Carl Rakosi, le retour

Carl Rakosi, poète « objectiviste » dans les années 1930, s’est tu pendant un quart de siècle. En 1967, il opère un retour à l’écriture en publiant Amulette, recueil de poèmes aujourd’hui traduit en français, le premier à faire connaître dans notre langue l’œuvre de ce poète vif et complexe.


Carl Rakosi, Amulette. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Philippe Blanchon et Olivier Galon. La Barque, 208 p., 25 €


Carl Rakosi est l’un des membres du  groupe  que Louis Zukofsky constitua assez informellement pour la publication de deux ouvrages restés célèbres : le numéro « objectiviste » de Poetry de 1931, et l’anthologie An « Objectivists » Anthology de 1932. Hormis Zukofsky, Les  « objectivistes » les plus connus furent George Oppen et Charles Reznikoff. Les quatre poètes allèrent ensuite chacun leur chemin, utilisant un peu comme ils l’entendaient l’adjectif « objectiviste »

L’appellation avait été choisie par Zukofsky et reprenait la définition de la poétique « imagiste » qu’avait présentée Ezra Pound en 1912, à savoir que le poème devait être « le traitement direct de la  ‟chose” qu’elle soit subjective ou objective ». Les « objectivistes » formèrent une constellation éphémère mais qui fut l’une des grandes forces qui façonnèrent le paysage poétique américain du XXe siècle.

La carrière de Carl Rakosi (1903-2004), longtemps le moins « en vue » du quatuor, est particulière. Après des débuts poétiques dans les années 1930, et la publication de ses Selected Poems en 1941, il cessa d’écrire pendant plus d’un quart de siècle. La grande crise et le besoin de faire vivre sa famille l’auraient détourné de l’écriture. Il a en effet souvent présenté son renoncement comme dû à la fois à des nécessités économiques et à son sentiment d’alors de ne pouvoir écrire une poésie susceptible de servir la cause des masses –il était à cette époque fortement engagé à gauche. Puis,en 1967, après une carrière de travailleur social et de psychothérapeute, un an avant sa retraite de directeur de la Jewish Family and Children’s Service de Minneapolis, il reçut une lettre d’un jeune poète anglais qui lui demandait où l’on pouvait trouver ses plus récents poèmes. Ce fut l’impulsion qui lui permit de reprendre l’écriture et de publier d’abord Amulette en 1967 – le livre qu’on peut aujourd’hui lire en français – puis d’autres recueils avant les Collected Poems de 1987.

Il y aurait donc deux « périodes » distinctes dans l’œuvre de Rakosi, la première, « objectiviste », constituée par son travail des années trente, et la seconde, différente dans ses postulats esthétiques, qui aurait débuté à la fin des années soixante et se serait étalée sur une trentaine d’années. La réalité est un peu différente et la coupure n’est pas aussi claire. On le constate d’ailleurs dans Amulette puisque un certain nombre des textes du recueil sont des réécritures de poèmes antérieurs ou commentent implicitement le travail d’autres poètes. Le Rakosi d’Amulette est donc multiple : il y demeure un peu l’« objectiviste » d’avant (« Le poème »), mais aussi le ré-écrivain de sa propre poésie des années trente (« La ville (1925) »), ou l’imitateur-commentateur des modes poétiques d’autrui (principalement ceux de T. S. Eliot, Wallace Stevens, Zukofsky).

Carl Rakosi, Amulette

Carl Rakosi © La Barque

Le poète d’Amulette adopte également des personae poétiques diverses, sa présence y est plus ou moins forte et son rôle varié : il peut par moments introduire une note autobiographique ou toute une séquence personnelle, à d’autres poser au personnage lyrique sophistiqué (« Pensées nocturnes », « Flûtistes de Finmarken ») ou s’exercer, lui l’acerbe fils d‘immigrés de la Mitteleuropa, au rôle de folkloriste de l’Amérique (les différents poèmes de « Americana »).

La présence poétique que souhaite Rakosi finit par se dégager après qu’une série de manières d’être ont été expérimentées et ont montré soit leur utilité, soit leur limites. Défilent donc des figures décadentes à la Prufrock ou Mauberley (personnages de la poésie d’Eliot et Pound), dont l’une dit dans « Figures dans une encre ancienne » : «  Quoi, serai-je donc amoureux / de mes propres images, un Onan / enveloppé dans leur étrangeté protectrice ? / craignant on ne sait quelle faiblesse ? » Apparaît – si l’on peut dire – « le  poète absent du poème » (une des expressions de Rakosi). S’élève, un peu trop univoque, la parole du poète protestataire (« À un antisémite », « Quatre personnages et un lieu dans le Marchand de Venise », «  Au citoyen non politisé »…).

