Écrire la disparition

Dans La première année, le poète Jean-Michel Espitallier fait le récit de la mort de sa compagne, Marina. Atteinte d’un cancer du sein, Marina décède au début de l’année 2015. Jean-Michel Espitallier décrit la fin de sa vie, sa mort, et l’année qui suit. La première année est un livre de deuil. Journal poétique de la première année d’absence, il s’approche par les mots au plus près et avec insistance de la disparition de la femme aimée, de son absence, et de la douleur dans le temps.


Jean-Michel Espitallier, La première année. Inculte, 184 p., 17,90 €


La première année est de ces livres qui d’emblée vous étreignent, vous prennent. La description de la mort de Marina au cours des premières pages fait inévitablement monter les larmes du lecteur, accompagnant celles de Marina : « Tu pleures doucement […], tu pleures de douleur […], tu pleures discrètement », et celles de l’auteur, une fois la mort venue : « Je m’asphyxie. Je me noie. […] Je pleure beaucoup. […] Je me noie. Je m’asphyxie ». Les larmes qui coulent sans tout à fait discontinuer tout au long de ce récit d’une année résonnent avec l’une des épigraphes du livre, celle de Judith Butler, dans La vie précaire : « Si une vie ne peut être pleurée, elle n’est pas tout à fait une vie ». La vie de Marina devient ainsi « tout à fait une vie » par ces larmes partagées, provoquées par la mort, et sa mise en mots : « Comment te continuer (te faire vivre) dans le rituel ? Te pleurer pour te maintenir en vie ».

L’émotion suscitée par le récit de cette maladie, de cette mort, et de cette année de deuil persiste et insiste jusqu’aux dernières pages. Jean-Michel Espitallier inscrit l’émotion face à la disparition de sa compagne dans un temps long, qui s’étire et se répète, s’enroule sur lui-même : « Les jours sont lents, longs, lourds ». La reprise ici de mots aux sonorités proches, où l’on entend presque les larmes couler, souligne la dimension continue de l’émotion. Ces reprises par l’écriture d’instants similaires, ces retours et ces redondances qui sont les traces d’une entière occupation du corps et de l’esprit par la mort, d’une obsession, trouvent dans La première année une force particulière. Elles semblent tout à la fois relever d’un exorcisme, d’un exercice compulsif de consolation, et de la simple expression brute et immédiate d’une émotion qui perdure et s’étend au-delà de l’auteur. Les répétitions de mots, de phrases, de périodes et d’événements du récit parviennent à maintenir les larmes et faire tenir la tristesse qui fait s’effondrer les corps.

Jean-Michel Espitallier, La première année

« Je ne veux pas trop expliquer, je veux juste ressentir (réussir mon deuil) », écrit Jean-Michel Espitallier. Si l’expérience du deuil est la sienne, bien particulière, et s’il parvient à écrire la singularité de ses émotions et ses sensations, il réussit aussi à travers La première année à les « faire ressentir » à d’autres, et à les inscrire dans une forme d’infini qui est aussi la sienne : « Ce soir (18 août) je me rends compte que du point de vue du deuil, qui est une expérience du plus jamais, c’est-à-dire du à-jamais, je vis l’expérience de l’infini. »  L’écriture poétique, qui se construit là autour de périodes, inscrit l’émotion et les sensations de l’auteur, du « je », mais aussi du lecteur, dans une durée qui excède celle de la première année suivant la mort de Marina.

L’usage du « tu » tout au long du récit constitue sans nul doute une des forces particulières de La première année. Le « tu » interpelle Marina, de son agonie jusqu’au creux de sa disparition. C’est ce pronom, cette adresse, qui l’anime jusqu’à la fin, qui la « continue », et qui, de manière paradoxale, incarne et rend présente son absence : « Maintenant tu es morte. À présent tu es morte. » Jean-Michel Espitallier parvient à lui donner vie par ce « tu », la décrivant avec une immense tendresse : « Tu auras toujours vécu pour la beauté, la grâce, l’élégance, ce fut ton projet (femme-dandy par excellence, dans l’excellence), ta résistance, ton combat, ta force. » Sans l’enfermer dans des mots qui ne seraient pas les siens, l’adresse à ce « tu » incarné ouvre le texte à un « tu » pluriel, indéfini, libre et fragile : « Quelle est la valeur de ‟toi” que je t’adresse alors que tu n’es plus là ? » Il représente à la fois la distance avec le « je » et la fusion passée. Par ce jeu d’adresses qui interpelle et anime aussi le lecteur, Jean-Michel Espitallier fait vivre et revivre un amour, dont les débuts ressurgissent en ce début d’année de deuil : « J’aurai vécu deux fois seulement cette chose plus grande que moi. La première, avec toi dans un excès inouï de bonheur, le 19 janvier 1984 […]. La deuxième, le 3 février à 2 heures du matin dans une chambre d’hôpital ».

Jean-Michel Espitallier, La première année

Jean-Michel Espitallier © Hannah Assouline

Dans La première année, le recours au « tu » qui anime Marina dans une forme d’immédiateté et de vivacité toujours recommencées fait naître un lyrisme poétique ouvert, en mouvement, en constante circulation entre l’écriture du « moi » et de l’autre. La première année parvient, par l’usage du « tu » mais aussi par une écriture poétique faite d’images, à donner corps à l’absence (« ton absence en acier ») ou encore aux sensations et émotions qu’elle provoque : « La douleur – cette pelote de manque, de tristesse, de traumatisme, de peur, de regrets, de culpabilité parfois – est intacte ». La douleur se fait matière et fait écho dans le texte aux pelotes de poussières qui recouvrent peu à peu l’appartement : « Un petit mouton de poussière roule sous l’armoire. Quelques boucles de tes cheveux argentés y sont emmêlés… Il roule. Tu n’es plus là ». Le temps s’incarne dans cette poussière, cette matière faite image. Il prend vie aussi avec intensité dans l’image matérielle et typographique du temps qui passe et qui s’efface, entre les dernières pages du livre, recouvertes de l’égrenage des dernières minutes et secondes de cette première année d’absence.

La disparition dans La première année est rendue sensible par l’évocation des sensations, des odeurs, des parfums, mais aussi des bruits et des sons. La bande-son musicale qui accompagne le récit contribue à donner vie à la femme aimée, comme à la douleur qui se fait son et couleur : « Un sifflement sourd de douleur noire ». Jean-Michel Espitallier, sondant la tristesse du deuil, écrit la confusion détaillée des émotions et des sensations. Il parvient à écrire toute leur fragilité, leurs détails mais aussi leur imprécision et leurs tremblements. C’est du mélange de cette acuité sensible et de ce tremblé poétique que semblent naître toute l’émotion et toute la force de ce magnifique journal de deuil.

Jeanne Bacharach

Tous les articles du numéro 69 d’En attendant Nadeau