Portrait sensible de Gerda Taro

Comment restituer la trajectoire d’une étoile filante, dont la présence corporelle s’est subitement évanouie lorsque Gerda Taro, 27 ans, intrépide photo-reporter couvrant la guerre d’Espagne aux côtés des antifranquistes, fut avalée par les chenilles d’un char sur le front de Brunette ?


Helena Janeczek, La fille au Leica. Trad. de l’italien par Marguerite Pozzoli. Actes Sud, 388 p., 22,80 €


Cette question se trouve régulièrement posée, au rythme des publications photographiques, historiques et romanesques dédiées à cette femme étonnante, qui se multiplient depuis une décennie [1]. Sans doute est-ce l’effet d’un tardif passage de la pénombre à la lumière. La personnalité et le regard singuliers de cette pionnière du photojournalisme furent longtemps éclipsés par la renommée de Robert Capa, avec qui elle partagea sa vie, son engagement politique et son travail au milieu des années 1930. Et il fallut attendre la conjonction favorable entre une somme biographique, un retour mémoriel de la guerre d’Espagne et la réapparition, par hasard, en 2007, de la « valise mexicaine », où dormaient les négatifs des clichés espagnols du trio Capa-Taro-Seymour, permettant de réattribuer à la jeune femme plusieurs centaines de ses clichés originaux [2], pour qu’historiens de la photo ou de la guerre, documentaristes et écrivains rendent intégralement à Gerda Taro la spécificité de son parcours et de son œuvre.

Mais pourquoi, aujourd’hui encore, s’évertuer à décupler, et toujours sous le signe de l’exhumation, le portrait d’une femme qui a non seulement retrouvé son individualité historique, mais est même désormais devenue une icône photographique, littéraire, politique et féministe ? Parce que la fascination attise la fascination : la silhouette de Gerda Taro est entrée dans l’ère de la mythographie, où faits et représentations, mémoires et fictions s’entremêlent pour lui composer une trajectoire sans cesse enrichie et contrastée, qui offre une source inépuisable de réflexion politique ou poétique sur le passé et le présent.

Helena Janeczek, La fille au Leica.

Gerda Taro

Cette perspective est au principe du roman d’Helena Janeczek, dont l’objet est bien de suggérer les voies et les voix par lesquelles s’est formé un caléidoscope d’images et de mémoires diffractées de Taro, dès son décès en Espagne et ses funérailles à Paris à l’été 1937. En effet, si l’on y trouve, comme dans d’autres ouvrages récents, le désir de restituer la singularité d’une femme libre, c’est moins en scrutant la personne elle-même que l’autrice propose d’y parvenir qu’en se focalisant sur le magnétisme immédiat, trouble et étonnamment prolongé qu’a exercé Taro sur ceux qui l’ont croisée ou ont contemplé ses photos. À commencer par les lecteurs d’aujourd’hui, conviés dans un prologue illustré à s’immerger dans l’effet de suggestion qu’exercent les clichés récemment retrouvés de son visage rayonnant ou de sa silhouette floutée : plus le grain des photos est passé au tamis du regard et des mots, plus l’énigme se creuse.

D’emblée, Janeczek place sa construction romanesque dans la lignée d’un thème auquel se collètent souvent la littérature, le cinéma, mais aussi l’historien.ne du monde contemporain à l’ère des images sérielles et des archives en masse : plus on déplie les représentations visuelles censées reproduire le réel, plus on scrute les détails, plus l’œil s’égare et plus la quête de l’historicité singulière des individus ou de l’aura collective d’un personnage se complexifie.

