La Saint-Barthélemy des autres

Tout n’avait pas été dit sur la Saint-Barthélemy. Tous ceux qui tombent de Jérémie Foa est un livre important sur le massacre, qui étend la galerie de portraits aux inconnus. Plus marquante encore est la capacité de ce livre à se faire méditation sur le travail historique, affrontant avec une radicalité profonde l’inachèvement de l’enquête en train de se faire.


Jérémie Foa, Tous ceux qui tombent. Visages du massacre de la Saint-Barthélemy. La Découverte, coll. « À la source », 326 p., 19 €


Ce sont parfois leurs défauts qui permettent de comprendre les livres marquants. Tous ceux qui tombent porte sur un événement que seuls de grands livres savent réinventer à de longs intervalles – ceux de Denis Crouzet, Arlette Jouanna, Marc Venard, Barbara Diefendorf, dans les pas desquels Jérémie Foa inscrit sa trace. Livre passionnant jusqu’à ses défauts, dont le premier est une forme d’élitisme : la chronologie et l’événementiel sont constamment laissés dans une ombre tamisée largement implicite, surgissant d’un coup explicitement, ce qui peut se comprendre comme un autre contrat de lecture pour l’expert ou le dilettante. Il s’agit moins de reprendre les fils d’histoires déjà racontées que de les dénouer pour les agencer autrement.

Tous ceux qui tombent, de Jérémie Foa : la Saint-Barthélemy des autres

Plan de Paris dit « Plan de Truschet et Hoyau » (1552-1553)

Élitisme du style, également, de la construction de l’enquête ou de certains néologismes qui tirent parfois la prose de l’auteur vers des coquetteries plus ou moins heureuses, à la Derrida (un curieux « trou-matisme ») ou sous le signe de néologismes d’érudit potache (« encéphaloclastophile »). Liberté de ton ou affèterie, c’est un peu comme on voudra, mais cela fait malgré tout signe vers ce qui est l’objet de ce livre important, c’est-à-dire lui-même.

Tous ceux qui tombent se présente simplement : « plutôt qu’une autre histoire de la Saint-Barthélemy,  […] une histoire des autres dans la Saint-Barthélemy ». Les autres, ceux dont on ne parle pas, loin des hôtels aristocrates ou du Louvre, des Coligny et des Médicis, ceux qui sont massacreurs et massacrés, sauvés et oubliés, témoins et profiteurs. Des chapitres courts organisent cette enquête qui est de part en part une mise en abîme du travail historique, qu’on nomme souvent enquête sans savoir si le terme est métaphorique ou non. L’enquête est-elle la nature ou le reflet spectral du travail historique ? C’est ici un commissaire remerciant en 1572 les assassins de sa femme : pourquoi ? C’est ailleurs un nom déformé par les reproductions successives des sources : qui se cache derrière le nom Pierre de Sainerue, l’un des nombreux anonymes dont on découvre les traces ? C’est plus loin une montre, ailleurs une balle perdue, dont l’historien cherche à retracer l’itinéraire dans un projet foisonnant qui n’est jamais une histoire des subalternes, des oubliés, des adiaphora et des trois fois rien, mais au contraire une quête subjuguée de restitution de leur dignité par le biais de l’histoire.

La vanité stylistique de ce livre d’historien est ainsi à comprendre au sens littéral, comme y invitent les multiples allusions semées par Jérémie Foa au long d’un texte qui ne s’embarrasse pas au moment de citer Michel de Certeau, Alexandre Dumas, Erving Goffman, Pierre Michon, Foucault, Agamben, Proust ou Beckett. Emprunts et citations sont le moyen de sortir de l’histoire pour verser dans l’enquête, pour regarder l’une depuis l’autre, en interrogeant constamment ce qui est en train de se faire sous nos yeux, ce qui se passe en 1572 et depuis lors jusqu’à nous. Derrière ses « visages du massacre », Jérémie Foa dessine son propre cabinet d’étude, studiolo renaissant qui fournit le cadre de bien des vanités au sens pictural : Proust, Agamben, cette impression de verser dans le polar ou la confession, sont là pour nous éclairer sur ce qu’étudie l’historien autant que pour nous faire suivre ses doutes, ses hypothèses, ses envies. La vanité du livre est ainsi celle qui interroge constamment : le travail d’enquête de l’historien réside-t-il dans sa possible objectivation ou dans sa saisie par un individu, une personne, un auteur ? Profonde interrogation, dont la réponse est ici des plus originales.

