Nazisme, esclavagisme : politiques comparées des mémoires

Learning from the Germans (traduit en allemand, pas encore en français) a été rédigé alors que les États-Unis et l’Allemagne affrontaient un tournant semblable : de même que l’élection de Donald Trump en novembre 2016, l’entrée de l’extrême droite (AfD) au Bundestag en septembre 2017 allait libérer la parole raciste. S’il est loin d’apporter des réponses à tout – le pourrait-il d’ailleurs ? –, le livre de la philosophe américaine Susan Neiman sort à un moment opportun. Comparer le fameux « travail sur le passé » de l’Allemagne à l’égard des crimes du IIIe Reich avec celui sur le passé esclavagiste des États-Unis, que vient de raviver l’assassinat de George Floyd le 25 mai dernier, conduit à s’interroger sur les politiques de la mémoire et leur efficacité, autant que sur la réception des travaux des historiens dans l’espace public. 


Susan Neiman, Von der Deutschen lernen. Wie Gesellschaften mit dem Bösen in ihrer Geschichte umgehen können. Hanser, 415 p., 25,10 € [1] [« Apprendre des Allemands. Comment les sociétés peuvent affronter le mal dans leur histoire »] Édition originale : Learning from the Germans. Race and the Memory of Evil, Farrar, Straus and Giroux, 432 p.


Auteure (entre autres) d’un livre remarqué sur le mal [2], aujourd’hui directrice d’une institution culturelle (Forum Einstein) à Potsdam, Susan Neiman a choisi d’écrire sur le sujet un livre « grand public ». Immédiatement publié en anglais et en allemand, Apprendre des Allemands a suscité des débats aux États-Unis et en Allemagne. Si toutes les parties apprécient l’entreprise, aucune n’est en accord total avec l’auteure, signe qu’on a affaire à un livre qui fait réfléchir.

Le titre, évocateur du fameux slogan de l’ère communiste « Von der Sowjetunion lernen, heisst siegen lernen » (« apprendre de l’Union soviétique, c’est apprendre à vaincre »), aurait sans doute mérité un point d’interrogation : d’un point de vue d’éditeur, avec un tel titre l’ouvrage ne pouvait assurément passer inaperçu. Contrairement à ce que son titre suggère, le but du livre n’est pas de décerner un satisfecit aux Allemands qui seraient passés maîtres dans l’art d’exercer un «  travail réflexif » (Vergangenheitsaufarbeitung) sur le passé nazi ou, pire encore, qui auraient su le « surmonter » (Vergangenheitsbewältigung). Même s’il donne souvent l’impression d’être un peu trop bien disposé à l’égard de l’Allemagne, et moins bien vis-à-vis des États-Unis pour des raisons évidentes, l’ouvrage de Susan Neiman n’est pas là pour relayer le discours officiel allemand propagé et financé entre autres par la puissante institution fédérale (Bundeszentrale für politische Bildung) qui veille à l’image de marque de la nation. Elle s’en distingue fermement sur plusieurs points.

L’ouvrage se divise en trois parties. La première, intitulée « Les heures allemandes », englobe la relation au passé des deux Allemagnes du temps de leur division, puis au-delà. Est-ce une allusion à « La leçon d’allemand » (1968) de Siegfried Lenz, première tentative à l’Ouest de comprendre l’adaptation au régime nazi ?  À l’Est, sur le sujet, on pouvait déjà lire L’auto des Juifs (1962) de Franz Fühmann – avant « le plus important travail de deuil » (Margarete Mitscherlich) jusque-là réalisé dans le champ littéraire allemand que constitua Trame d’enfance (1976) de Christa Wolf, auteure également de RDA.

La seconde partie a pour titre « Le malaise du Sud », ce Sud américain dont est originaire Susan Nieman, où, enfant, elle comprit la discrimination et le racisme lorsqu’il lui fut interdit d’aller avec sa petite amie noire à la piscine réservée aux Blancs. Quoique juive (encore que « juive non juive » comme elle le dit en renvoyant à la définition d‘Isaac Deutscher dans The Non Jewish Jew and Other Essays, Verso, 1967 [3]), Neiman n’a jamais souffert de l’antisémitisme et aucun de ses ascendants n’a péri dans le génocide des Juifs. C’est donc de son expérience vécue à Atlanta qu’elle tire avant tout sa sensibilité au racisme. Dans l’Allemagne d’aujourd’hui, elle bénéficierait plutôt d’un philosémitisme désormais conventionnel.

La troisième partie, qui s’intitule « Redresser les choses », s’apparente au fameux et bien mal nommé processus de « Widergutmachung » allemand (« refaire le bien »). Elle aurait pu s’avérer la partie la plus périlleuse si n’avaient été exposées et mises en parallèle de façon aussi rigoureuse les différences entre les politiques et les pratiques mémorielles des deux pays.

