Dieu et le juste prix

Dans Le marché du mérite, livre érudit et très documenté, Wim Decock nous apprend ou nous rappelle qu’une approche analytique rigoureuse et purement économique des marchés existait déjà il y a quatre siècles, avant d’être délaissée au profit d’argumentaires théoriques diversement orientés. Reprenant tour à tour chacun des grands chapitres de la pensée du jésuite Léonard Lessius et de certains de ses contemporains, il en détaille les fondements juridiques, théologiques ou éthiques, ainsi que les conclusions, parfois surprenantes.


Wim Decock, Le marché du mérite. Penser le droit et l’économie avec Léonard Lessius. Zones sensibles, 248 p., 19 €


Le contenu du livre de Wim Decock, professeur d’histoire du droit aux universités de Louvain et de Liège, ne sera peut-être pas une révélation pour des spécialistes des traités savants de l’Europe des XVIe et XVIIe siècles – dont l’auteur du présent article ne fait pas partie. En revanche, ce pourrait être une découverte inattendue et étonnante pour nombre d’économistes professionnels d’aujourd’hui, qui retrouveront dans la réflexion révolutionnaire menée par Léonard Lessius sur une organisation économique appropriée de la société des échos familiers, bien que vieux de plusieurs siècles.

Wim Decock, Le marché du mérite. Penser le droit et l’économie

Léonard Lessius

Presque tout est déjà dit dans les écrits du jésuite belge, éminent juriste et conseiller de l’archiduc Albert d’Autriche, Léonard Lessius (1554-1623) et de quelques-uns de ses contemporains : la supériorité des marchés concurrentiels bien informés pour la détermination du « juste prix », fondée sur l’interaction de l’offre et de la demande ; les informations privilégiées et les délits d’initiés ; la justification des prêts avec intérêt ; la préférence pour les liquidités ; les coûts d’opportunité ; le caractère sacré d’un contrat librement consenti ; les lettres obligataires à haut risque ; les ancêtres des subprimes ; l’éthique en matière d’assurances ; la tolérance à l’égard de certains monopoles mais la condamnation universelle des cartels ; l’inégalité des revenus ; les investissements éthiques. Et, finalement, les raisons pour lesquelles travailler dur et sans relâche fait de l’homme d’affaires un citoyen modèle et un modèle de réussite. Il n’y manque que des références à la croissance économique et à la dimension macro-économique, inventions des XIXe et XXe siècles.

Dans le monde précapitaliste de Lessius, les fortunes se faisaient et se défaisaient non par le biais d’usines et d’exploitations minières, mais par celui des échanges, à l’intérieur des pays mais surtout entre pays. Les navires étaient le seul moyen pratique de transporter de lourdes cargaisons (selon le célèbre historien et économiste Angus Maddison, une galère vénitienne du XVIe siècle pouvait transporter jusqu’à 280 tonnes de marchandises). Mais les navires peuvent couler, ou être attaqués par des pirates. D’où la double nécessité de financer le commerce et d’en assurer les risques. On se tournait pour ce faire vers des centres financiers tels que la Bourse d’Anvers, ouverte aux marchands du monde entier, « indépendamment de leur nation, langue ou ville d’appartenance ». Pendant la plus grande partie de sa vie, Lessius a enseigné au collège jésuite de Louvain, mais il ressort clairement de ses écrits, et notamment de son grand œuvre, Sur la justice, le droit et les autres vertus cardinales (1605), qu’il tirait une large part de son inspiration de l’observation des opérations de la Bourse d’Anvers.

Au fil des pages, Lessius réaffirme sa conviction que tout point sur lequel s’accordent des professionnels intelligents et expérimentés doit être considéré comme correct, qu’il s’agisse d’une opinion juridique ou de la valeur d’une cargaison ; une opinion divergente ne sera pas tant erronée que dépourvue de pertinence. Étant donné que, pour un  homme d’affaires, il existe toujours des possibilités d’investissements potentiellement profitables, l’argent qu’il détient aujourd’hui a plus de valeur que la promesse d’en récupérer demain ; par conséquent, il est normal et justifiable de rémunérer un emprunt, même en l’absence de risque. La perte de liquidité présente un coût d’opportunité qu’il convient de compenser, nonobstant les lois contre l’usure inspirées par la religion. Le taux de l’escompte sur les lettres de change reflète à la fois la durée à courir avant l’échéance et le risque de non-paiement ou de règlement partiel.

Wim Decock, Le marché du mérite. Penser le droit et l’économie

Mais que se passe-t-il si notre homme d’affaires sait que, en fait, le risque est inférieur à l’évaluation du marché ? Lessius est catégorique : l’intéressé peut et doit bénéficier de ce supplément d’information. Bien qu’il n’aille pas jusqu’à affirmer que « la cupidité, c’est bien », Lessius n’en est pas loin. Il cite un cas d’école bien connu depuis l’Antiquité, à propos d’un marchand d’Alexandrie qui débarque avec une cargaison de blé sur une île de Rhodes dévastée par la famine. Il pourrait vendre sa cargaison au prix fort. Il sait aussi que d’autres bateaux vont bientôt arriver et que les prix vont baisser. Est-il moralement tenu de divulguer cette information et d’accepter un prix inférieur pour son blé ? La plupart des anciens philosophes étaient de cet avis. Pour Ambroise, se taire revient à voler ; pour Thomas d’Aquin, si révéler la vérité n’est pas nécessaire, c’est néanmoins un acte vertueux. Lessius balaye ces scrupules éthiques, considérant que des informations privilégiées sont un actif dans lequel un homme d’affaires intelligent investit et dont il est fondé à tirer profit, même si cela implique un mensonge.