Tous ceux qui tombent, de Jérémie Foa : la Saint-Barthélemy des autres

Inventaire après décès de Marye Robert, 19 octobre 1574 © Archives nationales, Minutier central, étude IX, registre 155 ; notaire Jacques Filesac, rue Saint-Martin, près la rue aux Ours / Jérémie Foa

Jérémie Foa est d’ailleurs un piètre enquêteur, qui ne cesse jamais d’échouer. Certains chapitres alignent à partir des sources des hypothèses qui d’habitude se contentent d’être des pensées de l’auteur : tel marchand doit être protestant, il faut qu’il le soit, nécessité qui expliquerait tant de mystères historiques. Mais non, la source ne permet pas de décider. Le mystère reste entier, et l’on se prend à rêver de fouilles archéologiques sous la tour Eiffel, possible fosse commune du massacre, pour découvrir les irréfutables preuves auxquelles Jérémie Foa rêve tout haut sans pouvoir les trouver.

L’élitisme du livre vend aussi sa mèche : les massacres de 1572 sont un formidable prétexte à cette divagation jamais désorientée dans le métier d’historien, et peu importe de n’avoir pas lu Crouzet, Jouanna, Venard ou Diefendorf. Il y a beaucoup à savourer, pour toute lecture. D’une certaine manière, l’ouvrage parvient à retrouver une discussion historiographique fort savante et académique par des biais plus amènes que l’austère et habituel état de la recherche, avec une virtuosité tant narrative que strictement bibliographique. Le thème de la violence, fondamental depuis les travaux de Denis Crouzet notamment, est ainsi repris selon une logique presque kaléidoscopique, tout à la fois sous l’angle d’une anthropologie historique que sous celui d’une sociologie de la violence : comment les massacreurs ont-ils pu cette violence ? Comment ce massacre non prémédité a-t-il été préparé pendant au moins dix ans de troubles religieux ?

Ces importantes interrogations partagées depuis plusieurs décennies sont à lire ici d’une manière neuve. Il en va de même pour la prosopographie – l’étude visant à reconstituer les biographies de tous les membres d’un groupe social – qui poursuit très explicitement le sillon fécond de Robert Descimon dans Qui étaient les Seize ? (1983). De même pour l’espace-temps du massacre, qui commence bien avant le 24 août 1572 et se conclut bien après, qui touche de nombreuses villes du royaume (Toulouse, Lyon et Rouen sont ici étudiées). Tous ceux qui tombent, sans le dire parfois, parle de toutes ces histoires du massacre, déjà faites depuis quatre siècles et demi, pour montrer qu’elles ont aussi fait tomber un bon nombre de ceux-là dans les limbes de la mémoire.

Tous ceux qui tombent, de Jérémie Foa : la Saint-Barthélemy des autres

Supplique de Marie Bocquet, femme du médecin Maurice de la Corde © Archives nationales, X2B58 / Jérémie Foa

C’est en cela que l’inventivité du livre ne se limite guère à sa dimension stylistique et à son expérimentation parfois emphatiquement soulignée. La disparition effective des personnages habituels – Coligny, les Valois, les Guise – permet de les retrouver depuis les rues ensanglantées, faisant apparaître, depuis les bas-fonds et les charniers, les sociabilités et les hiérarchies de la société de 1572. La conclusion montrant tous les massacreurs récompensés par la couronne, mourant de leur grand âge dans leurs grands lits, invite à faire retour sur l’autre histoire de la Saint-Barthélemy, la plus classique, celle des Grands ; qui n’est au fond jamais loin mais peut-être pas comme on s’y attendait. Le livre parvient ainsi à insérer par la bande les visages oubliés du massacre dans son histoire plus orthodoxe et mieux connue et, ce faisant, contribue à dynamiser l’histoire des guerres de Religion dans la droite ligne d’autres travaux majeurs – encore une fois ceux de Crouzet, Diefendorf, Descimon…