Le roman nous plonge dans ce jeu de diffraction du passé et de la mémoire en déroulant la narration selon deux principes. Le premier consiste à écouter successivement trois voix décalées, trois narrateurs (Willy Chardack, médecin ; Ruth Cerf, sa meilleure amie journaliste ; Georg Kuritzkes, intellectuel marxiste engagé dans les Brigades internationales) dont le trait commun est d’avoir connu la jeune femme avant que celle-ci ne rencontre Capa, lorsqu’ils étaient tous étudiants, se frayaient un chemin dans le bouillonnement culturel et politique de l’Allemagne des années 1920 et s’engageaient contre le nazisme à Leipzig, Berlin, puis dans l’exil parisien. Pour reconstituer la trajectoire historique et iconique de cette femme indépendante, l’autrice choisit donc de déborder le cadre habituel des représentations mémorielles ou romanesques, en dissolvant la centralité du couple mythique Capa-Taro, qui est certes évoqué mais évacué du premier plan. Ce qui a pour effet d’offrir de suggestifs angles romanesques, où la dynamique revient le plus souvent à l’inventivité et au courage de Taro, à la constance de l’amitié, parfois à la fragilité amoureuse, et pour finalité de rebattre les cartes qui permettent de s’interroger sur ce qui rend Taro à la fois unique et emblématique d’une époque : à la dualité femme singulière/couple mythique, ces trois narrateurs successifs substituent un jeu d’éclairages réciproques entre le singulier et le multiple, entre le parcours d’une femme originale et le portrait romancé de tout un groupe intergénérationnel, composé de figures intellectuelles et artistiques célèbres (Capa, Dos Passos, Hemingway, Chim… traversent ces récits), ou anonymes (comme le sont devenus ceux qui sont ici les témoins), mais qui tous, chacun à leur manière, avec leurs différents modes d’engagement et leur notoriété variable, ont partagé l’expérience des avant-gardes culturelles, de la quête du dépaysement, des luttes contre toutes les formes de fascisme en Europe et souvent les épreuves de l’exil.

Helena Janeczek, La fille au Leica.

Autre principe narratif majeur : le roman s’affranchit des cadres de la chronologie historique, pour se dérouler au rythme aléatoire, frénétique ou elliptique, de la remémoration, attisée pour chaque narrateur par les événements traversés et les impressions ressenties à l’époque où il témoigne. Pour Ruth, c’est le Paris de 1938, qui lui fait ressentir le besoin de se souvenir de la créativité de Taro, seule façon d’affronter le deuil de son amie et de trouver l’énergie nécessaire à la préparation d’un inévitable nouvel exil dans une Europe chauffée à blanc par la xénophobie et les préparatifs de guerre. En 1960, en pleine guerre froide, Chardack et Kuritzkes qui, passées les épreuves des années 1930, ont trouvé une place au sein d’institutions académiques ou internationales prestigieuses, l’un dans une ville trop tranquille des États-Unis, l’autre dans une Italie déjà aux prises avec le spectre du néofascisme, sont eux aussi tentés de déplier les souvenirs froissés de Taro, pour faire face à leurs renoncements, à leurs déceptions intimes ou aux défis politiques du présent.

« Chacun se souvient de ce qui l’aide à rester en selle et […] veut juste conserver ‟sa Gerda”, même s’il sait qu’elle n’existe pas » : en suggérant ainsi la clé de l’emballement de l’imagination de Kuritzkes, l’ex-brigadiste désillusionné et narrateur du magnifique troisième volet de ce roman, Helena Janeczek livre aussi la clé de la fascination qu’inspire Gerda Taro à notre époque qui, comme toutes les époques troublées, a besoin d’icônes et, plus encore, de mémoire vive. Ici comme en Italie, d’où nous vient ce roman, où la mémoire de la guerre d’Espagne a toujours été profondément conflictuelle puisque y participèrent, dans des camps opposés, des forces militaires fascistes et des volontaires antifascistes. Et c’est en Italie aussi, où l’actualité politique et culturelle met à vif la mémoire de ces conflits de valeurs inconciliables, que le livre a reçu l’important prix Strega (en 2018). Cet autre prisme de lecture ajoute encore à son intérêt.


  1. Les lecteurs francophones ont déjà pu lire, en 2018, Pierre-François Moreau, Après Gerda, Les Éditions du Sonneur ; et pourront retrouver Taro dans le roman de Serge Mestre, Regarder, qui doit sortir en février 2019 aux éditions Sabine Wespieser.
  2. Irme Schäber, Gerda Taro. Une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne, 1ère éd. 1994, traduit de l’allemand par Pierre Gallissaires, éditions du Rocher, 2006 ; François Maspero, L’ombre d’une photographe. Gerda Taro, Seuil, 2006 ; Cynthia Young (dir.), La valise mexicaine. Les négatifs retrouvés de la guerre civile espagnole, 2 vol., Actes Sud, 2011.

Caroline Douki

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