Les désastres de la guerre

Publié en arabe en 2016, Un détail mineur, de l’auteure palestinienne Adania Shibli, est une œuvre fascinante. Il nous faut attendre une dizaine de pages pour connaître son contexte historique : nous sommes le 9 août 1949, un an après la première guerre israélo-arabe et l’événement fondateur non seulement de la création de l’État israélien mais aussi de l’identité palestinienne autour de la Nakba – cette « catastrophe » désignant l’exode forcé des populations arabes parfois au gré de massacres perpétrés dans des villages.


Adania Shibli, Un détail mineur. Trad. de l’arabe par Stéphanie Dujols. Actes Sud, 128 p., 16 €


Le roman d’Adania Shibli est divisé en deux parties bien distinctes. La première est un récit rédigé à la troisième personne qui suit des soldats israéliens dans le Néguev. Dès les premières lignes, nous sommes immergés dans la canicule insoutenable du désert au mois d’août. Ces soldats anonymes semblent épuisés par cette chaleur et désorientés par l’immensité des lieux. Les premières pages donnent à voir dans leurs moindres détails l’ennui et la dureté de la vie militaire dans le désert, mais, si cette introduction peut brièvement évoquer Le désert des tartares de Dino Buzzati, le récit prend une tournure bien différente avec l’apparition d’une jeune bédouine. Celle-ci est kidnappée, violée puis tuée et ensevelie dans le sable par les soldats israéliens ; le narrateur garde ses distances, décrivant de manière clinique les faits et gestes effroyables des soldats, comme s’il s’agissait d’une reconstitution tirée d’un rapport administratif.

La seconde partie du roman prend alors le relais, avec une narratrice qui, s’exprimant à la première personne, semble se présenter comme l’auteure du premier récit. Elle explique avoir découvert l’histoire de cette jeune fille arabe lors de la lecture fortuite d’un journal israélien en 2003. Le fait divers a suscité son émoi en raison non seulement de son atrocité mais aussi de la concordance entre le moment des faits et sa propre date de naissance. Nous la suivons alors dans son investigation qui la mène de la Cisjordanie à la frontière israélo-égyptienne.

Un détail mineur, d'Adania Shibli : les désastres de la guerre

Camp de réfugiés palestiniens en Cisjordanie (1950). Photographie de Jean Mohr © Archives CICR (D.R.)

Le texte d’Adania Shibli, relativement court et au style épuré, ne cesse de tromper son lecteur. Cette narratrice, qui fait son apparition au milieu du livre, n’est pas l’auteure – née bien après les faits – mais une invention. Cette investigation qui entend reconstituer les faits historiques se révèle très rapidement vouée à l’échec, la protagoniste ne retrouvant pas les lieux décrits avec tellement de précision dans la première partie. Elle finit même par se perdre dans le désert, ce qui souligne le caractère vain de son entreprise.

De même, tout au long du livre, Adania Shibli prend soin de ne pas procéder à une analyse politique qui alourdirait sa prose. Un détail mineur n’en est pas moins sans concession au sujet du traitement des populations arabes par l’armée israélienne, que ce soit en 1949 dans la première partie ou de nos jours dans la seconde. L’oppression incarnée par le soldat prend au fil des pages des formes différentes. À la violence guerrière de la première partie répond celle de l’occupation et des humiliations quotidiennes dans la deuxième partie. Adania Shibli décrit méticuleusement, par exemple, les difficultés des Palestiniens pour organiser de simples mouvements au sein des territoires occupés et l’omniprésence des contrôles de sécurité.

Malgré sa brièveté, le roman s’avère extrêmement ambitieux dans son propos et interroge de manière originale les notions de fiction et d’historicité. Le « détail mineur » du titre est bien réel : un article d’Haaretz a dévoilé les faits à partir d’archives déclassifiées. Le lecteur peut même retrouver sur Internet l’article en question, où l’on note les mêmes détails sordides (David Ben Gourion, alors Premier ministre d’Israël, qualifia ces actes d’« ignoble atrocité »).

En retrouvant cette coupure de presse de 2003, le potentiel littéraire qu’a repéré Adania Shibli dans cet épisode nous apparaît. Tout d’abord, le lieu du crime : le désert du Néguev est présenté ici dans sa dimension la plus hostile à l’homme, les soldats sont attaqués par des insectes à la nuit tombée, le sable ne cesse d’éroder leurs machines, la chaleur écrase toute énergie humaine. En quelques descriptions, l’auteure retranscrit l’absurdité de la mission de ces militaires israéliens chargés de « sécuriser » et de contrôler le Néguev.

Un détail mineur, d'Adania Shibli : les désastres de la guerre

Au-delà de la violence de l’acte, le viol collectif d’une jeune fille dans le désert du Néguev revêt un caractère quasi-mythique qui pourrait faire de cet épisode un symbole –  thème qui n’est pas propre au conflit israélo-arabe, et que l’on retrouve dans de nombreuses œuvres de fiction traitant de la guerre. La journaliste Christina Lamb en a récemment tiré un important essai, Our Bodies, Their Battlefields: War Through the Lives of Women (Collins, 2019), qui montre la récurrence des violences envers les femmes en période de conflit. En d’autres termes, le viol de l’innocence qu’incarne la jeune fille dans le roman d’Adania Shibli illustre les dérives consubstantielles aux opérations de guerre, au Moyen-Orient comme ailleurs.

Dans une telle perspective, ce fait divers de 1949, décrit avec minimalisme et sans le moindre pathos dans la première partie du livre, n’est-il au fond qu’un banal épisode, datant d’une soixantaine d’années et présent dans ce conflit comme dans tous les autres ? C’est au fond la question essentielle qui nourrit le roman d’Adania Shibli. En l’espèce, c’est évidemment moins d’un « détail mineur » qu’il s’agit que d’un épisode révélateur, voire fondateur. La narratrice de la seconde partie en a l’intuition, elle dont la naissance coïncide avec ce fait divers comme avec la création d’une Palestine d’exilés ; elle qui affirme au milieu du livre : « certains sont d’avis que se concentrer sur les détails mineurs […] est le seul moyen d’accéder à la vérité, voire la preuve ultime de cette dernière ». Autrement dit, ce détail de l’Histoire permettrait de saisir, dans son intimité la plus profonde, la souffrance originelle des Palestiniens.


Cet article a été publié sur Mediapart.