Foucault côté cours

La collection « Hautes études », coproduction des éditions de l’EHESS, du Seuil et de Gallimard, inaugure une nouvelle série de publications de Michel Foucault, intitulée « Cours et travaux de Michel Foucault avant le collège de France ».


Michel Foucault, La sexualité, suivi de Le discours sur la sexualité. EHESS/Seuil/Gallimard, 272 p., 25 € 


Avec la sortie, au début de l’année, du « dernier volume » de l’Histoire de la sexualité, Les aveux de la chair, dans la « Bibliothèque des Histoires » de Pierre Nora, une frontière avait été franchie : les ayants droit, sans hésiter le moins du monde, avaient décidé de passer outre l’interdit testamentaire « pas de publications posthumes », arguant que le volume était annoncé au dos des volumes 2 et 3 parus quelques jours avant la mort soudaine de Foucault le 25 juin 1984. Depuis quelques semaines, on trouve sur les tables des libraires un nouvel opus du philosophe, portant un titre à deux têtes : « La sexualité » suivi de « Le discours sur la sexualité », correspondant respectivement aux notes du cours donné à l’université de Clermont-Ferrand en 1964 et au cours donné à l’université de Vincennes cinq ans plus tard, en 1969.

De quoi s’agit-il ? D’un ensemble thématique sur la sexualité imaginé par les ayants droit à partir des « archives Foucault » conservées dans les collections publiques de la Bibliothèque de France. Le volume est composé en réalité non de deux mais de trois ensembles : le manuscrit d’un cours de psychologie générale en cinq leçons sur la sexualité, les notes fragmentaires d’un « cours » dans le tout nouveau Centre universitaire expérimental de Vincennes sur la production d’un discours sur la sexualité du XVIIIe siècle à la période contemporaine et enfin la transcription d’un texte de 15 feuillets intitulé « Sexualité, reproduction, individualité », extrait du très volumineux « journal intellectuel de Foucault » qu’on estime avoir été rédigé au moment de cet enseignement. Cet ensemble est encadré et porté par un appareil critique très riche et de haute tenue, dû à Claude-Olivier Doron. L’édition comprend, comme c’était le cas pour les cours du Collège de France, une situation de chacun des cours dans le parcours intellectuel et biographique de Foucault ainsi qu’un index et d’abondantes notes — en bas de page s’agissant de l’établissement du texte, et en fin de chapitre s’agissant de son contenu ; peut-être aurait-il été plus utile de les placer comme les repentirs et ajouts en bas de page compte tenu du caractère parfois très minimal des notations de Foucault).

Michel Foucault, La sexualité, suivi de Le discours sur la sexualité

Michel Foucault

L’ensemble construit donc un « nouveau » livre de Michel Foucault. Si le cours de Clermont-Ferrand ennuie un peu, on y reviendra, qu’importe, puisqu’il permet de comprendre l’origine de celui de Vincennes qui est éclairé par l’annexe postérieur : « l’extrait du Cahier n° 8 vers septembre 1969 ». Pour les cours au Collège de France, l’essentiel du travail avait été fait à partir des enregistrements (à l’exception des tout premiers cours dont il n’avait pas été retrouvé de bandes magnétiques) ; ici, il s’agit d’une transcription de manuscrit, pour une grande part peu rédigé. Le travail presque compulsif d’érudition réalisé par Claude-Olivier Doron sous le regard de François Ewald permet de ne pas se perdre, ni de perdre Foucault qui définissait son travail comme celui d’un chercheur qui savait que jamais il ne pourrait graver sa pensée dans le marbre. C’est donc à un cheminement que ce livre invite, celui qui mènera à La volonté de savoir en 1976, soit un an après la publication de Surveiller et punir. Il dissipe une énigme à propos de l’extraordinaire érudition de Foucault sur le sujet. Ainsi ces corpus sont-ils les archives du premier projet de l’Histoire de la sexualité.

Mais ce « nouveau livre » est, selon les informations données par Claude-Olivier Doron, un ouvrage qui comprend deux corpus singuliers n’apparaissant pas immédiatement à la lecture : l’ensemble de ce que Michel Foucault a « biffé », autrement dit supprimé, ainsi que des extraits des notes prises par des étudiant.e.s présent.e.s. C’est l’un des intérêts de cette édition que de voir Foucault au travail même si certains ne manqueront pas de trouver singulière cette pratique éditoriale s’agissant d’un auteur si attaché à son écriture, à son style, à ses mots, à sa langue. Un Foucault à plusieurs visages : le premier Foucault est celui de Clermont-Ferrand, dans le cadre de la psychologie générale, un enseignant consciencieux qui examine ce qu’est « notre culture » depuis le XVIIIe siècle. La lecture en est laborieuse, car si certains développements, notamment la leçon 4 sur les perversions, sont riches déjà en pistes d’enquêtes, d’autres relèvent plus du manuel (en particulier sur la sexualité animale). On trouve néanmoins aussi des éléments que Foucault reprendra dans ses cours au Collège de France, Le pouvoir psychiatrique ou Les anormaux, s’agissant par exemple de la sexualité infantile.

Michel Foucault, La sexualité, suivi de Le discours sur la sexualité

Un deuxième Foucault nous est donné à lire avec le second corpus, celui de Vincennes. La notion de leçon a déjà volé en éclats : il vient de publier L’archéologie du savoir, son auditoire à Vincennes est bien différent de celui de Clermont-Ferrand. Sa parole est plus libre, plus personnelle aussi : il a déjà en ligne de mire la fameuse notion de « libération sexuelle ». (p. 111) ; l’enseignant avance une thèse, signe un type de questionnement ; ainsi, après avoir examiné la place de la sexualité à l’intérieur « des processus économiques d’une formation sociale déterminée », notamment en questionnant la pratique du mariage et son inscription dans le droit jusqu’au Code civil, il envisage d’analyser les utopies sexuelles (sous l’angle d’un concept qui connaît aujourd’hui une postérité très grande, les hétérotopies — c’est quelque temps avant que Foucault avait donné une conférence puis enregistré une émission sur « ces espaces autres »).

Plongeant dans le corpus non seulement littéraire (de Rétif de La Bretonne à Histoire d’O) mais aussi philosophique (de Sade à Marcuse), c’est un Foucault fulgurant qui apparaît là. Moins fulgurant néanmoins que celui qui pointe dans les quelques pages de son journal intellectuel (au total plus d’une quarantaine de carnets, semble-t-il). En une formule – « nous sommes des fougères exagérées »­ –, il résume son propos qui, passant par une lecture critique de Freud, vise à mettre en évidence que « la psyché n’a pu resexualiser le corps que par un gigantesque processus hystérique ». Et Foucault d’engager alors le duel avec la psychanalyse et d’évoquer le moralisme de Freud et son indignation devant le fait de n’être que sexualité, ses recherches pour la maitriser, la limiter, au moins la transformer. Le Foucault de ces pages annonce celui de La volonté de savoir, livre tout à fait essentiel et dont on ne saurait assez recommander la lecture ou la relecture, tant il nous semble, en particulier sur la notion de pouvoir, d’une extraordinaire actualité.

Philippe Artières