Plusieurs manières d’organiser le discours poétique sont aussi testées, mais dans une moindre mesure car Rakosi possède dès ses débuts une vision particulière de la forme (de l’image, du blanc, du rythme). Tout doit organiser la réserve, la concision, la vitalité essentielles à son esthétique et à sa pensée. Parfois, cependant, il se fait explicite. C’est le cas dans deux poèmes en particulier : son explicitation passe par le détour autobiographique dans « La génisse » et se fait quasi didactique dans « La ligne côtière». Dans le premier poème, Rakosi présente sa démarche poétique de manière presque confessionnelle, comme la recherche d’« une intégrité inexpugnable » perdue :

« Je suis le fils

d’un paysan hongrois

 qui fuit le service militaire […]

celui qui a perdu

le pouvoir simple de ce père

de toucher et sentir

vierge de toute philosophie…

l’intégrité inexpugnable

d’une génisse se léchant le museau…

qui l’a perdu pour toujours

 pour toujours. »

Dans « La ligne côtière », il offre d’abord sa conception du matériau et du travail poétiques puis la fait suivre d’un exemple :

« Ce sont les données brutes.

Un mystère les traduit

en sentiment et perception

puis en imagination ;

 et pour finir en cette image de quartz

dure et inévitable

née de la volonté 

et du langage. »

Principe immédiatement suivi de son illustration :

« Ainsi la queue d’un écureuil

flottant au guidon

instaure indéniablement

le cycliste qui passe

en mâle valeureux

au joyeux panache. »

Mais ces moments explicatifs sont rares, et les poèmes du recueil un peu difficiles tant à cause de leur relative obscurité qu’à cause de la familiarité avec la tradition littéraire qu’ils exigent. Pourtant, même sans grande connaissance de la poésie américaine du XXe siècle, le charme intrigant des poèmes, mêlant sobriété et défamiliarisation, opère.

Carl Rakosi, Amulette

Numéro de la revue Poetry consacré aux Objectivistes en 1931

Il est plus puissant dans la rigueur épigrammatique, porté par un vers court et bondissant, une diction simple et ironique. Alors les poèmes maîtrisés et humoristiques font se rencontrer psyché et monde extérieur avec un maximum de simplicité et de mystère. Ce sont ces textes qui s’ouvrent le mieux, comme par inadvertance, à une intéressante réflexion esthétique. Ainsi, le premier poème d’Amulette intitulé « Le poème » parle du rapport au monde de l’auteur, de l’océan et de la rose, d’une conception de l’inspiration et du texte poétique… Il est constitué d’une seule phrase dont le premier mot est le titre et le dernier une sorte d’onomatopée interrogative (un « hm ? » anglais qui peut couronner un questionnement sincère, un doute, une plaisanterie, etc. ). Il donne en tout cas assez bien l’idée de ce que peut écrire celui qui dans une œuvre postérieure (« Problèmes de vieux ») se surnomme la « vieille racine de mandragore ».

« Le poème

entre

comme le choc

de l’océan

dans ma tête

et sort comme un modèle réduit

dans le monde

sentant bon comme la rose,

 nooon… ? »

« Le poème », par sa grande brièveté, ne saurait bien sûr suffisamment démontrer les qualités de dépositaire et d’explorateur du langage que possède Rakosi, ni son originalité. Mais le recueil compte une vingtaine de textes frappants et complexes qui mettent parfaitement en valeur les puissants attraits de Rakosi, «  vieille racine de mandragore » qui, à soixante-quatre ans, connut une nouvelle floraison poétique, renouvelée ensuite pendant presque quatre décennies.

Caveat : le lecteur modérément anglophone ( mais heureusement le livre est publié en version bilingue)  risque de trouver Rakosi plus bizarre ou obscur qu’il ne l’est en réalité. En effet, une bonne connaissance de l’anglais n’a pas semblé un préalable nécessaire aux deux traducteurs qui n’ont pas compris nombre d’expressions courantes des poèmes (« the lower keys », « shrink from » « Patrick Henry Junior High », « chord »…), de formes grammaticales simples (impératifs pris pour des troisièmes personnes du pluriel et donc les compléments d’objet direct pour des sujets), de constructions (particulièrement celles des noms composés : ainsi, « A mutton fat jade / Chien Lung / bowl », dans la « La ville (1925) », devient « Un mouton gras de jade / bol de / Qianlong », alors qu’il n’est simplement qu’ « Un bol Qianlong de jade blanc ».)

Dommage.

Claude Grimal

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