Le web et le bâton

La guerre de la terre et des hommes est un livre-monstre : cinq tomes annoncés, deux déjà publiés, le troisième en passe d’être achevé et les deux derniers déjà plus qu’esquissés dans l’esprit de leur auteur, Pascal Bacqué. Ce n’est pourtant pas l’aspect quantitatif qui singularise le livre, son caractère imposant n’est que le plus extérieur de ses traits. Par ailleurs, la boursouflure n’est pas en elle-même un gage de qualité. Non, c’est le projet même du livre, sa nature, si l’on n’entend pas par là quelque essence gravée dans le marbre, qui le fait échapper à la norme. Au sens propre, ce texte est anormal, parce qu’il est hybride et pourtant son écriture s’impose au lecteur comme parfaitement naturelle.


Pascal Bacqué, Étranger parmi les vifs. La guerre de la terre et des hommes, tome 2. Massot/Sophie Wiesenfled, 432 p., 23,90 €


L’hybridation est une notion ultra-contemporaine ; le livre de Pascal Bacqué ne l’est pas, mais il croise cette hyper-contemporanéité par son intempestivité ou son inactualité, pour autant qu’on entende ces mots dans leur sens nietzschéen.

Dans le tome premier, l’action se déroulait entre l’an 999, veille de l’an 1000, et l’année 1945, veille d’aujourd’hui. Dans le tome 2, elle se situe aujourd’hui, mais dans un aujourd’hui perturbé par son hier. Certains personnages croisés dans le premier tome apparaissent à nouveau dans le deuxième, non parce qu’ils continueraient de vivre, mais parce que leur existence parasite et hante celle des personnages d’aujourd’hui. Ainsi Pascal B., écrivain, quasi-homonyme de l’auteur, se voit-il progressivement phagocyter par un certain Peter Gantyr, dont la véritable identité – si ces mots ont un sens – se révélera au tome 3. Ainsi la tourbe, personnage incontournable et essentiel (quoique étrange) du premier volume, revêt-elle désormais la figure du Web, technologie oblige. Ainsi quelque chose du bâton, principal protagoniste du livre et, en fait, réel moteur de l’histoire (celle du livre comme la grande, à en croire l’auteur) se retrouve-t-il dans les yeux d’un chat qui visite avec son maître chanceux les Churchill War Rooms à Londres – Churchill étant lui-même l’un des personnages les plus géniaux du premier tome.

Pascal Bacqué, Étranger parmi les vifs. La guerre de la terre et des hommes

Churchill War Rooms

Attention : l’étrangeté n’est jamais recherchée par Pascal Bacqué ; elle prend cependant un certain relief dès lors qu’on s’efforce de raconter l’intrigue du livre, de la mettre à plat. Car ce dont témoignent le livre ainsi que sa somptueuse écriture, tour à tour sublime, ironique, comique, méchante, onirique, délirante, limpide, poétique, c’est que rien de plat n’existe qu’à reposer sur autre chose, si bien que tout ce qu’on prend pour un plan se révèle être une surface, faussement étale, au fond une ruse du relief, souterrain (les Externsteine, les Churchill War Rooms déjà mentionnées, bien d’autres encore) ou montagneux (le Bietschhorn, notamment ou encore Harr, sage de l’an Mil, père d’Elias et d’Hermann, par qui tout arriva, et dont le nom signifie en hébreu « montagne »). On pourrait d’ailleurs décrire ce livre par sa géographie, de la Germanie à Paris, du Valais à l’Écosse, de Londres à Chamarande…

Simplifions un peu, pour nous faire entendre : on pourrait dire qu’il y eut, dans la littérature du siècle dernier comme une scission entre écriture et récit, entre style et construction narrative. Chez les uns, l’écriture, sublime, primait, et le récit importait au fond assez peu. D’être si bien écrites, les histoires les plus simples (une recette de cuisine, par exemple, sous la plume de Marguerite Duras, elle aussi personnage du livre) devenaient des sommets littéraires, souvent minimalistes. Chez les autres, accrochés au récit, à l’intrigue, l’écriture se faisait oublier, passait au second plan. Le récit, maximaliste, tendait en sa limite vers la légende ou la saga (c’est Tolkien, par exemple, le professeur anglais présent dans le premier tome). Esthétisme d’un côté, épopée de l’autre. Or cette scission n’opère pas ici, elle est comme effacée, suturée, et les deux bords qui paraissaient devoir s’éloigner toujours davantage se rejoignent et se donnent dans l’évidence de leur profonde unité.

Pascal Bacqué, Étranger parmi les vifs. La guerre de la terre et des hommes

Mais le geste littéraire de Pascal Bacqué n’a cependant rien d’un retour en arrière héroïque par lequel la littérature renouerait avec son essence oubliée. Il s’agit à l’inverse d’un formidable renouvellement qui ne sacrifie rien de la jouissance, souvent jubilatoire, du récit ni de la puissance de la langue écrite, de sa force curieuse et furieuse, de son incroyable beauté dès lors qu’on ne la considère ni comme se suffisant à elle-même ni comme la servante d’autre chose, mais comme une surface – celle de la ligne ou de la phrase – concentrant en elle la vie des hommes et des choses, la vie du monde. Non pas leur passé, comme s’il importait de l’instituer dans une littérature monumentale, mais bien plutôt leur existence toujours présente par-delà leur incessante tentation de l’oublier.

L’écriture de Pascal Bacqué est hybride, non parce qu’elle résulterait d’un mélange (bien des pastiches, bien des références, bien des citations, avouées ou non, ponctuent son ouvrage), mais parce qu’elle relève les éléments qui la composent et, ce faisant, les transforme radicalement. Et c’est cela, au fond, qui émerveille le lecteur de La guerre de la terre et des hommes : le sentiment d’une profonde nouveauté et la gratitude d’y avoir été ramené. L’évidence que quelque chose commence enfin.

 Gilles Hanus

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