Une conférence condamnée d’avance

Voici un livre qu’on attendait depuis longtemps : l’étude précise et documentée de la conférence d’Évian qui s’est tenue en juillet 1938 et dont on célèbre donc aujourd’hui le quatre-vingtième anniversaire. Un livre sur la diplomatie en action qui entre, hélas, en écho avec l’actualité. Ce qui fait deux excellentes raisons de lire, de méditer et de diffuser aussi largement que possible l’ouvrage de Diane Afoumado.


Diane Afoumado, Indésirables. 1938 : la conférence d’Évian et les réfugiés juifs. Mémorial de la Shoah/Calmann-Lévy, 358 p., 24,90 €


« Que sait-on de ce sommet, si ce n’est qu’il est le produit d’une initiative américaine, plus particulièrement du président Franklin D. Roosevelt ; que la République dominicaine a fait l’offre la plus généreuse à l’égard des réfugiés par opposition à la célèbre déclaration de l’Australie – qui n’avait pas de problème juif et ne souhaitait pas en créer un ? », rappelle d’entrée de jeu Diane Afoumado. Son objectif n’est pas de trancher dans le débat récurrent concernant la volonté réelle ou incertaine du président américain de sauver les Juifs d’Allemagne et d’Autriche à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Tandis que certains historiens sont persuadés que Roosevelt était sincère et que d’autres lui attribuent l’échec de la conférence, Diane Afoumado se contente d’établir les faits en les contextualisant, ce qui se révèle plus utile que les supputations sur les éventuels « hidden agendas » du président. Il y a des moments où le questionnement de l’historien(ne) doit s’arrêter faute de preuves et s’en tenir à ce qui s’est réellement passé, le fameux « wie es eigentlich gewesen » de Ranke.

Diane Afoumado, Indésirables. 1938 : la conférence d’Évian et les réfugiés juifs

Historienne diplômée de l’université française (Paris-Nanterre) occupant désormais un poste de responsabilité à l’USHMM (United States Holocaust Memorial Museum) à Washington, Diane Afoumado a commencé sa carrière avec une thèse remarquée sur l’attitude des organismes juifs français avant la guerre. Elle avait déjà adopté la même attitude : ne rien dénoncer, mais attester, documents à l’appui, ce qu’on pourrait appeler le manque de clairvoyance de ces derniers. Diane Afoumado n’écrit pas pour plaire et a pu effectivement déplaire (l’auteure de ces lignes qui assista jadis à sa soutenance se souvient qu’il se trouva des membres du jury pour lui reprocher d’avoir consulté les « mauvaises archives »). Plus tard, dans L’exil impossible. L’errance des Juifs du paquebot Saint-Louis (L’Harmattan, 2005), elle décrivit la tragédie du Saint-Louis, ce bateau parti de Hambourg en 1939 avec 937 Juifs à son bord munis de visas cubains, mais que Cuba refusa d’accueillir. Sa source principale était alors le journal tenu par le capitaine Gustav Schröder dans sa recherche désespérée de trouver à ses passagers des terres d’asile. Les États-Unis et le Canada ignorèrent ses appels. Les réfugiés furent finalement répartis entre la Grande-Bretagne, la France et les Pays-bas. (Le capitaine Schröder reçut la « médaille du Juste parmi les nations » à titre posthume en 1993.) C’est dire si Diane Afoumado était indiquée pour écrire sur la conférence d’Evian.

À l’aube de cette dernière, pour reprendre les propos du dirigeant sioniste Haim Weizmann, futur premier président de l’État d’Israël, « le monde semblait divisé en deux – les pays où les Juifs ne pouvaient pas vivre, et ceux où ils ne pouvaient pas entrer ». L’échec d’Évian avait été précédé de celui de plusieurs tentatives successives. Les Juifs du Reich avaient compté en vain sur l’aide de la Société des Nations, créée vingt ans plus tôt, mais cette aide se réduisit à la création d’un Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) dépourvu de moyens. De tous les plans envisagés, aucun ne se révéla réalisable. En Palestine sous mandat britannique, la révolte arabe grondait. En réponse, la Grande-Bretagne allait limiter davantage encore le nombre d’immigrants autorisés à rejoindre le yichouv (nom donné au foyer juif installé en Palestine avant la création de l’État hébreu). Ce n’est pas seulement la xénophobie et l’antisémitisme qui expliquent qu’aucun pays n’ait été prêt à accueillir les réfugiés ; on devait aussi compter avec le contexte économique mondial. L’Europe et le continent américain luttaient alors pour réduire le chômage.

