Mots et merveilles

Babel plus que babil, quand le français pioche au franglais, au globish, au californisme, à tous ces bling-bling qui vous posent un peu là, essaimant sms, twittant texto, et qu’il épuise la diction en puisant à ce parler sans dire, il est rafraîchissant pour la langue, pour son bonheur, pour son bon air, de découvrir l’ultime écrit d’Alain Roussel. Cet alchimiste du verbe, capable de faire briller l’or et le cinabre au creuset des mots, au terme d’une production prolixe – du Labyrinthe du singe (Apogée, 2014) à La phrase errante (Le Réalgar, 2017) –, développe ici pour faire pièce à « ce monde qui se désagrège », en glanant chez Foucault le titre premier et chez Barthes l’arcane sémiotique, l’idée que chose est mot et que mot fait chose – « dans les lettres du mot rose est la rose », disait déjà Borges –, que la lettre est l’être et émaux les mots. Ce faisant, l’auteur se livre, entre orgie flaubertienne et logorrhée hugolesque, à une brillante, plaisante, étourdissante bacchanale linguistique.


Alain Roussel, La vie secrète des mots et des choses. Maurice Nadeau, 208 p., 19 €


Au départ il y a un collectionneur appliqué à constituer un herbier de mots dans l’innocence première et la découverte des choses. C’est temps de Création et « nommer l’innommable, tel est l’enjeu, injouable » que l’auteur affronte, car il sait « une sorte de secret derrière la langue » qu’il entend partager. Aussi s’engage-t-il vaille que vaille dans « des mots étroits qui ne vous facilitent pas le passage », mais vous mènent à l’empyrée de l’écriture. Avec ce petit sourire au coin des lèvres de qui prend plaisir à écrire à voix haute. Pour ce que le rire est le propre de l’homme, Rabelais étant son mentor, chaque séquence s’achève sur un bel éclat, car « le rire est essentiel à ma démarche », avoue Alain Roussel. D’où ces mots acrobates qui font de la voltige, se télescopent et s’enrichissent de sens. À preuve ce point de départ :

« Toute existence ne commence-t-elle pas par un camouflet ? On y vient si démuni, incapable de survivre, s’il n’y avait l’aide d’autrui, généralement d’une mère. D’ailleurs, dans camouflet, il y a mouflet, le petit enfant, le moutard, le mioche joufflu, les mains dans des moufles, se cachant sans moufter, à la moindre contrariété, dans les jupons de sa mère qui l’emmitoufle. »

Ainsi donne-t-il aux vocables la densité des mots, aux choses – avec un « parti pris » hérité de Ponge – un énoncé volubile. Aimable commerce, tout à la fois étymologiste et entomologue. Car entre les mots est le Mot, entre les lettres, la Lettre, celle qui manque et que cabalistes, soufis, alchimistes ou calligraphes ne cessent de traquer en recherchant, aujourd’hui comme hier, « la phrase errante », et s’appuyant, en plaisante ironie, sur  « la cabale phonétique » et « la quête du Sens ». De là qu’il remontera à Salomon et au « langage des oiseaux », dont le perroquet n’a conservé que « quelques rudiments, les plus vulgaires ». De son envolée alchimique, l’auteur ne retiendra que l’embrasement du signe et son mystique égarement : « Par le sel roux de l’esprit purifié par l’alun, je mets le signe en ignition, libérant le sens, ce qu’il y a de plus volatil dans l’homme, jusqu’à l’ivresse ».

