Impertinences et fumisteries

« En plus du badin, le mot potache désigne souvent l’inoffensif […] Quand la critique utilise l’expression pour qualifier une œuvre, elle sait qu’elle disqualifie celle-ci […] Qualifier de potache désamorce, rassure et invalide », déclare le chercheur belge Denis Saint-Amand, qui signe cet ouvrage consacré au « style potache ». Allons-nous, dès lors, assister à une entreprise de démolition systématique et bien orchestrée, à une remise en cause de quelques valeurs surestimées, à un incendie ravageur et salvateur ? Que nenni, mon bon !


Denis Saint-Amand, Le style potache. La Baconnière, 200 p., 20 €


L’entreprise de l’auteur consiste à rassembler sous une même « étiquette » des auteurs ayant en commun le désir de mettre à mal les institutions, le pouvoir sous toutes ses formes et les « dominants » qui l’incarnent, par les moyens de la parodie, de la polémique, de l’ironie, de l’absurde, du canular, du calembour, du non-sens ou de l’humour noir (j’en oublie). Bref, tous ceux qui ne s’en laissent pas compter par la doxa bien-pensante de leur temps, volonté subversive qui les place d’emblée très au-dessus de la « potacherie » revendiquée par le titre, et met Denis Saint-Amand en porte-à-faux total avec ce qu’il dit lui-même de la chose – voir plus haut !

Il faut en effet un sacré chausse-pied pour faire entrer, coûte que coûte, en un même lieu arbitraire Rutebeuf et François Villon, le professeur Choron et Isidore Ducasse, Marcel Duchamp et Charlie Chaplin, ou encore Arthur Rimbaud, Witold Gombrowicz, Alphonse Allais, Jules Romains, Jacques Vaché et Alfred Jarry, bien d’autres encore comme Flaubert et Léon Bloy. Surtout si l’on s’obstine à ne voir en leurs œuvres qu’un « style potache » qui selon l’auteur les réunit et qui, pourtant, de son aveu même, les disqualifie, désamorce leur activité, les rend inoffensifs. Il en remet une couche en écrivant : « On associe d’habitude l’expression potache à un ensemble de pratiques bouffonnes et peu offensives, comme le fait de dessiner une moustache au mannequin d’une affiche publicitaire, la bombe à eau, la contrepèterie, les canulars téléphoniques et les farces et attrapes – du type poil à gratter, cigarettes explosives et coussins péteurs ». Mais, par la grâce de sa pensée magique, Denis Saint-Amand, passant outre, décide d’identifier un « style » désignant « une vision du monde », « une posture », « une manière d’être », « un comportement », toutes choses bien senties qui vous requalifient vite fait, en deux coups, les gros, les élus qui vont bénéficier de sa bénédiction baptismale ! Le « Style Potache » est né !

Toutefois, notre intrépide lecteur de potacheries, redoutant quelque débordement audacieux, précise aussitôt : « la révolte qui meut le potache, sans être tout à fait pacifiste, n’est ni violente ni amère […] le potache préfère la caricature au pamphlet, la charade au persiflage, la blague à deux francs ou la contrepèterie à la pique cynique, et il choisit toujours la bombe à eau plutôt que le vitriol ». Ouf ! On a eu peur ! Provocation et subversion ne sont pas à l’ordre du jour !

Denis Saint-Amand, Le style potache

Les Hydropathes, n°5 (1879)

Petit flash-back. En 1990, les éditions José Corti publièrent une anthologie « fin de siècle » intitulée L’esprit fumiste, admirablement présentée par Daniel Grojnowski et Bernard Sarrazin. On pouvait lire sur la quatrième de couverture : « On retient trop souvent de la fin du XIXe siècle l’angoisse d’une sombre apocalypse ou le rire satisfait de la Belle Époque. C’est oublier la fécondité de groupes, animant revues et cabarets, qui ont refusé l’une et l’autre. Les Hydropathes, les Hirsutes, les Jemenfoutistes, les Zutistes ou les Incohérents s’essayent à des formules que popularise le Chat Noir. Des formules fondatrices du comique moderne. » Les auteurs notaient encore que l’humour noir ou le non-sens sont déjà là, et poussaient leur récolte jusqu’à Cami, Arthur Cravan, Raymond Roussel, Erik Satie, c’est-à-dire jusqu’aux prémisses de Dada et du surréalisme. Provocation et subversion sont donc chez eux à l’ordre du jour, et la potacherie n’a qu’à bien se tenir ! Fin du flash-back.

Bien entendu, Saint-Amand ne pouvait passer à côté de l’Esprit Fumiste. Prenons l’Album zutique, par exemple. Si notre auteur reconnaît à ceux – Verlaine, Rimbaud, Charles Cros… – qui l’ont constitué en 1871, quelques mois après la Commune, une volonté ravageuse prenant comme tête de Turc François Coppée qui, non content d’avoir, dès 1869, tracé un portrait de l’honnête ouvrier en grève capable de revenir sur ses positions « et de reprendre le travail pour le bénéfice de sa famille et de la patrie », s’était distingué, en avril 1871, par la publication d’un poème appelant à la reddition du peuple parisien, il retient tout particulièrement le désormais célèbre « Sonnet du trou du cul » de Verlaine et Rimbaud, ce qui va lui permettre de se livrer à une désolante interprétation d’un poème des Illuminations  intitulé « Bottom » – titre qui renvoie certainement au personnage du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, et n’est aucunement « parodique » comme il l’affirme. Que ce poème soit crypté, on non, ce n’est pas l’interprétation largement complaisante de Saint-Amand qui en fera une potacherie comme une autre. Allons, la poésie ne mange pas de ce pain-là, monsieur, vos obsessions sont transparentes, comme les cartes du même nom !

