Arras : un premier mai qui pense et qui bruisse

Comme chaque 1er mai, s’est tenu à Arras le Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale. Un événement qui met en lumière avec sérieux et bonne humeur les injustices et inégalités d’aujourd’hui, et qui réfléchit aux moyens de les combattre.

« Tous les 1er Mai, la bonne ville d’Arras se remplit de tout qui est contre et anti. Contre l’horreur sociale et les manquements divers à une morale élémentaire, et anti travail obligatoire. Depuis le temps, ça aurait dû porter ses fruits vénéneux et semer une zizanie durable dans le train train hexagonal conduit par un pouvoir, qui, lui, fonce toujours, tête baissée, dans le mur de la honte. Alors, cette année-là, tous ceux qui fêtent, en ce jour, la solidarité avec les délaissés, les démunis, les punis, les esclaves, ont décidé de se rebeller et de grimper une marche supplémentaire sur l’escalier de la contestation. Ils vont bloquer la ville et se préparer à subir un siège, un vrai. Jusqu’au bout. En face, on prend tellement ça au sérieux qu’on envoie qui ? L’armée, bien sûr, bien connue pour son doigté. » Jean-Bernard Pouy, Colère du présent.

Pour vérifier où en sont la contestation et la solidarité, on arrive sur la Grand-Place qui accueille les chapiteaux blancs du salon. Tout est gratuit, l’organisation repose entièrement sur les bénévoles de l’association « Colères du présent ». Plusieurs espaces accueillent débats et rencontres. Syndicats, organisations politiques, associations tiennent également des stands. L’un d’eux appelle à la libération de Lula, son voisin à celle de Julian Assange.

D’où qu’on soit, les régulières façades baroques qui entourent la place restent visibles, surmontant les toiles de tentes, comme un rappel que cette manifestation fugace s’inscrit dans une histoire de luttes et de ténacité. On n’est pas loin de Denain, sinistrée par la désindustrialisation, par la fermeture de l’aciérie d’Usinor. Ni de Fourmies, lieu de la fusillade du 1er mai 1891, où l’armée fit neuf morts en tirant sur une manifestation pour la journée de 8 heures.

I. La Révolte des peuples : ouvriers et gilets jaunes

« Ouvriers obèses »
Toutes les deux sont évoquées dans le débat sur « la révolte des peuples, au-delà des utopies ». Gérard Noiriel, historien, rappelle que Fourmies est un épisode central dans la mémoire des luttes ouvrières. Quant à Denain, 35 % de chômage, c’est le cadre du remarquable livre du photographe Vincent Jarousseau, Les Racines de la colère.

Gérard Noiriel signale que lors de la fin de l’industrie sidérurgique, Longwy s’en est mieux tiré que Denain, car ses habitants ont pu aller travailler au Luxembourg voisin. Paradoxe, car le Luxembourg a tiré sa prospérité du dumping financier qui a par ailleurs détruit la sidérurgie en France.

Vincent Jarousseau rappelle que les classes populaires sont très peu représentées dans l’espace médiatique en général (publicité et cinéma y compris). Gérard Noiriel souligne que le programme d’Emmanuel Macron à la présidentielle, intitulé Révolution faisait de nombreuses références à l’Histoire de France, mais toujours en évoquant les élites, ingénieurs, dirigeants politiques… Le mot « ouvrier » ne s’y trouvait qu’une seule fois. Dans l’expression « ouvriers obèses ».

« En marche »
Vincent Jarousseau explique sa démarche pour Les racines de la colère, « un roman-photo où rien n’est romancé ». Pendant deux ans, il a suivi des habitants de Denain dans leur quotidien, enregistrant leurs propos qu’avant de les insérer dans le roman-photo, il leur a fait valider. Il a travaillé avec des chercheurs, en particulier les membres du Forum Vies Mobiles autour de la question de la mobilité.

Les racines de la colère montre que les institutions elles-mêmes peuvent entraver la mobilité. Comme le juge d’application des peines qui refuse à Loïc, sous contrôle judiciaire, de déménager de Denain à Liévin où habite sa compagne, Tatiana. C’est à peine à 50 km, mais dans un autre département. Tatiana, ayant la garde partagée de sa fille, ne peut venir rejoindre Loïc et le couple finit par se séparer. À une autre page, Loïc mentionne son enfance, les promesses non tenues du juge des affaires familiales de le renvoyer dans sa famille, la souffrance qu’elles ont causées et ses nombreuses fugues pour retrouver sa mère. Un exemple édifiant de l’état de la justice en France et de ce à quoi elle sert vraiment.

