Le parti pris des mots

Né à Boulogne-sur-Mer et plantant son chevalet à Saint-Pol-de-Léon, Alain Roussel devenu breton, qui a bien bourlingué du Nord au Sud et d’Est en Ouest, est un poète de la mer, qu’à l’instar de Lautréamont et d’un même regard il nomme océan. Toisant les éléments depuis son phare esseulé, travailleur de mer et d’écriture. Le titre de cet opus – son trentième rugissant – est un paradoxe : la phrase errante est ici épinglée, clouée en son mouvement, flèche ailée qui vibre, vole et ne vole pas, emprisonnée dans le prodigieux filet d’un pêcheur inspiré : on l’imagine caressant le ventre des murènes, chatouillant la pieuvre écarlate (qui, précise-t-il, n’existe que dans sa vision) et découvrant dans sa paume, tout palpitants, telle phrase aquatique, tel mot abyssal, tel entrelacs qui faufile ses deux grands-pères, ici le gaucho caracolant dans la lointaine pampa, là le croquant communiste qui ne boit que du gros rouge « en faisant claquer sa langue comme un drapeau rouge au vent de l’Oural ». La mémoire est grimoire.


Alain Roussel, La phrase errante. Le Réalgar, coll. « L’orpiment », 56 p., 14 €


Le premier mot est donné : « océan », et c’est aussi le dernier de cette longue phrase de cinquante pages scandée seulement de virgules, crêtes de vagues soulignant la houle d’une écriture qui est ici « une horde de mots nomades dévastant les steppes de la pensée pour aller respirer l’air du grand large de la phrase ». Précédemment, Le récit d’Aliéna [1] n’était rien d’autre, lui aussi, qu’une seule longue phrase de cinquante pages. Alain Roussel pratique une prose poétique en forme de brasse coulée, et sa plongée en apnée, quasi amniotique, fait remonter des fonds mémorieux la première naïade qui inonda sa prime enfance d’un feu amoureux, « me donnant à goûter une autre langue que la mienne », confondant corps et esprit, tant l’auteur est expert à « escalader les parois du langage », à rêver de « vol nuptial à travers la langue [2] ».

Alain Roussel, La phrase errante, Le Réalgar

Appliqué à son établi, ce fils d’ouvriers, héritier d’obscures et patientes besognes, peuple ses murs de chevaux ébahis et fait pleuvoir son plafond de sirènes nubiles, d’émerveillantes « Alice » − caresses, baisers et rires coquins − qui sont autant de filles du feu. Et puis Nadja renaît, Breton penche la tête, et les menus faits tracent une existence. Est-ce une autobiographie ? Voire, celui qui, naguère, nous enchanta en nous révélant, par effraction et sans nulle pudeur, la « vie privée des mots » [3] livre ici un portrait en pied. Voyant lucide qui « tangue dans la langue », regardant « la civilisation et sa barbarie policée » flamber dans l’indifférence des choses. Avec dans la bouche « un goût âcre de cendre », il contemple à l’entour un monde calciné où la sottise dresse partout ses bûchers, ce qu’annonçait dix ans plus tôt Aliéna sanctionnant le crétinisme du troisième millénaire. Le poète n’est pas hors les murs et à l’abri de l’homme, il s’affiche aux persiennes grandes ouvertes de la vie et brandit ses mots nomades parmi les « tribus errantes du langage », dénonçant ces temps d’indigence intellectuelle. C’est un témoin mis en page, en gage, car toute sa personne est débit de parole, entraînée par le cours des heures, bravant « le tumulte abyssal » des voix océanes.

Jaillissant de l’écume tel un Grand Transparent, Alain Roussel est bouche d’ombre, voix jamais lasse poursuivant sa quête de la Parole [4]. Ses maîtres sont Rimbaud, pour peu qu’il garde son accent paysan, et Duchamp en ready-made, et puis la forge surréaliste, rameutant l’orpiment et le réalgar alchimiste, Michaux, bien sûr, et Ponge dont Roussel donne à lire le parti pris des mots. Lui, d’un bout à l’autre subversif. D’où cette œuvre tout en dérèglement des sens et détours du verbe, ébranlant certitude, aveuglant regard, et puis l’illumination.


  1. Le récit d’Aliéna, Lettres Vives, 2007.
  2. Ibid.
  3. La vie privée des mots, La Différence, 2008.
  4. Alain Roussel est également le romancier du Chemin des équinoxes (2012) et du Labyrinthe du singe (2015) aux éditions Apogée.

Albert Bensoussan

À la Une du n° 33