et la position de la supernova qu’il a observée en 1572 © D.R.

Les informations recueillies par Brahe au cours de ses nombreux voyages, le perfectionnement de ses outils, ses observations, ont contribué aux découvertes ultérieures, pourtant ses travaux ne constituent guère plus qu’une étape de transition dans l’histoire de l’astronomie. Ceux de Kepler, plus tard repris par Newton, n’obtiendront pas de reconnaissance de son vivant. Comme ceux de Galilée et d’autres coperniciens, ils seront mis à l’index pour avoir contredit la Bible. Dans le livre des Prophètes, Dieu arrête la course du Soleil et de la Lune pour permettre à Josué de remporter la victoire sur les Amoréens, « preuve » indéniable que les deux astres se déplacent l’un comme l’autre dans le ciel, confirmée par  l’expérience de la vision humaine. La science reste tenue en échec jusqu’à ce que l’Église abandonne le modèle antique de description du monde au siècle des Lumières, sous le pontificat de Benoît XIV, où les livres favorables à l’héliocentrisme sont retirés de l’index. Si Galilée a pu prononcer dans le secret de sa prison le fameux « E pur si muove ! », il ne l’a pas fait devant ses juges. Quant à Kepler, il devra batailler pendant six ans devant les tribunaux pour sauver sa mère, Katharina, herboriste guérisseuse, de l’accusation de sorcellerie. Tycho, lui, est mort célèbre, après avoir « disséminé partout dans l’espace sa liberté transcendée. Le prix de tout cela, il l’avait payé en détournant le temps de ses contemporains, en lui offrant, à leurs dépens, l’objectivité mathématique d’une horloge toujours plus précise et autocratique » dont il avait su enfin s’affranchir, « mais pour les autres, pour la postérité, la machine ne s’était plus arrêtée… ».


EaN, qui s’est entretenu avec Nicolas Cavaillès lors de la parution des Huit enfants Schumann, a également rendu compte de Le mort sur l’âne.