Ne sachant sur quel pied danser avec le surréalisme, le bretteur d’outre-Quiévrain va s’efforcer de lui trouver une potacherie de derrière les fagots, comme dirait Benjamin Péret. La brève période dite des « sommeils », initiée au sein du groupe par René Crevel, qui enseigne à ses amis les principes du sommeil hypnotique le 25 septembre 1922, va lui permettre, là encore, une interprétation parfaitement erronée et délibérément sournoise. Ainsi décide-t-il tout seul que certains participants à ces sommeils le feront « sur un mode potache », et que Breton « paraît même perdu au milieu de pitres qui se jouent de lui ». Dans la mesure où, bien sûr, il ne pouvait être présent lors de ces séances, il s’abrite derrière l’Histoire du mouvement surréaliste de Gérard Durozoi (Hazan, 2004) en lui prêtant des propos qui ne sont que les siens. De plus, Denis Saint-Amand omet d’indiquer que c’est en l’absence de Breton que les expériences prennent une allure inquiétante, tel ce moment où Desnos poursuivit Éluard en brandissant un couteau de cuisine. Alerté par le tour angoissant que prenaient parfois les sommeils hypnotiques, Breton décida de clore l’expérience dès les premières semaines de 1923. Fin de la potacherie à la sauce Saint-Amond ? Pas du tout, on va le voir !

L’auteur, ne reculant devant aucune « audace », recrute Marcel Duchamp dans sa troupe de potaches, la création des ready made par simple choix ou la Joconde à moustache et la légende qui l’accompagne – « L.H.O.O.Q. », pour mémoire – lui paraissant des manifestations évidentes de son concept fourre-tout ; mais, ne sachant trop comment se justifier, il s’abrite derrière Pierre Bourdieu et finit par écrire que l’impertinence de Duchamp est celle d’un joueur d’échecs anticipant ce qu’il va déclencher, et que sa façon de « déjouer les règles de la production artistique de son époque […] perturbe le discours que doivent construire les professionnels du domaine », ce qui remet en question la légitimité de ce discours. Mais alors ? Duchamp serait-il soudain devenu subversif, bien loin des rives de la potacherie saint-amandienne ? L’auteur est perdu… comme quoi ce ne sont pas les moyens utilisés qui comptent, mais le sens qu’on leur donne, ou, mieux encore, la désinvolture et l’indifférence avec lesquelles on les manipule, attitude toujours privilégiée par celui qui a changé une fois pour toutes les règles de la modernité en matière de création. Merci, Marcel !

Denis Saint-Amand, Le style potache

Trois âges de l’Ecce homo de Borja

Du côté du cinéma, le sergent recruteur des potaches s’empare des Marx Brothers et des Monty Python, dont la verve destructrice, voire révolutionnaire, lui échappe totalement, ou bien du Dictateur de Chaplin qui, ça crève les yeux, serait une innocente parodie du nazisme destinée à un public avide de se boyauter !

Maintenant, voyons comment deux événements qui trouvent effectivement leur origine dans un comportement potache, au sens premier du terme, ont donné par la suite des fruits diablement sulfureux. Voici la revue En route, mauvaise troupe, imaginée début 1913 par quelques étudiants du lycée de Nantes, au nombre desquels un certain Jacques Vaché. La sensibilité anarchique qui se dégage de cette éphémère publication débouchera sur une remise en question radicale des normes sociales et artistiques alors en vigueur, à travers les Lettres de guerre de Vaché à André Breton ; ces lettres, préfigurant ce que sera bientôt Dada, auront une influence décisive sur le futur inventeur du surréalisme, qui s’arrachera à la fascination symboliste pour mettre au jour la liberté intérieure et débusquer de nouveaux moyens radicaux d’intervention sur la société normée.

Si nul n’ignore l’origine potache du père Ubu, destiné à ridiculiser l’un des professeurs d’Alfred Jarry au lycée de Rennes, on sait aussi maintenant qu’il concrétise toute la bêtise satisfaite, la cruauté absolue, la volonté de domination totale lorsqu’il est roi, mais aussi le goût d’une servilité à toute épreuve lorsqu’il est enchaîné, comme l’a souligné Breton dans son Anthologie de l’humour noir. Miraculeusement, notre vaillant universitaire reconnaîtra une « logique profanatoire et jubilatoire » aux exploits de la marionnette de Jarry, ce qui tient Ubu très éloigné du seul « style potache », contrairement à cette obstination à vouloir l’inscrire à toute force dans une dommageable taxinomie. Quand l’évidence danse, danse…

Comme il faut bien nourrir la bête et assurer une pagination honorable, notre auteur va enfin chercher du côté des fêtards du Bar 25, à Berlin, où l’on trouve salle des fêtes, restaurant, cinéma, théâtre, habitat, le tout se voulant « projet politique, paradis sur terre, œuvre d’art sociale et refuge hors du monde ». Ensemble éminemment potache, en long, en large et en travers, cela va sans dire. Les dessins animés de la série South Park auront aussi droit de cité, et, cerise sur l’indigeste gâteau, une bonne place est réservée aux trolls 2.0, une des occurrences « les plus emblématiques de la potacherie ». Ah ah !

Après avoir rappelé à Denis Saint-Amand que « lorsque l’homme dit blanc, le rat dit noir », selon Victor Hugo, ce qui vous a quand même de la gueule, je lui suggère de créer sans plus attendre le mouvement potache indépassable qui frémit déjà sous sa prose, et que je baptise illico : le confusionnisme.

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