De même, les spéculateurs achètent lorsqu’ils estiment que les prix sont sous-évalués, et vendent lorsqu’ils pensent le contraire. Ce faisant, ils limitent aussi bien les surplus que les pénuries, pour le plus grand bien de la société, et surtout d’eux-mêmes. Aux yeux de Lessius, il est clair que le prix du marché reflète autant le savoir que l’ignorance de la majorité des intervenants du marché. Le véritable « juste prix » n’existe que dans l’esprit de Dieu : les simples mortels ont le droit de tirer avantage des informations qui viennent à leurs oreilles, y compris à leurs seules oreilles, et même quand il s’agit d’acheter ou de vendre des assurances. La situation est plus délicate si un marchand veut assurer une cargaison dont il pense qu’elle est peut-être déjà perdue. Cependant, Lessius considère qu’il peut légitimement le faire. En revanche, un assureur ne peut légitimement faire payer une prime d’assurance pour une cargaison dont il sait qu’elle est déjà arrivée à bon port. Enfin, Lessius condamne la pratique consistant à acheter à bas prix des reconnaissances de dettes à des individus appauvris, acculés à la vente.

Lessius examine également le cas d’une information dont vient à disposer un homme d’affaires et qui deviendra bientôt publique, par exemple un prochain changement de réglementation, ou de prix fixé par la loi. Serait-il admissible qu’il en profite ? La plupart des personnes faisant autorité disent non, Lessius dit oui, à moins que « l’homme d’affaires » en question ne soit un employé du gouvernement. Dans ce cas uniquement, il serait coupable de délit d’initié. Les tribunaux d’aujourd’hui condamnent pour leur part toutes les formes de délits d’initiés.

Wim Decock, Le marché du mérite. Penser le droit et l’économie

La question des monopoles est complexe. Les prix du marché ne peuvent être « justes » que s’il y a suffisamment de concurrence. Il y a toutefois des « monopoles naturels », dont un exemple classique est celui du pont érigé au seul endroit où la rivière peut être franchie. La position habituelle est que les tarifs pratiqués par ces monopoles doivent être réglementés à un niveau qui assure au propriétaire un revenu suffisant pour entretenir son actif. Mais que penser d’un monopole créé par quelqu’un qui rachète tous les stocks ou qui évince tous ses concurrents ? Quasiment tous les commentateurs anciens et modernes condamnent de telles pratiques. Lessius est plus ambivalent, soutenant que, si le monopoleur a acquis sa position dominante de façon légale, alors il ne devrait pas être condamné. Ce qui manque dans l’analyse de Lessius (ici et ailleurs) est la prise en compte de la réputation, ainsi que de la dynamique économique. En effet, un homme d’affaires qui a acquis une réputation de prédateur finira par se voir rejeté. Par ailleurs, un opérateur qui achète tous les stocks pour faire monter les prix les verra ensuite baisser quand il vendra. Toutefois, Lessius, comme Adam Smith, condamne tous les cartels, qu’il assimile à des conspirations contre le public.

Enfin, qu’en est-il de l’économie du salut ? À l’époque de Lessius, le débat opposait catholiques et protestants. Les catholiques croyaient que, bien que Dieu ne puisse être contraint par les lois humaines, Il est contraint par sa propre justice. Si les hommes accomplissent des travaux charitables ou donnent de l’argent aux bonnes œuvres (ou même investissent dans les monts-de-piété), ils peuvent raisonnablement espérer un traitement favorable au moment de leur mort. Les réformateurs pensaient pour leur part que l’homme est sauvé par la grâce seule, et que les bonnes œuvres n’entrent pas en ligne de compte. Poussées à l’extrême, l’une et l’autre interprétations aboutissent à des conclusions inconfortables. Soit l’homme d’affaires prospère peut acheter sa place pour le paradis – ce n’est pas exactement ce qu’enseigne Jésus – soit il est inutile de se démener dans cette vie, puisque la vie éternelle est prédestinée – ce n’est pas exactement non plus l’éthique du travail chez les protestants. Certains des contemporains de Lessius, comme le jésuite Francisco Suárez, ont argumenté énergiquement en faveur de la nature contractuelle de la relation entre Dieu et l’homme. Lessius était plus circonspect, avec le sentiment que cette relation ne peut être ni purement économique, ni purement une question de grâce divine. « Dieu laisse tout à notre liberté, pour que nous consentions, et pour que nous nous résolvions au travail nous-même, par notre liberté, qui est corroborée par sa grâce. »

Traduit de l’anglais par Sylvie Vanston


On peut lire le premier chapitre du livre de Wim Decock sur le site des éditions Zones Sensibles.