Salon du livre d'expression populaire et de critique sociale Arras

© Sébastien Omont

Christian, qui vit d’une allocation adulte handicapé, fait dans le livre une intéressante remarque : « Il nous dit de traverser la rue pour trouver du boulot, j’ai un mur en face de chez moi, tu crois qu’on va me donner un boulot ? »

Le roman-photo montre aussi qu’on peut être hypermobile et rester pauvres. Vincent Jarousseau souligne d’ailleurs que les protagonistes de son livre qui se sont engagés dans le mouvement des Gilets Jaunes ne sont pas ceux qui vivent des aides sociales, mais ceux qui ont un emploi, souvent précaire (en intérim), difficile (travail de nuit, sur la route, dans le bâtiment) et mal rémunéré.

« Les SDF l’emportent largement sur les Gilets Jaunes »
Quand la parole est donnée au public, un spectateur la prend pour dire qu’il vit dans la rue, qu’à Paris, il y a plus de SDF que de Gilets Jaunes, et qu’il faudrait aussi s’occuper des SDF. C’est le moment où on s’aperçoit qu’on n’a jamais entendu un SDF s’exprimer publiquement dans un cadre qui ne lui était pas spécifiquement dédié. Que c’est une des forces de ce salon où tout le monde se tutoie de permettre ça. Cela reviendra plusieurs fois lors des débats : laisser parler ceux que d’habitude on n’entend pas. Et là, c’est arrivé concrètement.

« Zéro »
Gérard Noiriel rappelle qu’il y avait une cinquantaine de députés ouvriers en 1936. Aujourd’hui : « zéro ». Avec le référendum d’initiative citoyenne, les Gilets Jaunes exprime une « exigence de participation directe à la vie politique », alors que les élites ont toujours essayé d’orienter les mouvements populaires. Ainsi Éric Brunet, journaliste à BFMTV et à RMC, portant lui-même un gilet jaune, a appelé à participer à la première manifestation, parce qu’il y voyait un mouvement contre la fiscalité, donc libéral. Il a rapidement changé d’avis.

II. « Je voulais faire du beau dessin de voyage »

À la volée, on prend en cours l’émission Easy Reader, émission consacrée à la bande dessinée sur Radio PFM 99.9, « libre et sans pub », et enregistrée sous le chapiteau des débats n° 2. On voit qu’on est à la radio : chaque intervenant a une bouteille de bière de 75 cl devant lui.

Fabcaro, célèbre auteur de Zaï Zaï Zaï Zaï, avoue avoir réalisé son album Carnet du Pérou. Sur la route de Cuzco sans être allé au Pérou. Il pensait que c’était clair dans le livre, mais lors de la sortie, il s’est aperçu que les gens y croyaient. Ses amis qui faisaient de vrais carnets de voyage en BD l’ont remercié : « Super, tu nous as niqué le boulot avec ton truc ! » Pourtant, il n’avait aucune envie de se moquer, juste une « frustration graphique », le désir de « faire du beau dessin de voyage au pinceau ».

III – Impunité de la France dans le monde

Pour rester dans la bande dessinée, Benoît Collombat et Frédéric Debomy sont interrogés à propos de deux albums dont ils ont écrit le scénario, Sarkozy-Kadhafi, des billets et des bombes, et Full Stop. Le génocide des Tutsis du Rwanda. Les titres parlent d’eux-mêmes. Bizarrement, le chapiteau n° 3 abrite à la fois des débats et des stands où les gens discutent fort. Et c’est aussi le plus près de la scène rap.

Frédéric Debomy explique qu’il a voulu montrer comment on établit des faits de génocide. Il a suivi deux membres du Collectif des parties civiles pour le Rwanda qui mènent au Rwanda des enquêtes sur des génocidaires rwandais installés en France. Il juge que la publication de leurs livres est d’autant plus nécessaire qu’une forme de « révisionnisme, de réécriture de l’histoire » est à l’œuvre, par les responsables français impliqués, comme Hubert Védrine pour le Rwanda

Pour Benoît Collombat, le problème fondamental de la politique étrangère française, que ce soit au Rwanda, où elle a soutenu un régime qui préparait puis a mis en œuvre un génocide, ou en Libye, où elle a participé à la déstabilisation de tout un pays, est qu’« elle est pilotée par quelques personnes, sans vrai contrôle démocratique ». Le choix de la bande dessinée correspond à une volonté de « diffuser l’information à une large échelle », « de la rendre compréhensible ». La réunion de cinq journalistes pour le scénario s’est faite dans le but d’« assembler et de mettre dans la lumière » les pièces d’un puzzle, déjà révélées mais pas toujours reliées.

Ce sera une constante des différentes discussions d’insister sur les formes capables de transmettre à un large public une information pas toujours attirante. Bande dessinée, roman-photo pour Vincent Jarousseau, « conférence gesticulée » avec une comédienne pour Gérard Noiriel, qui terminera la journée en faisant reprendre en chœur par le public « Le Déserteur » de Boris Vian.

