Un personnage de non-fiction

Avec L’inconnu de la poste, Florence Aubenas livre un roman-enquête où sa plume virtuose de reporter aguerrie permet, au-delà du récit d’un crime odieux, de donner vie aux hommes et aux femmes qui composent ce drame, sans sacrifier l’exactitude des faits.


Florence Aubenas, L’inconnu de la poste. L’Olivier, 240 p., 19 €


Il était à Montréal-la-Cluse (3 900 habitants), dans le Haut-Bugey, une poste minuscule installée dans l’ancienne laiterie près de la fontaine. Il n’y passait qu’une dizaine de clients à la journée, et, malgré l’existence d’un bureau de poste principal, ce bureau qu’on surnomme « la poste de poupée » se maintenait, sous la férule de Catherine Burgod. Fille du numéro deux de la mairie, elle est une enfant du pays que tout le monde adore, avenante et pleine de sollicitude pour les petites gens qui viennent retirer leurs modestes économies ou acheter un ou deux timbres. Avec ses copines qui, chaque matin, se pressent à l’ouverture, c’est un peu leur bistro. Elles forment une « compagnie des femmes », la « bande de la poste », écrit Florence Aubenas. Elles refont le monde, échangent des ragots et se confient leurs malheurs. La « poste de poupée » contient en son sein minuscule la vie des gens de Montréal-la-Cluse.

Le 19 décembre 2009, vers 8h30 du matin, Catherine Burgod est tuée de vingt-huit coups de couteau dans son bureau de poste. « Chaque chose est à sa place, mais tout est éclaboussé de sang », en dehors de quelques liasses de billets volées dans le coffre, et l’enquête commence dans la plus grande émotion et la confusion la plus totale. Un crime de cette ampleur ne survient pour ainsi dire jamais dans une bourgade aussi paisible, tout à coup chamboulée par ce meurtre insondable – qui aurait voulu tuer Catherine Burgod, aimée de tous et sans histoires ?

Si Florence Aubenas, grand reporter au Monde, a écrit L’inconnu de la poste, ce n’est pas uniquement pour faire le récit d’une affaire judiciaire. Celle-ci sert de fil rouge tout au long du livre, elle est la grande histoire reliant les vies invisibles des habitants de Montréal-la-Cluse : c’est le véritable objet de l’obsession de la journaliste, qui aura mis plus de six ans à écrire ce livre. Toutes ces années, elle les a passées non pas à « enquêter », au sens de rechercher des indices, dénicher des faits, construire un scénario, mais à rencontrer, à comprendre. Elle a sondé les âmes pour donner vie à des individus dont elle aurait pu se contenter, en journaliste, de rapporter les dépositions sur procès-verbal. Mais elle a pris le temps – fait notable dans la profession – d’écouter les autres se raconter. De se pénétrer elle-même de leurs vies, de leurs destins parfois fracassés, de leurs grandeurs et de leurs petitesses. Tout ce qui anime la vie d’une bourgade bouleversée par un événement qui la dépasse, et fait dérailler la raison des habitants, elle l’a consigné dans son carnet, mais aussi dans son cœur. Florence Aubenas, sans perdre la distance nécessaire à la lucidité, manifeste une empathie qui ruisselle de son écriture « sur le fil », en équilibre entre lyrisme contenu par une syntaxe sobre et récit clinique sublimé par l’émotion.

L’inconnu de la poste, de Florence Aubenas : un personnage de non-fiction

Florence Aubenas © Patrice Normand

Il y a d’abord Catherine Burgod. De la victime d’un fait divers, la presse, dans ses comptes rendus, se fait l’écho des qualités rapportées par les proches entre deux sanglots, tandis que Florence Aubenas retrace sa vie d’alors, ses tourments, son mal-être dans son mariage, ses tentatives de suicide et sa résurrection après avoir rencontré un nouveau compagnon. Lorsqu’elle fut tuée, Catherine Burgod était enceinte, le bonheur lui tendait les bras. Un destin de tragédie. Catherine Burgod avait des faux airs de Sophie Marceau, en blonde.

