L’histoire collective des romans

Alors qu’à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de sa disparition fleurissent les publications sur Alexandre Dumas, au premier rang desquelles un Cahier de l’Herne et Le comte de Monte-Cristo en un seul volume, la lecture des Compagnons de Jéhu, roman peu connu de 1857, nous invite à penser autrement les liens entre littérature et histoire.


Alexandre Dumas, Les compagnons de Jéhu. Édition d’Anne-Marie Callet-Bianco. Gallimard, coll. « Folio classique », 864 p., 11,50 €


Alexandre Dumas est mort le 5 décembre 1870. Les anniversaires, jubilés et autres commémorations ridicules ne nous enthousiasment guère et nous ne cédons pas aisément aux sirènes de la célébration. Ce n’est évidemment pas pour cela que nous parlons de Dumas, même si c’est à l’occasion de la parution, en format de poche, d’un roman peu connu : Les compagnons de Jéhu.

Les compagnons de Jéhu d'Alexandre Dumas : l’histoire collective des romans

Alexandre Dumas photographié par Nadar © Gallica/BnF

Tout d’abord, il y a chez Dumas des œuvres qui s’inscrivent dans la mémoire collective et qui, dans le moment particulier où on les lit, provoquent une réelle émotion et interrogent la place, le rôle de l’écrivain. Le comte de Monte-Cristo, Les trois mousquetaires, La reine Margot, Le vicomte de Bragelonne, Joseph Balsamo font partie de ces livres que, dans notre jeunesse, nous lisons le soir, sous un drap, avec une lampe de poche, jusqu’à des heures indues. Ils habitent la mémoire du lecteur, fresques archétypiques, matrices d’une manière de lire les récits d’aventures – de ce point de vue, Dumas est difficilement dépassable en termes de qualité ! –, mais aussi, et surtout, de concevoir l’histoire dans le roman, de convenir de la manière dont elle s’incorpore au divertissement.

Bref, quand on lit Dumas, on s’amuse beaucoup, mais surtout on se nourrit de notre histoire, de la manière dont on se la remémore, dont on la sublime. C’est qu’il fait partie de ces écrivains qui, en dehors des mémorialistes majeurs, ont refait l’histoire, qui en ont remodelé les contours en l’intégrant à notre imaginaire et en la réorientant d’une certaine manière. On est tout autant du côté des faits, du mouvement de l’histoire, que du fantasme, du récit qui l’articule avec la multitude des subjectivités des lecteurs. Et cette grande architecture romanesque et historique – on a tendance peut-être à l’oublier – compte beaucoup.

C’est que, au-delà de l’histoire factuelle, savante et scientifique, la dimension fantasmagorique, les manières de la représenter, de se l’imaginer et de se la raconter, priment dans la représentation collective que l’on s’en fait. Entendons que la fiction, la fantaisie, l’artifice, contribuent très fortement à la manière dont on conçoit une identité historique, le mouvement de l’histoire, à la façon dont on lui donne un sens. La valeur et la symbolique de l’histoire se nourrissent – superposition, remplacement, récit ? – d’un matériau hétérogène qui la parasite ; et qui, parfois, la remplace.

Les grands romans historiques de Dumas ont évidemment cet effet singulier qu’ils superposent à l’histoire factuelle, à sa réalité, à sa complexité, une fable, un récit, qui mêlent l’érudition et le véridique à la fantaisie et à l’invention. C’est l’histoire avec un grand H mâtinée par le romanesque. Quel statut donner à ce qui s’y raconte, comment penser la réception de ce qui s’y déploie, comment considérer la place que prennent ces fictions historiques dans l’imaginaire commun ? Ou, plus précisément, dans la couleur que nous donnons à notre propre histoire ?

Les compagnons de Jéhu d'Alexandre Dumas : l’histoire collective des romans

Portrait présumé de Georges Cadoudal, chef chouan et conspirateur. Anonyme (entre 1795 et 1805) © CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

À une époque – la nôtre – où les historiens semblent vouloir se frotter aux enjeux, aux moyens et aux questions que pose la littérature à la science historique, alors que les frontières entre elles semblent nettement plus poreuses, il semble utile de proposer de repenser, ensemble, la manière dont le romancier s’approprie l’histoire, ce qu’il en fait passer par les moyens de la fiction. C’est probablement à un effet de balance qu’il faut inviter les enjeux de ces relations complexes entre histoire et littérature comme les changements dans la manière dont on les envisage, dont elles s’infusent. Penser la représentation – depuis l’imagerie populaire perpétuellement recyclée jusqu’aux erreurs et aux contresens – de l’histoire à une époque où la fictionnalité, le récit des faits, nous occupent au premier chef, où leur variabilité paraît irrémédiablement contaminer tous nos discours, semble vital pour comprendre comment nous nous imaginons les faits historiques de manière collective.