IV. « Guérir le banlieusard de sa banlieusité »

Changement d’ambiance avec « Banlieue noire », qui rassemble l’éditeur, Hervé Delouche, et certains des auteurs du recueil collectif de nouvelles Banlieues parisiennes Noir. Le réfectoire du Clair Logis, foyer de jeunes travailleurs, au charme désuet et à la pénombre favorable au recueillement, peut difficilement être plus éloigné du sujet du débat animé par Gwenaëlle Denoyers (revue 813).

Quand on lui dit qu’il est Parisien, Patrick Pécherot répond qu’il est banlieusard. Il a vécu et étudié sur le territoire Courbevoie-Puteaux-Suresnes-Nanterre, l’a vu évoluer – des derniers bidonvilles au quartier d’affaires. Ça l’a poussé à écrire Petit éloge des coins de rues, car « la banlieue est mouvante, elle pousse plus loin ceux qui ne peuvent suivre le mouvement, mais les gens laissent des traces ».

Insa Sané écrit pour « créer la mémoire de la banlieue ». Elle est généralement considérée sous l’angle sociologique, en négatif : « il faut guérir le banlieusard de sa banlieusité ». Insa Sané essaie donc d’inscrire dans ses textes des marqueurs d’histoire, comme la guerre d’Algérie, notamment à Sarcelles, « ville créée de toutes pièces par les étrangers ».

Salon du livre d'expression populaire et de critique sociale Arras

© Sébastien Omont

Christian Roux a choisi comme personnage principal Emma F., femme de chambre obèse travaillant à Paris et vivant au Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie. Emma décide de rétablir la balance avec une jolie actrice qui s’épanche dans la presse sur la façon dont tout lui est tombé tout cuit dans le bec, sans qu’elle ait eu à fournir le moindre effort. Beaucoup des héros des nouvelles de Banlieues parisiennes Noir se retrouvent dans un sentiment d’injustice, de rage. Christian Roux écrit « pour mettre en lumière les gens qu’on ne voit pas. Les banlieues sont des marges que souvent on ne veut pas entendre ». Mais il faut également éviter « l’auto-ghettoïsation », « savoir investir les lieux auxquels on a droit ».

Chloé Mehdi trouve que le discours tenu aux jeunes de banlieue, y compris dans les établissements scolaires, est que ce sera pire que pour leurs parents, que même en faisant des études ils ne trouveront pas de travail, qu’ils vont galérer. Ce n’est pas motivant. Et l’injustice frappe en banlieue plus qu’ailleurs, en particulier les violences policières. Elle cite le cas de jeunes qui entrent en prison pour une peine de quelques mois et qui y restent des années, à cause de la prison même, de ce qu’ils ne supportent pas l’incarcération.

V. 6Thème-D

La Grand-Place est maintenant pleine d’une foule rieuse qui circule entre les tentes sous le soleil. On décide à aller jeter un coup d’œil à la scène rap, et là, surprise, on est séduit par le groupe 6Thème-D. Pas de clichés, rythmes puissants, textes adultes – bon, d’accord, la musique était trop forte pour qu’on les comprenne, mais on est allé voir plus tard sur facebook et sur youtube. On aimerait aussi écouter Zindoun qui leur succède, et qui semble être le cœur de l’association Échos d’en bas animant la scène, mais le temps presse.

VI. Le Couloir de la pauvreté

On retourne au chapiteau maudit, le n° 3 : il y a plus de gens qui discutent dans l’autre moitié de la tente, le rap a encore monté de volume. Les invités doivent parler fort, il faut se concentrer pour entendre, ça crée un sentiment d’urgence.

Sur le thème « Précarité et malaise social », on retrouve Vincent Jarousseau, avec Ixchel Delaporte, qui a écrit Les raisins de la misère. Il est étonnant de voir comme leurs titres se croisent, avec Steinbeck en toile de fond. La France de 2019 est-elle aussi en crise que les États-Unis de 1929-1939 ?

Ixchel Delaporte dresse un état stupéfiant du travail dans le vignoble bordelais. Les grands châteaux dans lesquels se font les crus prestigieux ont abandonné toute tradition paternaliste. Toute l’année, ils recourent à une main-d’œuvre précaire fournie par des prestataires qui vont la chercher au Maroc, en Roumanie, en Pologne. Ces travailleurs sont exploités, leurs heures supplémentaires pas payées. Ils vivent souvent dans des logements insalubres loués par des marchands de sommeil qui ont colonisé les villages de la région, y compris ceux qui abritent des grands crus, comme Pauillac avec les châteaux Lafite Rothschild, Latour et Mouton Rothschild. Deux mondes se côtoient et s’ignorent, la vitrine du luxe et « le couloir de la pauvreté » (l’expression est de l’INSEE), dans un univers quasi médiéval où des battues au sanglier peuvent dévaster des jardins.