Mais il y a surtout la bande des marginaux. Tintin, Rambouille et Thomassin. Gérald Thomassin, l’acteur césarisé pour Le petit criminel (1990), qu’il interpréta à seize ans sous la direction de Jacques Doillon. Enfant de la DDASS, vie brisée de petit voyou, gueule d’ange et addictions tenaces, Thomassin est ce qu’il est convenu d’appeler un « personnage ». Il détonne franchement dans ce petit monde chabrolien, qu’il bouscule par ses excentricités d’artiste à fleur de peau, mais son désespoir colle au tableau, et son goût pour la marge, son instinct de camaraderie, le propulsent en petit prince des bas-fonds.

Florence Aubenas nous transporte alors dans le monde de Thomassin, Tintin et Rambouille, ses deux copains de défonce. Ensemble, ils vident les canettes de bières, se piquent et prennent des cachets. Thomassin fait son intéressant, raconte ses histoires de cinéma et suscite autant la jalousie que l’admiration de ses compères d’infortune. Les habitants de Montréal-la-Cluse se transmettent l’information : un acteur célèbre se dissimule sous les traits du junkie qu’ils croisent tous les jours. Lequel ? Celui qui habite en face de la poste. Pas le bureau de poste principal, celui dont la gérante a été sauvagement assassinée.

Comme si cela était écrit, la rumeur puis les gendarmes lui tombent dessus. Il faut dire que l’enquête n’avance pas. L’ADN retrouvé sur place ne correspond à aucun ADN connu, il n’y a aucun témoin, et cet original toxicomane peut surveiller la petite poste depuis le soupirail de sa demeure en sous-sol. Les ressorts de son langage ne sont pas les mêmes que ceux des gens ordinaires : pris dans la brume de la défonce, hypersensible, il tient des discours qui, passés au crible de l’analyse judiciaire, font de lui un suspect. Il n’y a aucune preuve contre Thomassin, mais une « attitude » qui « colore » un dossier, jusqu’à une conversation téléphonique délirante avec son frère, dans laquelle il promet d’avouer un crime qu’il n’a pas commis pour que l’on comprenne qu’il est innocent – propos qui précipiteront sa perte. Il ressort que Thomassin est innocent du meurtre, mais cela sera-t-il un jour reconnu par la justice ? À la veille d’un acte de procédure décisif, et probablement ultime, Thomassin a disparu dans une ville qu’il ne connaît pas. Voici deux ans que le « petit criminel » du grand écran n’a pas donné signe de vie. Ce mystère ajoute à la légende de l’acteur.

Thomassin est le protagoniste d’un récit criminel, et non le héros d’une biographie. S’il en est le personnage principal, il n’est aussi qu’une voix parmi d’autres, qu’un destin parmi ceux qui s’entrecroisent sous la plume de Florence Aubenas. Avec un sens aigu de la narration, un style vif plein d’évocations, elle compose la chronique d’un lieu et de son âme, nourrie – et c’est là le nœud de son travail – par des années de maturation. Elle donne à ses personnages toute la complexité requise pour les donner à voir au lecteur. Comme elle a pu le confier dans la presse, Florence Aubenas a entretenu une obsession pour cette affaire, puis pour ce village. Dès qu’elle le pouvait, elle s’y rendait pour s’imprégner de l’ambiance, connaître ce qui anime les gens de cette région. L’aspect économique et social, la tyrannie de l’industrie du plastique, la splendeur passée de la ville de Nantua, les irréductibles de la paysannerie, tous ces aspects pénètrent le récit pour lui conférer une personnalité unique ; il est un tableau vivant où s’ébattent les âmes.

Cette immersion dans son sujet est la qualité première d’un reporter « au long cours », et la qualité narrative du livre de Florence Aubenas l’élève au rang de « roman vrai », ou de non-fiction. Le prix à payer est celui de l’écrivain, un abandon total, doublé de celui du journaliste : la patience de l’enquête, la rigueur des faits. L’objectif demeure le même : raconter une histoire, avec la précision et l’émotion que cela requiert.

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