Tous ceux qui tombent peut se lire comme une méta-enquête, interrogeant en le faisant le travail historique, ce qui revient également à prendre un parti radical par rapport aux sources. Ce parti est certainement l’une des complexités majeures du livre, renvoyant à une indécision au cœur de ce métier d’historien tiraillé entre ses rêves d’objectivité et d’imagination, de rigueur scientifique et d’inventivité littéraire. Au premier abord, il semble bien que Jérémie Foa adopte une position cavalière quant aux sources et au corpus étudié : on passe des archives municipales de Rouen au minutier central des notaires parisiens – continent archivistique de l’époque moderne encore méconnu –, que l’on confronte aux chroniques de Pierre de L’Estoile ou de Simon Goulart. L’archive est à l’avant du texte, dans toute sa versatilité. Elle est le sujet et l’objet du livre, imposant des détours par lesquels l’auteur explique ce que les chercheurs apprennent en général sur les bancs des archives nationales ou de la BnF, et conservent dans l’entre-soi universitaire : le fichier Laborde, sa constitution au XIXe siècle, son statut d’état civil de substitution pour le Paris d’Ancien Régime suite à l’incendie de l’Hôtel de Ville sous la Commune, qui occasionna la destruction de nombreuses archives parisiennes.

Les sources ne sont pas ici actrices de l’ombre des notes de bas de page, mais sur le devant de la scène. Cette décision crée une étrangeté stimulante autant que déroutante : l’auteur paraît se balader dans les sources autant qu’elles le baladent – il ne se fait pas faute d’insister sur ce document de 1574, demandé par erreur, qui lui révèle pourtant la clef d’une interrogation sur 1572. Il y a en creux l’affirmation d’un rôle à laisser au hasard dans la recherche historique, une invitation à la promenade littéraire et philosophique qui vise à conjurer dans l’aléa les impasses d’une inaccessible nécessité historique, d’une possible « essence conservatrice » de l’archive, ou tout simplement d’un aveuglement probable à l’égard de certains documents. Ce statut de l’archive a une incidence forte sur la façon dont elle est analysée, dans une volonté de dialogue respectueux, de restitution empathique des visages disparus, désir d’historien porteur d’une éthique qui dépasse la discipline et qu’on retrouve dans de nombreux livres récents (par exemple, le dernier ouvrage de Serge Gruzinski).

Tous ceux qui tombent, de Jérémie Foa : la Saint-Barthélemy des autres

Ce postulat radical face aux sources et au travail historique est courageux, notamment parce qu’il est paradoxal : la liberté divagante face aux sources n’est en réalité possible qu’à travers une connaissance profonde de celles-ci, voire d’une virtuosité technique dans l’abord qu’on en a. On pourrait retrouver chez Jérémie Foa, comme chez bien des spécialistes de l’époque moderne, un fantasme de chartiste qui aurait su émanciper la pure technique historique en la frottant avec toutes les modernités intellectuelles. La source est ce contre quoi on se cogne, Tous ceux qui tombent le rappelle avec une force jouissive.

Livre courageux, donc, qui ose se conclure sur une interrogation pleine de candeur, que les historiens fuient bien souvent lorsqu’on leur demande de juger. L’histoire n’est pas un tribunal, mais le dernier chapitre (« Sans chagrin ni pitié », écho du sine ira et studio de Tacite ?) s’achève sur une litanie qui, de fait, juge les massacreurs, par le moyen efficace de l’anaphore d’un « mort dans son lit » à la fin de la biographie de chaque personnage. Après tant de questions, Jérémie Foa ose un jugement, qui est celui de l’absence de morale dans cette histoire comme dans toutes les autres, mais qui est aussi l’affirmation très critiquable, et en même temps très forte, d’une histoire habitant son présent sous forme spectrale. L’amoralité de la Saint-Barthélemy nous préoccupe car les fantômes de la Saint-Barthélemy nous hantent. Faire leur histoire n’est plus seulement vanité et jeu universitaire, mais urgence éthique et politique accordée à toutes celles et tous ceux qui, aujourd’hui comme jadis, continuent de tomber.