La monoculture – qu’on pourrait qualifier de monoindustrie –, et l’absence de tradition sociale – il n’y a jamais eu de grandes grèves dans le Bordelais – favorisent cette situation où les habitants non qualifiés n’ont comme perspective que des emplois sous-payés et précaires. Bordeaux n’est pas devenu un des principaux points de tension des Gilets Jaunes par hasard. Lors des journées portes ouvertes des châteaux, les Gilets Jaunes se sont installés devant les domaines pour expliquer aux visiteurs qui étaient vraiment leurs propriétaires : souvent des exilés fiscaux, qui touchent des subventions de l’État pour rénover leurs chais mais dont l’argent ne « ruisselle » pas.

Vincent Jarousseau souligne, comment à partir d’une histoire complètement différente, la situation est semblable à Denain : avec les usines, la tradition syndicale a complètement disparu. Les Gilets Jaunes qui se sont mobilisés le faisaient en général pour la première fois.

Ixchel Delaporte confirme que, comme dans le Nord, les gens qu’elle est allée rencontrer éprouvait un regain de dignité à ce que quelqu’un vienne leur demander comment ils allaient, ce qu’ils faisaient. Elle rappelle que le gilet jaune, fluo, sert à rendre visible.

VII. Des aujourd’hui qui bruissent

Retour au Clair Logis. Pour être sûr d’assiste au « concert exceptionnel et festif » d’Alain Damasio – « il n’y aura pas de place pour tout le monde » prévient le programme –, j’arrive en avance, à la fin du spectacle précédent. On me demande de ressortir pour « laisser Damasio s’installer », mais je profite d’un geste ambigu de la dame qui gère les entrées pour retourner dans la salle où je me fais aussi furtif que possible. Je me fonds dans le décor. Tout va bien : Alain Damasio et Yan Péchin, le musicien qui a réalisé le concept-album qui accompagne la sortie de son livre, ne me voient pas. Les furtifs est un formidable roman, multiple et enthousiasmant, qui explore, à travers l’invention de créatures merveilleuses, les possibilités de transformation sociale dans un avenir proche.

Je n’étais pas tellement convaincu d’entendre lire des extraits sur fond d’effets de guitare. Pourtant ce fut un magnifique moment, tant Alain Damasio est chaleureux et habité.

Il tente de faire « exploser les plosives » en français comme dans un rap en anglais. Les basses cognent. J’imagine « les infrabasses et les ultrasons » et je me surprends à chercher dans les coins du plafond les furtifs, ces êtres qui naissent du son.

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© Sébastien Omont

Mention spéciale à « Ici vole Velvi », passage où une jeune femme « file et fuit » en parapente, défiant la pesanteur et la police, traçant des arabesques dans l’air. Aux « Mantracts », textes poétiques et politiques rédigés « avec le comité invisible ». Et à « Overmars », né, lors de Nuit debout, de la volonté de ne pas s’arrêter après le 31 mars, de continuer. D’où, dans le roman, « le 38 mars », « le 45 mars », « le 106 mars »… avec, s’il ne peut y avoir une grande révolution, des micro-révolutions chaque jour.

« Il n’y a pas de lendemains qui chantent, il n’y a que des aujourd’hui qui bruissent. »

Du Médoc à Denain, des banlieues à l’Afrique, il y a des choses à changer. Et peut-être une méthode : laisser monter toutes les paroles. Quand on a commencé à écouter quelqu’un, même malgré soi, il est plus difficile de l’ignorer. « Le vivant, c’est la capacité à se tenir debout dans l’ouvert » écrit/dit Alain Damasio.


À lire :
Vincent Jarousseau, Les racines de la colère, Les Arènes.
Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France. De la Guerre de Cent ans à nos jours, Agone.
Fabcaro, Carnet du Pérou. Sur la route de Cuzco, Six pieds sous terre.
Benoît Collombat, Fabrice Arfi, Michel Despratx, Élodie Gueguen, Geoffrey Le Guilcher (scénario), Thierry Chavant (dessin), Sarkozy-Kadhafi. Des billets et des bombes, Delcourt.
Frédéric Debomy (scénario), Emmanuel Prost (dessin), Full Stop. Le génocide des Tutsis du Rwanda, Cambourakis.
Collectif, Banlieues parisiennes Noir, présenté par Hervé Delouche, Asphalte.
Ixchel Delaporte, Les raisins de la misère, Rouergue.
Alain Damasio, Les furtifs, La Volte.

Sébastien Omont

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