Alain Roussel, La vie secrète des mots et des choses

Lettrine du XIXe siècle

Dans la roue de Roussel (Raymond), heureux homonyme, l’auteur s’appuie sur « la matérialité sonore de la langue ». C’est pourquoi il convient de lire ce livre à haute voix. Comment comprendre, en effet, les vers d’obscure clarté de Mallarmé si l’on n’épèle pas d’une gorge labile les lettres, les sons et les choses ? Qu’est l’« aboli bibelot » et cet assemblage de 2 l et 3 b articulant l’armature vocalique a-o-i/i-e-o, sinon le dessin ou disons la portée musicale d’une conque marine « d’inanité sonore », réfléchissant le vain son des vagues ? Et comment le comprendre sans passer par l’exégèse roussélienne – celle de Raymond et d’Alain ? Quant à l’ineffable néant, dont on ne saurait faire l’économie, tout comme le plein ne se définit que par le vide et inversement, Roussel le convoque aussi en une plaisante joute verbale. Si la mort ne lui fait pas peur, c’est qu’elle n’est qu’un assemblage de lettres inoffensives : « Mort est bref… Il devrait s’écrire en trois lettres, “mor”, mais le t, qui s’est imposé au fil du temps, est précisément l’espérance que s’invente l’homme : il indique un horizon, même si celui-ci, pavillon en berne, s’avère morne, sans ornement, pas rose du tout, morose à se morfondre au fond d’un trou, dans le o du mot mort ». À l’inverse, l’amour – et « que serait l’amour sans la dimension du Verbe ? » – fait valoir ses droits dispendieux :

« Le mot amour a une sonorité qui invite à la sensualité. Pour le prononcer, on ouvre d’abord la bouche avec avidité et même étonnement, voire stupéfaction : a. C’est donc ça l’amour ? La voix glisse ensuite sur les lèvres tendues comme pour un baiser et se laisse naturellement porter par les vagues voluptueuses du m pour aller roucouler par le ou, déployé en un souffle chaud et langoureux, dans les rouleaux du r qui l’entraînent par un long frisson dans la rocaille des corps… »

Jouant avec les lettres, surgit Molly, jouissive joycienne, aux mollets promis aux molosses, et dont le nom en son alignement de lettres est tout un programme amoureux :

« Comme tu as de belles consonnes, Miss Molly : MssMll ! Et aussi de bien jolies voyelles : ioy ! Dans le grand lit à baldaquin du M, tu refermes sur moi tes grandes ll et tu me serres contre tes seins. Tu me retiens dans ton o et tu serres, en poussant de petits i. »

Car cet embrouillamini de consonnes et de voyelles convoque l’imaginaire. Les lettres se corporisent et se font matière, ce qui est d’ailleurs l’essence même de la Création : Dieu dit que la lumière soit… Nommer, c’est créer. Épeler le mot, c’est faire accéder la chose. L’auteur imagine même une liaison épistolaire entre deux lettres de l’alphabet pour nous livrer cette luxurieuse sarabande :

« La folie, la passion, la luxure, l’émeute se sont emparées du Verbe. Les virgules déferlent comme des frissons. Les points d’exclamation affûtent leurs lances. Les guillemets décochent leurs flèches. Les hampes se dressent. Les déliés s’enlacent et s’étreignent… »

Et puisqu’on en est à corporiser les rêves, voici Anna, dont la perfection palindromique fait qu’elle est pareille par devant et par derrière. Et puis Lise, avec et sans l’anal, et donc Freud, toujours représenté se goinfrant d’oignons et rêvassant au divan, sous le sourire goguenard de Lacan, car « les mots continuent de ricaner dans l’ombre ». Les deux grands analystes en resteront bouche bée face à la plus belle scène d’amour du récit, tandis qu’André Breton, convoqué au sein de ce paysage surréaliste, « reste un peu en retrait, à l’écoute, l’air digne et dominateur, portant un regard oblique vers l’horizon » :

