Vignerons, mineurs et arsenic

Pour n’être ni tout à fait un roman, ni tout à fait une docufiction, mais un vrai polar, le pari de Jean-Michel Mariou dans Poison d’or est réussi. Il s’inscrit dans la saga des auteurs qui savent dire la geste et l’histoire de ceux dont on pense qu’ils n’en auront pas.


Jean-Michel Mariou, Poison d’or. Verdier, 190 p., 15,50 €


Mais écrire ces choses évidentes sur place, à peu près vraies ou plus vraies que vraies, pose la mémoire dans l’entrecroisement de l’information contextualisante la mieux établie et l’écrasement de ceux qui ont subi ces pratiques de dévastation d’un territoire et de l’exploitation sans réserve des ressources, des lieux, de la mine, des minerais, de l’or et de l’arsenic.

Ce monde, Jean-Michel Mariou le connaît par position personnelle et sans s’en faire gloire, sans dégouliner d’appropriations indues selon le mode et la mode qui envahissent l’espace littéraire. Ici, la simplicité du quotidien exclut les effets de manche qui ruinent généralement la pensée des professionnels de l’empathie acharnés à se produire au nom de l’Autre, cet Autre phagocyté par narcissisme d’auteur. Point d’agrandissement épique donc, car l’horreur est si banale que la jouer à son de trompe serait incongru, de là sans doute le glissement vers le genre réputé mineur du polar qui n’en permet pas moins de penser, toute situation renvoyant à des faits vrais n’étant pas purement fortuite.

Poison d’or, de Jean-Michel Mariou : militantes, militants

Mine d’or de Salsigne (Aude) avant sa fermeture en 2004 © D.R.

De l’affaire, on sait presque tout : une mine qui a pollué toute la haute vallée de l’Orbiel au pied de la montagne Noire, finalement fermée en 2004 ; tout le monde se tait sur la nocivité de l’arsenic qui ruisselle le long des pentes, plus encore les jours d’inondations centennales. Or, ce n’est pas seulement les jours où les réservoirs craquent que tout est avarié. La nocivité ordinaire des productions maraîchères est avalisée au quotidien de longue date : allez au supermarché et enfouissez vos productions.

Cette société est celle des vignerons et des mineurs. Carmaux, jamais citée, est en surplomb, et plus encore les luttes des vignerons de 1907 et de 1976 (avec les morts de la manifestation de Monredon) sont en amont. On se tait mais on n’en pense pas moins. Le pire se déroule avec tranquillité, tel une leçon de choses pour un monde qui doit subir et sait qu’il subit, dans la juste distance de ce que l’on pourrait appeler une école de Carcassonne, diraient certains amateurs des livres de Daniel Hernandez.

Jean-Michel Mariou est juste un peu plus parisien et sa plume juste un peu plus acérée, car elle réussit à mêler le sentiment personnel dans l’ordinaire des faits qu’il sait, là où son confrère, physicien de formation, qui n’est pas moins sensible aux problèmes multiples d’un pays toujours perdant, reste plus didactique et soumis aux clichés qui eux aussi créent leur lectorat. Dans tous les cas, le lecteur a ses raisons de revisiter ce monde mis en livres avant liquidation et avant que toute mémoire de ces hommes-là ne soit perdue.

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