Trafic : le cinéma et les textes

Le numéro 100 des numéros 100 En attendant NadeauPour son vingt-cinquième anniversaire, Trafic, la « revue de cinéma. » (point) a décidé de varier sa formule de numéro anniversaire ; au lieu de demander aux membres les plus éminents de la cinéphilie mondiale d’écrire sur leur film préféré ou de répondre à la question aussi vieille qu’André Bazin : « Qu’est-ce que le cinéma ? » (comme pour le numéro 50), le comité de rédaction de la revue leur a proposé d’écrire sur un texte ou un ouvrage consacré au cinéma.

D’où le titre sur la couverture du numéro : « L’écran, l’écrit », et l’exergue, dû à Jean-Claude Biette, cofondateur de Trafic avec Serge Daney : « Chez nous, seul le texte fait loi. » Dans l’éditorial, on comprend que « la réalité intrinsèque des textes prévaudra toujours sur la relative opportunité de leurs sujets » : le beau souci esthétique ! Sur la couverture toujours, on peut voir la seule image de la livraison, comme d’habitude (on est radical ou on ne l’est pas) : la reproduction en couleurs (première fois, à ma connaissance) d’un livre célèbre de Jean Epstein de 1921, Bonjour cinéma, qui devient l’objet d’un assez jubilant entretien imaginaire entre le cinéaste et le cinéma lui-même, par Jacques Aumont : « Dialogue d’ombres ».

Le numéro 100 des numéros 100 : Trafic, le cinéma et les textes

Tout naturellement, ce numéro de Trafic donne naissance à des mises en abyme de célèbres textes critiques sur le cinéma, celui de François Truffaut, « Une certaine tendance du cinéma français », par exemple, par Luc Moullet, ou bien la « Lettre sur Rossellini » de Jacques Rivette, par Dominique Païni, ces deux auteurs nous expliquant comment ces textes fondateurs de la cinéphilie française ont fondé leur propre désir d’écrire à leur tour sur le cinéma. Deux des plus belles plumes régulières de la revue (et qui ont beaucoup fait pour sa célébrité), Jean Louis Schefer et Jean-Luc Nancy, ouvrent et ferment le numéro. Schefer refuse d’honorer la commande, mais ne nous dispense pas moins une magnifique « leçon » de cinéma à sa façon : sa « Lettre » est ponctuée de fulgurances sur l’ontologie du (vieux) cinématographe. Par exemple, réfléchissant sur « la force poétique du premier cinéma » : « Raison pour laquelle Dreyer, Sternberg, tant d’autres, ont été une telle force poétique : on y sentait la fragilité de la pellicule » (c’est moi qui souligne) ; ou bien : « Il me plaît qu’une pellicule, après avoir rempli ses fonctions de plaisir, se corrompe et disparaisse : les restaurations en “dur” de ce qui est fait pour mourir sont pour moi des contresens » (on dirait qu’il s’est exprimé, là, tout à fait pour les gens de mon espèce…).

On aurait pu craindre que de tels exercices de métacritique du cinéma (« pousser jusqu’au bout notre passion des textes “sur le cinéma” ») plombassent un peu cette livraison par un trop abondant usage du texte comme loi contre l’esprit de la cinéphilie ; il n’en est rien, car plusieurs contributeurs font un décisif pas de côté hors de la loi du texte ; ainsi Frédéric Sabouraud, dans son texte sur les Écrits de Dziga Vertov, « Dionysos au bal du plan quinquennal », insistant sur le fait qu’un film doit être une « transe faisant feu de tout bois », et que seulement alors le cinéaste peut être pris de « vertige cinématographique qui saoule en premier lieu celui-là même qui filme et celle qui monte, dont les mots, qu’ils aient été écrits avant, pendant ou après le tournage, n’ont pu saisir la sève » : le cinéma est dionysiaque ou il n’est pas (grand-chose) : « Alors advient le cinéma. » Ou encore Jean-Luc Nancy dans l’excipit du numéro enfonçant le clou sur cette même idée : « Le film a le dernier mot – comme un tableau, comme une musique – dans une suspension de tout discours. »

Ouf ! Nous pouvons respirer, musarder dans le numéro au hasard de nos propres connaissances, intérêts, au gré d’infinis allers et retours « entre voir et savoir, dire et lire » (Serge Daney dans son texte resté inédit jusqu’ici, « Godard, morale, grammaire »). On se souvient de cette formule magnifique de Maurice Nadeau : « L’œuvre vaut toujours plus que le bien, ou le mal, qu’on dira d’elle. » Trafic reste bien la « plus belle revue de cinéma du monde ».

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