« Ô ma Lise, malicieuse, licencieuse, je monte aux cieux. Du vol de huppe de mes doigts je soulève ta jupe, voluptueuse relique, je te reluque, nues tes cuisses, nue l’anse où je m’élance, où je sens, où je hume l’anis – avec un je-ne-sais-quoi d’un parfum de thé – jusqu’au vertige, jusqu’au râle, dans le grand lit à spirales qui m’aspire. Tu es nue, oui, tu es nuit, inouïe, alors je viens boire le vin, tabou, de ta bouche et te mordiller tendrement l’or, l’orée à l’aube, le lobe de l’oreille sur l’oreiller, en te disant des mots doux : c’est ainsi qu’un homme aime une femme ! »

Alain Roussel, La vie secrète des mots et des choses

Lettrine du XIXe siècle

C’est pourquoi un chapitre de ce livre où s’érotisent les lettres s’intitule « Lettres d’amour ». Sans oublier ce fait primordial, élémentaire, que « pour parler, les lèvres s’embrassent ». La première expérience loquace est celle du bébé qui n’a, jusqu’ici, de lèvres que pour succionner, après quoi, dans la digestion de sa tétée, voilà qu’il réunit ses lèvres et souffle de l’intérieur le seul son occlusif possible, ou b sonore ou p sourd, ou avec quelque mouillure le m, parfaite bilabiale, et l’assistance donne sens en entendant baba, papa, mama, alors que ce n’est qu’efflorescence de baiser. Alain Roussel est un poète, un « singe de Dieu », comme l’est tout romancier, attentif à « ce nulle part derrière la pensée où règne un assourdissant silence », et qui sait claquer de la langue. Un dernier mot, couché à l’évidence comme l’est, par exemple, l’écriture anglaise, fouillant l’analyse linguale, voire l’inguinale, avec la folle perspicacité d’une psychanalyse mise à l’encan – ah, Lacan ! –, il nous donne enfin, « en cassant la coquille des vocables », cet inénarrable portrait du bafouillant Sigmund illustrant la théorie roussélienne selon laquelle « de la friction des lettres, jaillit une fiction » :

« Ah, quelle belle moue, quelle belle mouche, j’adore vos bas, j’adore  vos babouches, ma langue fourche, ma langue est un four, permettez que je vous tou, que je vous toutou, que je vous touche, vous m’avez l’air bien phare, bien farouche, devant mes escarres, mes escarmouches. Votre mollet, pris au collet de mes tendres mains, est un feu follet. Sur l’hôtel de vos fesses, j’aimerais dire la messe, nos corps en lit, nos corps en liesse, je chanterais votre proue, vos prouesses, voyez comme je me dresse, allons Madame ne me mordez pas trop, ah, le bouge, la bougresse, ah la diablesse, rien ne presse, vous me mettez en pièces, vous tenez vos promesses, ah, quelle allée, quelle allégresse ! »

Amant des mots, guetteur des choses, sacralisant chaque lettre dans sa calligraphie hiéroglyphique, Alain Roussel, d’une langue fouettée plus que châtiée, convoque ici, « dans le brouillard des draps défaits »,  grandes têtes-molles et odalisques, lectures et fantasmes, et ces choses muettes et d’autant plus parlantes, dont on ne retiendra, pour finir, que le mot « murs », ce mur pluriel, auquel l’actualité rend ses lettres de noblesse, ou disons de détresse, mur par-ci mur par-là, murs partout, ces murs que l’homme porte en lui et qui « forcent sa pensée à dériver sans cesse par peur d’une brûlure immédiate avec la vie ». Ainsi Roussel nous transmet-il l’angoisse des objets qui nous font signe et nous alertent. Mais, au-delà de cette soudaine gravité, nous ne retiendrons chez lui, au secret creuset des mots et des choses, chers à Foucault, que ludisme et impertinence.  Celle-là même d’Alice –  celle qui connaît « les noms secrets » –, de l’autre côté du miroir, se jouant du non-sens, du piège des mots, du poids des choses. Sans nul doute, ce territoire linguistique qu’arpente Alain Roussel avec une « frénésie lexicologique » des plus gratifiantes n’est rien d’autre qu’un pays des merveilles.

Albert Bensoussan