Nazisme, esclavagisme : politiques comparées des mémoires

Mémorial de l’Holocauste de Berlin (2007) © Jean-Luc Bertini

Comparant les politiques de la mémoire du passé nazi dans les deux Allemagnes, contrairement à ce que disent les politiques et les historiens qui ont voix au chapitre, Susan Neiman refuse de voir dans les attaques antisémites et xénophobes (en hausse depuis la réunification de l’Allemagne) le résultat d’un manque d’éducation politique de la RDA et soutient que l’Allemagne communiste n’a pas fait moins d’efforts pour affronter le passé que la RFA – ce  qui l’expose à des cris d’orfraie tant elle remet en cause une idée reçue. L’affirmer est important au moment où l’on assène que la mémoire du combat antifasciste de la RDA aurait conduit à l’occultation du génocide et au moment où, trente ans après la réunification, on fait d’elle le bouc émissaire d’une Allemagne horrifiée devant la résurgence du crime suprême. Le bilan de la politique de la mémoire de la RDA établi par Susan Neiman va donc à l’inverse de la pensée commune outre-Rhin.

Ce n’est pas la première fois qu’un regard d’outsider remet les pendules à l’heure dans une histoire nationale jalousement gardée par ses narrateurs indigènes. Sans nier la fonction légitimatrice de l’antifascisme à l’Est, Neiman en conteste les effets prétendument négatifs sur la mémoire. La preuve ne se trouverait-elle pas dans ce vote du premier (et dernier pour cause de réunification) parlement libre de RDA qui déclarait le 12 avril 1990 reconnaître la responsabilité des Allemands de RDA dans la déportation et l’extermination des Juifs et s’engageait à accueillir les Juifs de l’Union soviétique ? Une clause que l’Allemagne réunifiée n’osa, quoique peu enchantée, remettre en cause…

Du côté de l’Ouest, où l’on ignorait à l’inverse ceux qui avaient combattu Hitler dès lors qu’ils avaient été communistes – ce qu’ils étaient le plus souvent –, Susan Neiman dit avoir été étonnée de voir combien les Allemands étaient plus concernés par leur propre malheur de pays vaincu que par les malheurs qu’ils avaient infligés aux autres. Elle fait à ce sujet état du décalage entre la mémoire collective et les travaux des historiens, constatant le peu d’influence du discours savant sur l’opinion publique. En cela, elle semble dans un premier temps surestimer l’historiographie ouest-allemande. Tandis qu’à l’Est les historiens se consacraient à la question de la conduite de la guerre, au rôle de L’URSS et à la valorisation de la résistance, à l’Ouest les historiens produisirent pendant quarante ans les deux plus puissants mythes sur la Seconde Guerre mondiale : celui d’une Wehrmacht exonérée de toute participation au génocide et celui d’un corps diplomatique qui n’aurait rien vu, rien su. Ces deux mythes n’ont été déconstruits qu’après la réunification et peuvent être mis au crédit d’une historiographie largement tributaire du climat de la guerre froide. Neiman insiste à ce sujet sur l’anticommunisme ouest-allemand sous-jacent à tout récit, politique, journalistique ou académique – seules les nuances du ton adopté changeant selon le lieu où l’on s’exprimait –, qui a longtemps obéré la recherche savante.

Avec raison à nouveau, elle n’hésite pas à parler de « désastre » à propos de la dénazification menée par les Alliés à l’Ouest, qualifiée par le philosophe du droit Carl Schmitt de « terreur » (un Schmitt qu’à son tour Jürgen Habermas qualifiera à ce sujet de « personnalité pathologique »), et affirme que les tant vantées réparations de l’Allemagne d’Adenauer à Israël (1952) s’expliquent par la volonté de la RFA de se refaire une virginité et de réintégrer le salon des grandes nations. Là encore, toujours à contre-courant, elle montre en quoi la centralité du génocide des Juifs (et moins des Tziganes) a fait des autres victimes les oubliés de l’histoire, notamment les prisonniers (russes et polonais, pour la plupart) soumis au travail forcé dans les camps nazis et estimés à plus de trois millions, puisqu’il fallut attendre 2001 pour qu’ils puissent prétendre à une indemnisation. La plupart d’entre eux étaient naturellement déjà morts… Le tour d’horizon présenté par Neiman du travail de mémoire effectué ces trente dernières années en Allemagne, qu’il s’agisse des travaux universitaires, associatifs, des expositions historiques, des créations de musées et de mémoriaux, est remarquablement exhaustif. Nul satisfecit, donc, mais pourtant, si ce n’est un exemple, une direction à indiquer.

