Vues de chez nous

Chez nous, de Géraldine Kosiak, c’est la province française des années 1970 à portée d’oreille et de dessins. Un petit livre richement illustré.


Géraldine Kosiak, Chez nous. Grasset, 96 p., 10 €


On pourrait le chanter, le danser, le parler à tout le moins, ce petit livre de souvenirs en prose de Géraldine Kosiak, libretto libre comme l’air et qui donne à entendre un peu plus que la vie d’une famille dans la campagne des années soixante-dix. Le battement du cœur de la France, léger et grave à la fois. Et ce, dès les premières mesures : « Chez nous, l’injustice, quand elle frappait les autres, n’était pas trop difficile à supporter. »

Chez nous, c’est un peu Je me souviens de Brainard/Perec au pays de Depardon. Une mémoire intime et familière que l’oreille saisit au vol, une photographie banale et belle des us, coutumes et mœurs d’un pays en voie de disparition. Entre le profondément ancré et le foncièrement déraciné. Comme le signe d’une appartenance dérisoire et néanmoins respectueuse : « Chez nous, on doutait de tout, les certitudes des autres nous terrifiaient. »

Géraldine Kosiak, Chez nous

© Géraldine Kosiak

Il y en a pour tous les nous, si l’on peut dire. Un nous qui n’appartient qu’à nous, c’est-à-dire à eux, la famille de Géraldine Kosiak : « Chez nous, mon frère ne mangeait pas de tomates crues et ma mère pas de fromage. » ou « Chez nous, le père de ma mère n’était pas son père biologique. » Un nous-eux qui se partage : « Chez nous, l’ambiance était survoltée au moment des élections présidentielles. » Un nous que nous avons tous été : « Chez nous, les filles grandes étaient toujours plus fières et prétentieuses que les filles petites. » Un nous plus que commun, universel presque : « Chez nous, certains savoirs se transmettaient de génération en génération. » Un je/nous, un « j’avions » gnomique/rustique : « Chez nous, rien ne se perdait, tout se transformait. » Et bien d’autres nous encore, des nous plus ou moins nous, des nous qui font peur, des nous un peu cruels, des nous étranges, même : « Chez nous, les commencements étaient souvent obscurs » ; d’autres qui font rire ou sourire : « Chez nous, RTL ne nous a jamais appelés », d’autres enfin qui disent trop bien le là d’où nous venons : « Chez nous, Cora et la zone commerciale ont tout remplacé » ou « Chez nous, notre façon de penser paraissait obsolète pour les gens de la ville ».

« Chez nous, on vivait encore au rythme des saisons. » Chez nous respire la province, sinon la campagne, c’est une évidence. Rhétoriquement, phraséologiquement, mais peut-être d’abord et avant tout dans l’imaginaire spatial qu’il développe. De fait, lire Chez nous revient à faire l’expérience de regarder en permanence à travers une fenêtre ouverte. Le chez-soi y est un peu un comme chez les autres, le voisin toujours à portée de main, de regard et d’oreille : « Chez nous, tout le monde connaissait les histoires de tout le monde. » De là sans doute cette impression d’avoir affaire à une personne, un nous à la fois intime et étranger et que l’on aurait finalement bien du mal à définir.

Géraldine Kosiak, Chez nous

Sans doute les dessins de l’auteur, que l’on dirait échappés d’un tarot divinatoire, renforcent-ils cette impression. Ils illustrent le propos tout en le déplaçant, comme des temps d’appui ou des temps d’arrêt, et finissent par donner au livre un étrange aspect mi-ordinaire, mi-légendaire.

Loin du déclinisme aux accents nostalgiques et du repli identitaire qu’il pourrait induire (dans une sorte de « c’était mieux avant entre nous »…), le petit livre de Géraldine Kosiak possède au contraire un charme discrètement anthropologique. Venu d’où ? Allez savoir : « Chez nous, on considérait l’homme avec curiosité, comme on considérait un cheval, un arbre, un élément quelconque de la nature. »

Roger-Yves Roche

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