La littérature ordonne notre psyché. Elle crée un lieu commun de représentation. L’histoire n’y échappe pas, évidemment. Feuilletoniste de génie, Dumas a imprimé sur notre manière de nous raconter l’histoire une marque indiscutable – depuis la Saint-Barthélemy jusqu’aux répercussions de la Révolution ; il ordonne un rapport fictionnel avec la réalité de ces faits qui conditionnent notre état politique, notre manière de nous reconnaître. Ce n’est pas rien, assurément. Et admettre ce rapport fictionnel à l’histoire ne passe que par l’épreuve des textes, l’instabilité de leur statut et de leur matière.

Les compagnons de Jéhu (1857), qui s’incorpore au cycle du chevalier de Sainte-Hermine – Les Blancs et les Bleus (1867) et Le chevalier de Sainte-Hermine (1869) –, est un modèle du roman historique populaire. On y retrouve tous les ingrédients du genre : à côté de l’histoire proprement dite qui donne son cadre au récit, c’est-à-dire la période qui va du retour de Napoléon d’Égypte à la bataille de Marengo, les parcours entrecroisés de deux héros, l’un royaliste participant aux révoltes de Cadoudal, l’autre bonapartiste fervent, des histoires d’amour empêchées et autres complots en tous genres…

Néanmoins, ce n’est pas ce qui frappe et intéresse dans ce roman un peu étrange, bien mené et énergique. C’est plutôt la manière, très bien soulignée ici par un dossier d’une grande richesse et d’une grande clarté (notes, compléments, repères historiques et biographiques, introduction longue et précise…), dont Dumas intègre à son récit de véritables réflexions métatextuelles sur l’histoire, la manière dont il conçoit son rôle d’écrivain face à des enjeux qui le fascinent et parfois, dans son esprit, semblent oblitérer la littérature. Comme Jules Verne plus tard, Dumas s’attribue un rôle d’édification et d’instruction, affirmant la véracité et la précision (le lecteur vaguement avisé le contredira plus souvent qu’à son tour !) de ses recherches et de ce qu’il raconte. Hormis une opération de légitimation, il faut comprendre le projet architectural et romanesque qui porte plus de quatre siècles de l’histoire moderne, et il faut trouver un régime de lecture singulier pour lire ces livres phare de nos premiers rapports imaginaires.

Les compagnons de Jéhu d'Alexandre Dumas : l’histoire collective des romans

« La Bataille de Marengo », par Louis-François Lejeune

Dumas confie : « Nous écrivons surtout pour ceux qui, dans un roman, aiment à rencontrer parfois autre chose que du roman. » Ce quelque chose, on devine évidemment de quoi il s’agit ! C’est tout ce discours d’accompagnement qui se loge dans le texte, comme de perpétuels commentaires ou explications didactiques, qui éclaire et interroge notre rapport à l’histoire aujourd’hui, proposant une dynamique romanesque pour dire l’histoire et, de fait, en interroger le statut propre. Se plaçant sous un haut patronage, Dumas affirme : « Balzac a fait une grande et belle œuvre à cent faces, intitulée La Comédie humaine. Notre œuvre à nous, commencée en même temps que la sienne, mais que nous ne qualifions pas, bien entendu, peut s’intituler Le Drame de la France. » On goutera le sel de cette assertion, mais il ne faudrait pas qu’elle éclipse l’envergure d’un projet que l’on range trop aisément, et souvent avec un peu de mépris, du côté du divertissement.

Dumas ose, avec son art de la formule, affirmer en achevant son livre que « les poètes savent aussi bien l’histoire que les historiens, – s’ils ne la savent pas mieux ». Si la provocation bien tournée fait long feu, il ne faut pas oublier d’y entendre cette dimension fictionnelle de l’histoire, l’implication que l’on doit lui reconnaître, sa puissance, son pouvoir de modification du fait ou son remplacement. Ne pas gommer non plus les grandes dynamiques du récit historique qui sous-tend notre vision commune de l’histoire ni mésestimer sa pérennité ou l’impact que la littérature gagne sur la science historique, formes contradictoires de vérités que l’on ne finit jamais de démêler.

Parler de Dumas, mettre en lumière un récit moins connu, partager le plaisir d’une lecture qui emporte, tout cela nous fait nous souvenir des enjeux qui, dans notre présent, travaillent à la fois les champs du savoir et les grandes questions de la représentation qui conditionnent nos existences. C’est une manière, par le détour et avec la joie régressive des lectures d’enfance, de penser que l’image que l’on se fait de l’histoire de notre passé, de son mouvement, doit énormément – au risque de la simplification et de l’erreur – à ses représentations fictionnelles, à l’énergie singulière que la littérature y instille en la dénaturant, nous rappelant finalement que le récit prime ; c’est de lui qu’on doit se dépêtrer et c’est en lui qu’on doit se reconnaître.

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