Car enfin, trouverait-on en Allemagne un musée du nazisme comme celui de la Confédération à Richmond, Virginie, où le président des confédérés, Jefferson Davis, et sa famille vécurent pendant la guerre de Sécession (1861-1865) ? Trouverait-on des statues d’anciens dignitaires nazis comme on en trouve des héros de la Confédération, flanqués de leur drapeau, dans les États du Sud, cette Amérique profonde ? Ceux qui s’indignent aujourd’hui qu’on débaptise écoles et rues portant les noms des défenseurs de l’esclavagisme, du déboulonnage de leurs statues car on s’attaquerait ainsi à un pan de l’histoire en l’effaçant, n’ont d’ailleurs généralement trouvé rien à redire au déboulonnage des statues de Lénine qui meublaient l’espace urbain de l’Est européen sous le communisme… Et que penser de la lost cause des Confédérés qui trouve encore sa place dans les manuels d’histoire des États du Sud où le rôle de l’esclavagisme reste minimisé dans le déclenchement et l’issue de la guerre civile ? Là encore, le tour d’horizon de Susan Neiman de l’histoire des États du Sud, depuis la défaite des Confédérés jusqu’à Charleston où, après un meurtre, le président actuel renvoya dos à dos les suprémacistes blancs et les antiracistes qui s’opposaient à leur marche le 12 août 2017, en passant par l’assassinat d’Emmett Till, adolescent afro-américain lynché et torturé à mort dans le Mississippi en 1955, par l’assassinat par des membres du Ku Klux Klan des trois jeunes Blancs new-yorkais défenseurs des droits civiques en 1964, ce tour d’horizon est une synthèse aussi exhaustive que celle mentionnée plus haut concernant l’Allemagne.

Certes, le parallèle avait déjà été fait. Mais il ne l’avait été que partiellement alors que, tout en étant consciente de certaines limites, Susan Neiman le fait de façon systématique. L’écrivain afro-américain Ta-Nehisi Coates avait de nouveau lancé le débat autour de réparations que l’Amérique paierait aux descendants d’esclaves à l’exemple de l’Allemagne à l’égard des Juifs. Les temporalités, bien sûr, ne sont pas comparables, quatre siècles d’un côté, douze années de l’autre, et les crimes ne sont pas de même nature. Mais, ne serait-ce qu’au plan symbolique, la différence du rapport au passé entre l’Allemagne et les États-Unis saute aux yeux : à titre d’exemple, dans la seule ville de Berlin on recense 400 monuments en mémoire des victimes du nazisme. La raison en est que nulle communauté internationale n’a fait pression sur les États-Unis, comme sur l’Allemagne de l’après-guerre, pour que les origines et les traces du racisme soient exhibées, étudiées et extirpées. On se souviendra qu’à Nuremberg les lawyers américains avaient refusé de juger le nazisme sous l’angle du racisme de peur que leur propre racisme se retourne, tel un boomerang, contre leur pays (voir le livre de Guillaume Mouralis, Le moment Nuremberg).

Sans doute, la philosophe soulève des questions ou formule des propositions davantage qu’elle n’apporte de solutions. Le modèle – ou le précédent – allemand, elle le concède, est loin d’être parfait, mais il a le mérite d’être remis régulièrement sur le tapis et sur le métier. Pour l’heure, le rapport au passé esclavagiste de l’Amérique – sans parler du rapport au génocide des Indiens, qu’elle regrette de n’avoir pu incorporer à un ouvrage déjà volumineux – marque le pas sur le « travail » de mémoire allemand, et cela en dépit d’un important travail historiographique. Malgré les objections qui ont pu lui être faites de l’avoir sous-estimé, sur ce point Susan Neiman a raison. Ce n’est qu’en 2016 qu’a pu être inauguré à Washington le Musée national de l’histoire de la culture afro-américaine. Reste à savoir si l’exemple allemand restera à jamais concluant. Les proclamations régulières d’actes de contrition n’ont pas empêché récemment la ville de Berlin de retirer son statut d’organisme d’utilité publique à l’Association des victimes du fascisme…

Il arrive donc qu’on demeure sceptique face à ce fond d’optimisme qui domine in fine la réflexion de Susan Neiman. « L’espoir n’est-il pas une obligation morale ? », demandait-elle à Noam Chomsky avec qui elle s’entretenait le 1er juillet dernier sur le site du Forum Einstein. Il est vrai qu’elle est alors, tout comme le linguiste, enthousiasmée par les manifestations qui expriment la révolte de la jeunesse américaine, blanche pour une large part, contre le meurtre raciste de Minneapolis.

Après l’élection de Donald Trump, Susan Nieman a pris la nationalité allemande. De même a-t-elle pris la nationalité israélienne alors qu’elle est depuis longtemps en profond désaccord avec la politique de l’État hébreu dans lequel elle perdit tout espoir suite à une incursion dans les territoires palestiniens. On peut multiplier les passeports, mais l’avenir nous dira, peut-être plus rapidement qu’on ne le pense, si nous ne ressemblerons pas tous un jour à ce Juif peint par Felix Nussbaum et qu’on peut voir au musée d’Osnabrück, ce Juif qui, en 1942, se prend la tête face à un globe terrestre, se demandant où il peut bien aller…


  1. Le compte rendu de ce livre a été fait à partir de l’édition allemande qui, contrairement à l’édition américaine, et c’est regrettable, ne comporte pas d’index.
  2. Evil in Modern Thought. An Alternative History of Philosophy, Princeton University Press, 2002.
  3. Isaac Deutscher, The Non Jewish Jew and Other Essays, Verso, 1967.

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