Un homme pourchassé

C’est une étrange voix que celle de Corinne Royer, pleine de souffle, capable de vrais morceaux d’anthologie et toujours juste. Dans Pleine terre, son cinquième roman, elle recompose ce qu’elle sait d’un monde qui s’effondre, l’agriculture familiale de petits paysans en voie de disparition, ceux qui se suicident quotidiennement.


Corinne Royer, Pleine terre. Actes Sud, 334 p., 21 €


Corinne Royer sait ces drames, celui d’un indéterminé Jacques Bonhomme en saga. C’est ainsi qu’un onirisme noir conduit cette affaire dans le maelstrom des souvenirs, des petits faits vrais, d’un sur-réalisme prenant. Le héros en cavale, dit « Bas-Homme » par l’inspectrice sanitaire, est poursuivi par tout ce qui est gendarmerie et à bout de contraventions par le fait du règlementarisme. Le respect des personnages, une société de commensaux, des proches et des familiers, de belles figures, tout cela est lié à ce road movie qui se déroule à travers les bois, sous-bois et champs, de jour, de nuit, par monts et par vaux, dans l’interpénétration du temps et des souvenirs aux prises avec la logique inéluctable de la fin non moins annoncée que dans une tragédie classique. Sauf que le destin, ici, s’appelle la contradiction, les contradictions de notre monde résolument moderne où se mêlent des souvenirs sans nostalgie pour une fin de partie sans issue.

Pleine terre, de Corinne Royer : un homme pourchassé

Normandie (2015) © Jean-Luc Bertini

En 2017 cette affaire s’est déroulée sans trop d’écho : le monde rural devait se taire, il en avait l’habitude et au sommet de l’Etat le tout jeune macronisme triomphant n’avait que faire de ceux d’en bas. Or, la crise des Gilets jaune a réinventé les périphéries, et la question animale revalorise l’élevage de taille « humaine » qui reconsidère les limites du productivisme ; enfin, on sait désormais qu’un agriculteur se suicide chaque jour. C’est ainsi que « l’affaire Jérôme Laronze » est devenue sous la plume de Florence Aubenas, grand reporter bien connue, un sujet publié par Le Monde (16-20 août 2021). La journaliste identifie les composantes sociologiques de cette dérive, partie de plusieurs années de non-conformité administrative, la loi disant, au nom de la traçabilité, une préoccupation née des craintes éprouvées depuis l’épisode de la vache folle, que toute bête non déclarée doit être immédiatement abattue. 

Les contrôles sur le terrain se multiplient, la suspicion de maltraitance aux animaux mêle les imputations de ruse, de négligence et de fraude, mais chacun sait que si le troupeau va mal, c’est que l’agriculteur va plus mal encore. La traque s’ensuit et l’on sait que nul ne se remet jamais d’une saisie de troupeau ni de l’euthanasie immédiate de ses bêtes. Devant « l’overdose normative dans l’agriculture » selon sa formule et l’avalanche de circulaires administratives, Jérôme Laronze a cherché sans doute des appuis, tant à la Confédération paysanne où « il en imposait » dit Florence Aubenas dans son enquête et, très consciemment, il déclarait : « je consens de moins en moins à être obéissant dans une société malade ». 

Et c’est dans un engrenage qu’a été pris cet homme, jeune, sensible, lisant et s’informant. Le désespoir et la dépression ont sans doute aidé à son décrochage administratif, humain et social. Ainsi se noua le drame d’un agriculteur qui était une figure flamboyante de grand blond remarquable et remarqué dans ses cercles, une figure simplement attachante dans son groupe de théâtre. Nul ne fit attention ni ne crut à son isolement, à son enfermement, à la profondeur de son désarroi. En sus, l’enquête sur sa mort au terme d’une cavale d’une semaine qui se termina par une véritable exécution — cinq balles dont trois mortelles — vient de rebondir. Le flou des déclarations, l’absence de véritable enquête sur les conditions de ce tir ont permis aux sœurs de Laronze, dont l’une est avocate, de s’interroger. On croit de moins en moins qu’il a foncé avec son véhicule sur les gendarmes. Une autre de ses soeurs, à la stupéfaction générale — car ce n’est pas aux filles que l’on propose de reprendre les fermes —, continue l’exploitation sur la même base de l’élevage bio de ces magnifiques vaches, la variété la plus prestigieuse des charolaises. Par fidélité comme par défi, elle prouve la possible viabilité de l’entreprise et que la volonté de vivre cette vie-là n’est pas obligatoirement un fait masculin.   

Pleine terre, de Corinne Royer : un homme pourchassé

C’est à sa manière de romancière que Corinne Royer creuse moins l’affaire que ce qui peut s’en supposer de perte de sens quand ce que suppose une vie, une ambition, un écosystème ne peut plus s’imaginer. Que reste-t-il alors de ce par quoi nous pouvons communier dans le sensible des choses, des hommes et des bêtes ? La littérature sait par destination et tente de formuler ce qu’est la souffrance, la rage, quand le non-dit à la force de l’évidence tue. Et c’est cela qui court au plus profond de Pleine terre, ce qui n’exclut pas le rappel de la beauté des petits matins ou la vigueur de compagnonnages et d’amitiés de gens que rien ne condamnait à devenir le tombeau d’une compétence rendue inadéquate car interdite, interdite comme la connaissance ou la compassion pour les bêtes qu’ils connaissent et dont le petit (moyen en réalité) éleveur connaît aussi les souffrances. Cassés plus encore qu’endettés, les agriculteurs qui ne sont pas profiteurs d’un système, lequel par ailleurs en fait des rentiers de subsides publiques et les tenants d’une autre agriculture, sont des personnes terriblement fragilisées, ce que ne dira jamais assez la statistique. Dernière incarnation des travaux et des jours, ils ne sont que le nœud de nos dénis avant que d’en mourir, fatalement.

L’agrandissement épique porté au paroxysme n’a ici rien de surfait, car Corinne Royer s’inscrit dans un point aveugle sociétal – mis à part de rares protestations du site Reporterre, cité en annexe, ou quand un marcheur solitaire entend soulever le problème et fait le tour d’un département ou va jusqu’à l’Élysée. Mais si nous marchons et avançons dans la lecture, c’est que chaque séquence a sa force, une vraie ferveur portant le tout, et tant pis si on aurait pu se dispenser de quelques adjectifs à la Giono : l’ensemble est toujours resserré, intimement janséniste, minimaliste, saisissant.

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