Dans les favelas

Le soleil sur ma tête de Geovani Martins est composé de treize nouvelles, à visée populaire, selon les mots de l’auteur, admirables en tout cas, qui filent, rapides comme des soleils, sur un fil ténu de désir, de drames évités, de pirouettes narratives, de révolte et de joie.


Geovani Martins, Le soleil sur ma tête. Trad. du portugais (Brésil) par Mathieu Dosse. Gallimard, 144 p., 15 €


Tout se passe dans les favelas de Rio de Janeiro, dont Geovani Martins, jeune auteur de vingt-huit ans, est originaire et où il lui importe d’être lu. Les drogues – pardon, les « spliff », les « galettes », les « lance-parfum » comme traduit Mathieu Dosse –, les violences policières et mafieuses, le soleil, le désir de savoir ce qu’on racontera dans deux ans, les virées à la mer, sont omniprésents. Et le risque de mourir aussi. Même lorsqu’un enfant observe le papillon entré dans la cuisine de sa grand-mère, la mort accidentelle rôde, familière, légère. Elle est passée par ici, elle repassera par là. Et puis non, finalement tout va bien ; les fils ne sont pas encore coupés ; demain, peut-être, la mort reviendra, si le petit Paulo, dans une autre nouvelle, s’empare à nouveau du pistolet de son père.

Geovani Martins, Le soleil sur ma tête

Geovani Martins © Chico Cerchiaro de Erica Fujito/Cia das Letras

Il y a plus de plaisir empathique que de cruauté dans ces saynètes, et l’accident ou la bavure mortels ne se produisent en fait jamais vraiment. On s’attache d’autant plus aux personnages qu’on se réjouit de les voir épargnés, qu’on peut repenser à leurs fragilités, parfois un peu ridicules, sans avoir à les pleurer, qu’on peut s’installer durablement à leurs côtés. Et l’auteur excelle à établir la paradoxale tranquillité de cette tension narrative où le drame est là sans éclater tout à fait, à raconter de façon cocasse l’innocent va-et-vient des ambivalences affectives et l’emballement des peurs réciproques qui entraineront peut-être un meurtre – et peut-être pas. Mais parfois la question n’est même plus là : dans « Spirale », nouvelle toute hitchcockienne, le narrateur désargenté, humilié par la peur qu’il provoque chez une vieille dame aisée pour l’avoir seulement croisée, se met à la traquer. Il nous entraine alors dans un vertige dont on comprend qu’il n’a plus de bords – et ce n’est pas la réalisation d’un meurtre qui pourrait, désormais, arrêter cette violence ni lui donner sa mesure. Il y faut du récit.

Bien sûr, quel que soit le désir d’apaisement, il y a aussi de la dénonciation dans ces nouvelles : du racisme des classes aisées et blanches envers les Noirs des favelas, des violences policières, de la quasi-obligation qu’il y a, pour les personnages décrits, à défier la mort pour inscrire un peu de dignité.

Mais l’inscription d’une dignité sociale et culturelle, la volonté peut-être d’inscrire son nom et celui des siens très haut dans le ciel, comme un personnage taggeur, cela passe également chez Geovani Martins par l’exploration d’une langue, et d’un positionnement d’auteur particulier. La langue, familière dans son registre, très cadencée, fait à loisir entendre une oralité débridée qu’on imagine inspirée de celle des favelas, et l’on salue ici le magnifique travail de traduction de Mathieu Dosse. L’auteur dose, expérimente. Certaines nouvelles laissent sobrement passer dans leurs dialogues des morceaux tout faits de légende urbaine : « Moi je dis que le mieux c’est le Golden Gun. Si tu touches le mec, n’importe où, même au pied, ça le tue d’un coup. La balle, où qu’elle entre, elle va direct dans le cœur ». D’autres font de l’argot un usage effréné qui vire parfois  au morceau de bravoure littéraire : « C’était mon tour. La daronne elle aurait plus d’enfant, toute seule chez elle. J’ai pensé au Eschu Verrouilleur des chemins qui protège ma grand-mère et après au Jésus de mes tantes. Mec, je sais pas comment j’arrivais à courir, sérieux, tout mon corps, on aurait dit qu’il était bloqué, j’étais tout raide, tu vois ? Toute la rue me regardait. J’ai tourné la tête pour voir si le condé était encore là, mais il s’était déjà retourné pour fouiller les lascars. J’étais sauvé ! » Et comme, dans les morceaux de bravoure, truculence et tradition font très bon ménage, on a soudain l’impression d’être à la fois dans un récit de Geovani Martins et dans le Satyricon. D’autres nouvelles encore jouent des répétitions de l’oralité comme d’une ponctuation. Alors, à chaque répétition comico-épique d’un « c’était chaud ! » un peu court, mais évidemment jubilatoire, on s’entend lointainement répondre, du mieux qu’on peut : « Olé ! » Et l’on se dit que Geovani Martins a gagné en partie son pari : dans notre lecture est entré, au-delà du folklore, un peu de jubilation collective.

Geovani Martins, Le soleil sur ma tête

Olinda, Brésil (2003) © Jean-Luc Bertini

Souvent, les narrateurs sont toxicomanes – « un petit toxico », dit l’un deux –, peut-être parce que l’auteur est lui-même, affirme-t-il lors de ses interviews, sensible aux drogues, peut-être parce qu’elles font, de toute façon, partie de son quotidien, peut-être parce que les jeunes toxicomanes sont particulièrement vulnérables : « s’il leur disait que le macchabée était un toxico, peut-être qu’ils le laisseraient partir, ces fils de pute détestent les camés », se dit un petit truand en situation délicate. Les drogues introduisent, quoi qu’il en soit, une sensibilité légèrement paranoïaque et féconde dans le discours narratif, car, sous leur emprise, craignant d’être repérés, les narrateurs deviennent des observateurs inquiets, extrêmement précis et décalés, de leurs propres sensations et du monde qui les entoure. Et ce décalage des narrateurs indique une façon lisière d’habiter le monde, d’y être pleinement engagés – ou complètement embourbés – tout en maintenant l’espace minimal et instable d’une distance narrative. Il inscrit alors dans le texte un positionnement auctorial lui-même décalé : fait de virtuosité  bien rodée, un peu lissée, mais aussi d’exploration tâtonnante et de légère angoisse.

Alors, c’est comme si, en s’intéressant à l’occasion de saynètes truculentes aux va-et-vient des peurs et fantasmes qui menacent les habitants des favelas, en explorant et en exposant ses possibilités littéraires, Geovani Martins prenait ses marques d’écrivain et s’essayait, entre révolte et apaisement, entre folklore et visée collective, à soupeser la singularité d’une œuvre à venir.

Parce que Geovani Martins est très jeune et parce que ce livre, son premier, paru au Brésil il y a deux ans, a d’ores et déjà connu un retentissement considérable, parce que ce succès l’a propulsé du statut de « jeune des favelas », désargenté, à celui « d’écrivain des favelas », chroniqueur dans un journal à grand tirage et invité des plateaux télévisés, on se demande ce que seront ses prochaines œuvres, quel chemin elles se feront dans la mondialisation littéraire. Il est question d’un roman. On espère vivement que l’auteur pourra y donner toute sa mesure.

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