Aux États-Unis, des personnalités comme Thomas Mann et Albert Einstein, tous deux Prix Nobel, ne cessaient de plaider la cause des réfugiés, mais c’est une journaliste, Dorothy Thompson, première correspondante américaine à avoir été expulsée d’Allemagne, qui fit preuve de l’action militante la plus tenace. Peu avant la conférence, elle publie son livre Refugees. Anarchy or Organization dans lequel elle dresse le tableau des persécutions des Juifs en Europe centrale et en Allemagne et réussit à gagner à sa cause des membres du Congrès américain. Il faudra cependant attendre – après l’Anschluss et l’absorption de l’Autriche par le IIIe Reich en mars 1938, puis les accords de Munich qui consacrèrent le démantèlement de la Tchécoslovaquie au profit du Reich en septembre de la même année – le  pogrome dit de « la nuit de Cristal » le 9 novembre 1938, pour que, sous diverses pressions et en dépit des oppositions persistantes au sein du Congrès, le président américain prenne l’initiative d’organiser une conférence.

Diane Afoumado, Indésirables. 1938 : la conférence d’Évian et les réfugiés juifs

Tout pose alors problème, depuis le choix des pays invités jusqu’au lieu même de la conférence. D’abord pressentie, la Suisse décline l’offre. Faut-il rappeler que, pendant l’entre-deux-guerres, la Confédération helvétique a fait partie des pays qui ont renforcé leur appareil législatif afin d’éviter que des réfugiés s’installent sur leur territoire ? Dans le texte adressé par le gouvernement américain aux pays invités, le mot « juif » n’est même pas mentionné. La position des 32 participants – les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne étant les principaux acteurs de la conférence – est relatée comme elle ne l’a jamais été jusqu’à présent, en croisant une somme impressionnante de sources et ce n’est à l’honneur d’aucun d’eux : pas un seul pays ne se déclare prêt à accueillir des réfugiés, autour desquels l’étau se resserre. Heureusement, quelques États feront finalement preuve de plus de souplesse qu’ils ne l’avaient laissé espérer à Évian où, de peur d’une invasion, ils avaient craint de faire savoir qu’ils ouvraient leurs portes. Dans le registre des accueils inattendus, quoique au compte-gouttes, figure celui du Guatemala qui accepta une centaine de familles, tandis que près de 5 000 réfugiés furent admis en Colombie, qu’en Équateur la petite communauté juive déjà existante parvint à imposer que des réfugiés s’installent dans le pays comme commerçants malgré l’ordre officiel de leur expulsion, tandis que le Chili accepta 200 familles, que la Bolivie s’engagea à recevoir 200 réfugiés par mois et que l’Argentine accueillit 350 000 Juifs, soit bien plus que tous les autres pays d’Amérique latine réunis. Ouvertement antisémite, le Canada ne changea pas d’un iota ses positions. A contrario et à l’inverse de  ses généreuses déclarations, la République dominicaine réduisit considérablement son offre initiale : passée de 50 000 à 10 000 personnes, elle limita à 2 000 les demandes d’asile dont seules une vingtaine furent agréées… Enfin, on doit mettre à l’actif indirect de la conférence l’opération connue sous le nom de Kindertransport, ce sauvetage de 10 000 enfants juifs organisé après le pogrome de la nuit de Cristal, enfants qui furent admis en Grande-Bretagne.

Considérée comme un échec, la conférence n’était-elle pas condamnée d’avance, dès lors que Roosevelt avait dû promettre aux pays participants qu’ils n’auraient pas à modifier leurs lois sur l’immigration ? « Peut-on parler d’échec, s’interroge dans sa conclusion Diane Afoumado, quand une volonté réelle de résoudre le problème fait défaut ? » Mais aussi : « Comment parler d’échec lorsque la majorité des délégués n’a pas même montré un début de volonté d’apporter une aide humanitaire ? » Elle concède pourtant qu’Évian aura peut-être permis « la prise de conscience que la question des réfugiés ne pourrait désormais plus se régler à l’échelle d’un pays ou d’une aire géographique limitée, qu’elle serait dorénavant de dimension internationale ». Cela ne fait aucun doute. Quatre-vingts ans après Évian, l’actualité nous montre qu’à l’échelle de l’Europe cette prise de conscience tarde encore à venir.

Sonia Combe

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